Entre la polémique autour de la violence du film, et sa sortie aux côtés de titres attendus de longue haleine (pour notre critique de La Belle et la Bête, c’est par ici), Brimstonea fait une entrée relativement discrète au box office français. Pourtant, le long-métrage n’en reste pas moins un film qui a suscité beaucoup d’interrogations, et à juste titre : un western aux codes brisés, un parti pris sans concession sur le fanatisme religieux, le sexe et la violence, un casting de choix, et un premier long-métrage dans la langue de Shakespeare pour le Néerlandais Koolhoven… Autant de promesses qui laissaient entrevoir une réussite certaine autour du titre Brimstone. VonGuru vous livre donc aujourd’hui sa critique du sulfureux western.
Synopsis – Dans l’Ouest américain, à la fin du XIX siècle. Liz, une jeune femme d’une vingtaine d’années, mène une vie paisible auprès de sa famille. Mais sa vie va basculer le jour où un sinistre prêcheur leur rend visite. Liz devra prendre la fuite face à cet homme qui la traque sans répit depuis l’enfance… – Allociné
Vous l’aurez compris, Brimstone, officiellement marqué par le tag « western » vous propose donc de suivre ici le chemin de croix d’une jeune femme, en proie au grand méchant loup, ici incarné par un homme d’église. Si le choix d’un héros féminin dans un univers on ne peut plus machiste pourrait surprendre, Koolhoven met ici tout le monde d’accord en orchestrant magistralement la performance de l’excellente Dakota Fanning (American Pastoral, Effie Gray…) mais aussi d’Emilia Jones (High-Rise, Utopia…) et de Carice Van Houten (Game of Thrones, Black Death…) : plusieurs portraits féminins à la fois puissants et tragiques très largement mis en avant tout au long de l’œuvre. Et c’est sans doute là que réside l’une des principales forces du film : le choix d’une héroïne crédible, d’autres comparses féminines tout aussi convaincantes, auxquelles nous nous attachons pour mieux accompagner l’histoire et la perpétuelle fuite de Liz.
Ensuite, et pour aborder l’une des autres grandes caractéristiques du film, Brimstonepropose, à défaut d’une intrigue palpitante et originale, une narration soignée et ambitieuse écrite en quatre chapitres (on retrouve alors ici un fameux côté tarantinesque dont nous reparlerons ensuite – ou du Lars Von Trier, pour le côté auteurisant du film.) Ces quatre parties structurent donc l’historie de Liz, à ceci près que Koolhoven utilise ici un procédé d’antichronologisme pour mieux nous perdre, mais aussi nous séduire. Ainsi, à la manière d’un Memento, le réalisateur nous propose de découvrir l’intrigue à son crépuscule plus qu’à sa genèse, induisant toute une flopée de détails qui vous ne manqueront pas de vous échapper ou de vous laisser dubitatifs, pour ensuite mieux les cerner, mieux les comprendre et ainsi parachever un travail de longue haleine sur une histoire à première vue simpliste, et une psychologie de l’héroïne bien plus poussée qu’il n’y paraît. Enfin, et pour briser encore un peu plus les codes du genre, Brimstonen’hésitera pas à perdre son spectateur dans d’immenses étendues désertiques et gelées, bien loin à certains moments de la chaleur étouffante du Far West.
De ce côté-là, vous l’aurez donc compris, Brimstonesurprend considérablement, qu’il s’agisse de son héroïne, des codes malmenés avec brio, ou de la construction de son intrigue. Sur le papier, un sans faute donc, qui finalement cédera le pas à de nombreux points négatifs, car Brimstoneaurait pu être un très grand film. C’était sans compter sur…
Sa longueur : près de deux heures et demie qui passent relativement vite, malgré quelques longueurs. Néanmoins, l’histoire aurait pu demeurer complète et crédible avec moins que cela, et surtout, 2h30, lorsque l’on a la nausée, on les sent passer…
Sa surenchère de la violence : d’où les nausées, donc. Car Brimstoneétait en effet sujet à une polémique autour de son interdiction aux moins de 16 ans, en raison de sa violence évidente, mais aussi à cause de scènes sexuellement explicites, ou de son traitement sans concession du fanatisme religieux. Mon visionnage de Brimstoneremonte maintenant à une semaine, et sans mentir, il m’aura fallu tout ce temps pour digérer le film. Et quand je parle de digestion, il s’agit bien de cela : l’héroïne du film subit, tout au long des quatre chapitres, et avec une régularité sans faille, de nombreux sévices, tous aussi horribles les uns que les autres. Pour moi qui apprécie le drame à l’écran, conspuant à loisir les happy end, je priais intérieurement pour une fin heureuse au calvaire de Liz, beauté maudite qui semble promise aux calvaires les plus atroces. Cette fin heureuse que j’attendais tant, je pense que cela ne m’était pas arrivé depuis le très sombre Prisoners. Trop, c’est trop, et c’est bien là le principal frein à la réussite deBrimstone: si l’ensemble demeure cohérent et ô combien percutant, l’accumulation de scènes difficiles, voire insoutenables par moments finit par nous perdre dans un tourbillon malsain de gore, de brutalité, de vice et d’immoralité. À la manière d’un J’ai rencontré le Diable, ou d’un Irreversible, Brimstonedistille tout au long de ses 2h30 de nombreuses nuances de l’abject. Une interdiction amplement justifiée à mon sens, et qui pourrait bien, mesdames, vous donner une sincère envie de finir vos jours au couvent. Certaines images ne manqueront pas de rester graver dans vos mémoires, à l’instar de l’ambiance pesante du film, mais la surenchère constante du malsain échoue à rendre le film crédible. On passe du tragique au sordide,et c’est bien regrettable. Néanmoins, âmes sensibles s’abstenir, comme pourrait le témoigner Shai, écœurée par les quelques regards lointains qu’elle a pu jeter sur Brimstone.
Son méchant : et c’est à grand regret que j’écris ceci. Car Guy Pierce débuta ce film on ne peut mieux. Sobre, sombre et charismatique à souhait, le personnage du prêtre fanatique ne manque pas de nous faire frissonner dès le départ. Le Diable réside dans les détails, mais aussi dans les nombreux silences, chose qui se perdra malheureusement tout au long du film. Si le Prêcheur nous terrifie par sa simple démarche, son discours et ses sermons suffiront quant à eux à le discréditer. Une prestation en demi-teinte donc, pour un grand méchant incomplet : on attendait plus que cela, car il fallait à Brimstoneun antagoniste à la hauteur du calvaire perpétré sur la belle Liz.
Ses personnages secondaires : notamment Kit Harington et Carice Van Houten, réunis dans ce long-métrage, bien loin du Mur de Game of Thrones. Notre Jon Snow joue ici le rôle assez flou d’un homme blessé, dont la venue prophétique dans le long-métrage semble plus être un leurre pour nous faire miroiter certains rebondissements. Malgré une performance plus que correcte de l’acteur, on se demande bien en quoi il pourrait être décisif au récit que l’on nous raconte. Carice Van Houten livre quant à elle une très belle interprétation, sobre et froide, d’une femme piégée, tout comme notre héroïne, entre les griffes du prêcheur. Un personnage qui, à défaut d’être cliché, demeure intéressant, et certainement sous-exploité. Dommage…
Une originalité feinte : si Brimstoneregorge de nombreuses qualités, mentionnées ci-dessus, on se rend finalement compte que le film flirte avec les bonnes idées de certains prédécesseurs : ainsi, le personnage du prêcheur tyrannique rappelle étrangement La Nuit du Chasseur, le western enneigé Les Huit Salopards, une héroïne dans un monde d’hommes, Jane got a Gun ou encore l’aspect western de Kill Bill Vol. II. Les chapitres évoquent eux aussi Tarantino(tout comme la surenchère de la violence, avec l’humour en moins, c’est le moins que l’on puisse dire) ou Lars Von Trier, et la déstructuration du récit pourrait quant à lui nous rappeler l’excellent Memento de Nolan. À trop vouloir cumuler les éléments innovants, Koolhoven reproduit donc ici pâlement certaines excellentes idées de ses prédécesseurs.
Vous l’aurez donc compris, il est assez délicat de juger de façon juste Brimstone. On ne pourrait franchement pas condamner un long-métrage aussi puissant, et avec tant de bonnes intentions. Néanmoins, le glauque à outrance et le caractère indigeste du film auront eu raison de mon engouement. Cela étant, Brimstonen’en reste pas moins un film qui mérite d’être vu et remarqué, tant il ne manquera pas de vous hanter, encore longtemps après la fin du visionnage.
L'avis de Moyocoyani
Martin Koolhoven se rêve géant avant même que son nom n’évoque quoi que ce soit : sur l’écran-titre de son nouveau long-métrage, on ne lit pas Brimstone mais Koolhoven’s Brimstone, dans une volonté étonnamment marquée de devenir une marque avant d’avoir vendu un produit, et d’imiter Tom Clancy ou Tim Burton (qui utilisent le même procédé) ou Nicolas Winding Refn (qui veut faire de sa signature NWR l’équivalent cinématographique d’YSL) alors qu’aucune de ses nombreuses productions précédentes n’avait réellement eu d’impact à l’international, Winter in Wartime, gentiment remarqué, ayant déjà presque dix ans…
Avec ce premier film « américain », Koolhoven veut à tout prix frapper fort. Il s’inscrit donc dans un genre à la fois populaire et très connoté pour tenter d’en dynamiter les codes, en Peckinpah à la sauce Tarantino, en iconoclaste à la sauce geek. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que son film impressionne. Sa durée excessive pour l’histoire qu’il veut raconter ne se fait pas réellement ressentir, son empathie avec une héroïne féminine très positive malgré les souffrances infligées par le patriarcat bourgeois offre une perspective glaçante sur un monde dont la violence aurait été plus décomplexée s’il avait été aussi exclusivement viril que dans nos habitudes, et sa construction en quatre chapitres explicites (dont un qu’il faudrait diviser en deux actes) témoigne d’une agréable ambition.
Le premier chapitre, « Revelation » (avec le double-sens de la traduction d’apocalypse) témoigne d’une stupéfiante vigueur thématique et formelle : quand Liz reconnaît le prédicateur qui arrive dans sa paroisse de colons néerlandais sur les terres américaines, sans que le spectateur sache par quel passé ils sont liés, un face-à-face subtil se crée. Le spectateur a confiance dans sa peur, voit bien qu’un Guy Pearce balafré et prêtre ne peut être un aimable compagnon, mais la civilisation dont il fait preuve le rend nécessairement sympathique aux autres villageois, et un avortement avorté enclenche avec finesse le long procédé de descente aux enfers.
Mieux, le film se dote d’une véritable ambiance fantastique, Guy Pearce étant assimilé au Diable lui-même, dans sa capacité au Mal déguisé, sa facilité à séduire, sa faculté d’anticiper avec malice toutes les actions qui lui sont contraires, et donc d’être partout sans limite visible à sa puissance.
Le deuxième chapitre va presque au rebours du premier, puisque nous remontons dans le passé de Liz à une époque où, errant on ne sait pourquoi sur les routes, elle est recueillie par des marchands itinérants chinois (franchement, depuis combien de temps n’aviez-vous pas vu des Néerlandais et des Chinois dans un western ?) puis vendue à un bordel. C’est l’acte social où la fillette va devenir une femme en s’efforçant de se construire malgré sa condition de prostituée, et où le film mêle assez habilement cynisme violent, abus charnels, et touches de profonde humanité, pour qu’on ne l’accuse pas trop vite de complaisance, et qu’on lui trouve même une complexité digne d’un Verhoeven dans ses périodes néerlandaises (Katie Tippel, Black Book).
Sans être d’accord avec l’appréciation par « Caduce » d’une structure à la Memento, l’absence de flash–backs et la structure d’abord anti-chronologique possèdent un charme indéniable. C’est au troisième chapitre que le bât blesse, puisque l’on y revient encore dans le passé, quand le quatrième prendra (assez logiquement) la suite du premier. Dans l’ensemble, le découpage est donc au mieux vaguement original, au pire il prouve que Koolhoven n’a pas su très longtemps passer pour inspiré. Découper une intrigue en chapitres, contre tout dogme de la fluidité cinématographique et du show, don’t tell, doit avoir un intérêt profond, humoristique, dramatique ou déroutant. Or en se contentant de remonter une deuxième fois dans le temps, Brimstone devient platement explicatif. Là où le premier chapitre créait du mystère, et où le deuxième l’entretenait en étendant ses enjeux et en racontant le parcours physique et psychologique de la fille sans éclaircir brutalement son passé, le troisième existe seulement pour nous faire comprendre comment nous en sommes arrivés là. Nolan procède d’une manière inverse, en dévoilant pour mieux intriguer, en remontant dans le temps pour écraser sous le poids des révélations le spectateur ému, alors que Brimstone aurait simplement gagné à nous insatisfaire, et à transformer cette frustration en allégorie plutôt qu’en digression proprement insipide.
C’est sans doute à ce moment que les spectateurs commencent à se sentir mal, l’incapacité à apprécier l’intelligence du chapitre facilitant le reproche de complaisance d’autant plus évident que Brimstone se prend tout à coup pour un film de genre à accumuler le nauséabond, sans l’esprit auteurisant qui aurait pu y donner le sens captivant et malsain d’un Grave ou d’un Nymphomaniac. La jeune actrice principale, remarquable (Emilia Jones, vue dans Utopia), n’est soudain plus entourée que d’interprètes ne sachant plus jouer juste, nimbés de leur seule petitesse après deux chapitres passés à grandir tous les personnages, et toute la violence jusque-là acceptée parce qu’il y a une force cinématographique de la crudité devient voyeurisme grossier d’images toujours plus gratuites.
Le parcours du révérend est ainsi très révélateur de celui du spectateur devant Brimstone : on a dit à quel point Guy Pearce convainquait d’abord, mais à force de tirades bibliques lancées à tout-va pour justifier les actions les plus outrancièrement immorales, il devient un pur cliché et un abruti, indigne de notre fascination première. Les références de Koolhoven sont évidentes : La Nuit du chasseur, le Saint des Saints de Preacher, Pulp Fiction, mais Tarantino ou Garth Ennis ont ce talent (que Koolhoven n’a vraiment pas) de faire des allusions évidentes que l’on apprécie pour leur évidence, et qui s’inscrivent d’autant mieux dans une veine pop qu’elles sont assumées avec esprit comme pop. Ici au contraire Brimstone dessinait un horizon d’attente incompatible avec la tournure de cinéma de mauvais gosse qu’il prend, et c’est dommage : la magnifique scène dans la neige, les deux premiers actes, auraient pu faire de Brimstone un film important, indépendamment de sa violence. Trop m’as-tu-vu, le réalisateur émaille malheureusement ses inspirations de vulgarités, et démontre à terme qu’il n’avait finalement pas tant de choses à dire ou à montrer que cela… Ses quelques indéniables qualités le rendent regardable, sans le faire parvenir au niveau de La Horde sauvage pour le western nihiliste, ou d’Orpheline, sorti la même semaine, sur la manière dont une femme s’impose, d’abord grâce à son corps, dans un monde qui refuse de lui donner une autre place.