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Les bijoux du cinéma asiatique #4 : J’ai rencontré le Diable

Les bijoux du cinéma asiatique #4 : J’ai rencontré le Diable

Présentation du film : J’ai rencontré le Diable

Cleek vous propose de poursuivre aujourd’hui sa plongée dans les plus grands chefs-d’œuvre asiatiques avec le film choc de Jee-Woon Kim « J’ai rencontré le Diable ». Après avoir traversé le Japon avec Departures, Hong-Kong avec Infernal Affairs, nous resterons aujourd’hui en Corée et plus particulièrement avec ce réalisateur-phare dont nous vous avions présenté le célèbre Deux Sœurs la semaine dernière. Jee-Woon Kim nous plonge donc dans une nouvelle vision de la peur avec ce long-métrage, sorti en 2011, provoquant et choquant le téléspectateur sous un flot constant d’hémoglobine et de scènes noires. Pourtant, derrière cette violence assumée, Jee-Woon Kim nous propose une véritable réflexion sur le thème très controversé de la vengeance, ainsi qu’un voyage tout à fait singulier dans les tréfonds de la noirceur humaine. Si le cœur vous en dit, accrochez donc vos ceintures et préparez-vous à rencontrer le Diable.

 

Synopsis

L’accroche de départ est en fait plutôt simple : un agent secret, Soo-Hyun (interprété par Byung-Hun Lee, notamment à l’affiche du prochain Terminator Genisys) apprend avec horreur le funeste sort de sa fiancée qui vient d’être brutalement assassinée. L’homme de justice se met alors en quête de retrouver le responsable du meurtre. Pour l’arrêter ? Pas tout à fait… Soo-Hyun réclame vengeance et il se révèle prêt à faire endurer les pires tourments à l’homme responsable de la perte de son aimée. Se lance alors une véritable chasse entre les deux hommes, une poursuite haletante et effrénée. Mais dans cette quête vengeresse, qui est le chasseur, qui est la proie ? Et surtout, qui est vraiment le Diable ?

 

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Le Diable est un homme

Lorsque l’on prend connaissance pour la première fois du titre de ce film, et en connaissant le passif de film d’horreur et paranormal du réalisateur (au travers de Deux Sœurs notamment), il aurait été tout naturel de suspecter un autre film d’épouvante axé sur une énième histoire de possession, de diable, ou de démons. Pourtant, il n’en est rien, puisque J’ai rencontré le Diable propose une histoire des plus réalistes au travers d’un synopsis simple et finalement assez proche de nos réalités humaines (pas immédiates tout du moins, je l’espère pour vous !) en nous faisant plonger dans les dilemmes moraux d’un homme déchiré entre ses vraies valeurs de justice et son soudain besoin de vengeance nihiliste.

Le Diable est donc un homme, et cette certitude s’impose très vite. On vit le calvaire de la jeune femme séquestrée, puis assassinée par son bourreau, Kyung-Chul (et dont l’interprète ne vous est pas étranger, puisqu’il s’agit de Choi Min-Sik, l’acteur principal du célèbre Old Boy de Park Chan Wook). La violence est crue, sans concession, et c’est donc tout naturellement que nous nous positionnons en condamnant cet homme, ce « diable » capable d’infliger de tels sévices. Les plus cléments d’entre nous pourraient plaider la folie du coupable pour le déresponsabiliser en quelque sorte, et pourtant, le film nous indique très vite que cet assassin a parfaitement conscience du mal qu’il inflige aux autres, et pour cause, puisque, comme tout bon tueur, Kyung-Chul semble imperméable à toute forme d’empathie. Le personnage est donc très vite désincarné de son côté humain, rejoignant ainsi cette grande figure du mal que l’on connaît tous. Le titre du film prend ainsi tout son sens, et cette ambiguïté mystique nous laisse comme un arrière-goût désagréable.

 

« Le Diable »

Le « Diable »

 

L’Homme est un diable

De l’empathie par contre, nous en avons tous un minimum (là encore, je l’espère) et dès le début du film, on se sent très proche de cet homme dévasté par l’injustice et la brutalité de son deuil. Les forces de l’ordre semblent incapables de résoudre la situation dans de brefs délais (mais est-ce vraiment le cas, et surtout, n’est-ce pas là une simple excuse ?) et Soo-Hyun, le jeune agent secret, décide rapidement de faire régner la justice… à sa façon.

À première vue, nous n’avons pas le cœur à réprimer les besoins violents et primitifs du personnage. En effet, en pareil cas, que ferions-nous, qui serions-nous véritablement ? Nous voilà donc partis aux côtés de Soo-Hyun dans sa quête vengeresse, que l’on espère très vite fructueuse, tant l’adversaire est/semble abject. Une fois ces quelques bases posées, l’histoire se complique cependant. Notre « ennemi », le tueur, prend vite conscience des sombres desseins que nourrit Soo-Hyun. Il se sait poursuivi, traqué, et contre toute attente, cela ne le gêne pas le moins du monde. Pire, il y prend goût, il aime cela et l’utilise comme un paramètre supplémentaire pour pimenter ses délits et ses crimes.

 

La « Justice »

La « Justice »

 

À la limite du supportable

Nos deux protagonistes sont donc au cœur d’une chasse à l’homme, et c’est au départ bien malgré lui que  le jeune agent secret verra pleuvoir des cadavres aux endroits où il cherchera à retrouver sa némésis. L’assassin, d’ordinaire chasseur, se sait chassé, et il utilise son absence de morale pour défier Soo-Hyun. Le jeune héros sera donc toujours piégé dans ce dilemme de secourir les éventuelles victimes sur son chemin, ou de poursuivre sa route, sa vengeance, quoi qu’il en coûte.

Petit à petit, on est surpris par les choix faits par notre « héros » et c’est insidieusement que se brisent les fines frontières de la morale.  Si vous avez le cœur sensible, J’ai rencontré le diable pourrait s’avérer être une œuvre difficile à regarder. Pourtant habituée aux films de ce genre, j’ai moi-même plusieurs fois voulu éteindre le film, agacée par ce flot sordide et constant de sang, de tortures et de viols. Le trouble occasionné est tel que la moindre personne (et plus particulièrement les femmes) se retrouvant au cœur de la chasse vous irritera. Les images n’épargnent pas grand chose, et quand elles le font, c’est pour laisser présager le pire. Le tout est habilement mené pour être relativement insupportable, jusqu’à finir par se demander si toute cette violence ne serait pas gratuite.

Difficile d’en juger, et il vous faudra pour cela vous faire votre propre avis. J’ai rencontré le Diable est le genre de long métrage que l’on ne peut qualifier de divertissant, mais toutefois, la surenchère des propos et de la violence interpelle. Cet homme, jadis vertueux, se laisse peu à peu corrompre pour assouvir sa soif de vengeance. Sans aller jusqu’à commettre les méfaits de son ennemi, il en viendra même parfois à s’en rendre presque complice. En effet, ne pourrait-on pas dire que la non-assistance à une personne blessée voire agonisante, ne constitue pas en soi un réel crime ? Pour ma part, la réflexion plus qu’aboutie autour de la légitimité de la violence et plus spécifiquement ici, de la vengeance, a suffi à me convaincre, et malgré les chocs violents et répétés du film, la fin restait le principal moteur de mon « endurance ». Soo-Hyun va-t-il enfin, après tous ces sacrifices, se venger de ce monstre ?

 

Et après…

… vous constaterez, malgré l’absence d’éléments paranormaux, que ce film vous hantera quelques temps. On en ressort assez épuisé, comme si l’on avait été mis à contribution dans cette impitoyable chasse à l’homme. Le tout nous laisse un goût amer, et pour quelques uns, certaines certitudes quelques peu malmenées. Il serait toutefois injuste (encore ?) de ne pas saluer le talent des deux acteurs principaux, et notamment de Choi Min-Sik qui nous avait fait rêver dans Old Boy, et dont beaucoup se souviennent avec émoi. Attendez-vous cette fois à le détester au plus profond de vous-même, ce qui demeure la preuve assez nette du talent de l’interprète, capable de susciter la compassion ou le dégoût d’un film à l’autre, ayant pourtant comme traits communs les concepts de justice et de vengeance.

Enfin, comme dans tous ces bijoux du cinéma asiatique, la musique joue un rôle déterminant, et comme toujours, on y retrouve ces musiques en forme de valses lentes et mélancoliques, comme pour atténuer quelque peu la violence des images pour mieux en extraire les aspects tragiques voire poétiques. J’ai rencontré le Diable demeure donc par tout cela un film sujet à la controverse, et pourtant, il est aujourd’hui salué comme étant l’une des œuvres d’excellence de Jee-Won Kim. Un film noir et torturé, à voir donc, sans toutefois le mettre entre toutes les mains.

 

 

 

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