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Recevez les lettres d’un tueur en série – Pocket Investigations, l’escape très « réel »

Recevez les lettres d’un tueur en série – Pocket Investigations, l’escape très « réel »

Recevez les lettres d’un tueur en série – Pocket Investigations, l’escape très « réel »

 

Pour qui fréquente un peu ces pages, l’intérêt de quelques rédacteurs de Vonguru pour les expériences de type escape est évident, qu’il s’agisse d’exposer le fonctionnement d’une salle ou de détailler des émulations diverses en jeux de société, du « simple » jeu de cartes (Deckscape) à l’enquête en réalité virtuelle (Chronicles of Crime), en passant par l’escape book, l’escape box, et bien sûr le classique Unlock! On pouvait légitimement penser avoir à peu près fait le tour des formes ludiques que pouvait prendre l’escape dans ce parcours des propositions les plus artisanales aux plus numériques, mais c’était sans compter sur l’idée du jeune éditeur Argyx Games (composé des deux esprits et quatre mains de Johanna Pernot et Mathias Daval) d’immerger les joueurs dans une enquête de type Seven en leur envoyant directement par la poste la lettre présumée d’un tueur en série.

Nous avons pu tester deux épisodes de ces Pocket InvestigationsPrélude et Babylon, qui sont plus précisément le prequel et la suite narrative d’Apocalypse (la grosse boîte d’énigmes d’Argyx), mais peuvent être jouées indépendamment. Disponibles pour 15 euros 90 (ici pour Prélude, ici pour Babylon), en voici les spécifications, dont la dernière indique la nécessité d’une connexion internet et, dans le cas de Babylon, d’un compte Facebook. Aussi étrange que cela puisse paraître, je dois avouer que cela attise ma curiosité ! Notez que vous pouvez directement vous abonner aux six lettres qui composeront Pocket Investigations pour environ 100 euros, frais de port compris, vous garantissant une énigme sur un thème différent tous les deux mois.

 

Pocket Investigations Babylone

Une expérience palpable

La première particularité de Pocket Investigations est la réception d’une lettre sans règles, sinon une étiquette sur l’enveloppe pour vous rappeler de lire des généralités de fonctionnement sur le site d’Argyx Games avant d’ouvrir l’enveloppe. Celle-ci contient en effet directement les éléments envoyés par l’assassin Abaddon, qui vous nargue en vous donnant des indices pour le retrouver et peut-être l’empêcher de commettre son meurtre. Il était donc crucial que le jeu « fasse vrai », et justement, Argyx se vante de sa démarche artisanale, chaque élément donnant l’illusion tant scénaristiquement que matériellement de provenir du monde réel plutôt que d’un univers de fiction.

C’est aussi la raison pour laquelle Pocket Investigations exige une connexion internet : il serait aujourd’hui impensable de mener une enquête (surtout teintée d’ésotérisme) sans le recours à la recherche en ligne, et celle-ci est permise, encouragée, nécessaire à plusieurs reprises, si vous voulez empêcher Abaddon de nuire. Le jeu veut dépasser sa condition de jeu, et une fois face à l’enveloppe, vous êtes un enquêteur sans règles, sans autres limites que les vôtres pour comprendre et agir. Exactement comme Détective, il pourra s’agir de parcourir le web ou de dénicher de nouveaux indices sur des pages créées de toutes pièces par Argyx, belle manière de mêler encore le réel et la fiction dans une expérience de « Réalité Alternée ».

 

Pocket Investigations évaluation

 

Chaque enquête de Pocket Investigations fait donc appel à plusieurs compétences plus ou moins poussées. Selon la signalétique adoptée par Argyx, Babylon est difficile, requiert un niveau assez standard de fouille/observation et manipulation, et beaucoup d’interactivité internet, tandis que Prélude revendique sa difficulté, un niveau élevé de fouille/observation mais faible de manipulation, avec une interactivité standard, bref les deux enquêtes semblent assez révélatrices de ce que Pocket Investigations a dans le ventre. À regret, je dois signaler qu‘il me sera indispensable de les spoiler. Sans aller jusqu’à la résolution des énigmes et au dévoilement de leur conclusion, il me faudra bien évoquer le matériel et la manière d’y recourir, ôtant une partie de ce qui fait la force de Pocket Investigations, l’élément de surprise (et d’émerveillement). Si vous ne souhaitez pas davantage de détails, reportez-vous donc en conclusion de l’article !

 

Pocket Investigations Babylone

 

On commence donc à se rendre sur la page argyxgames.com/babylon ou argyxgames.com/apocalypse/prelude/, où se trouvent les quelques informations attendues pour encadrer un tant soit peu l’expérience. La lecture en est tout à fait possible sur téléphone portable, bien que globalement une tablette, ou mieux un ordinateur, apporte indéniablement plus de confort. On y rappelle que l’enquête est déconseillés aux moins de 16 ans pour ses thèmes matures, mais n’ayez pas peur, à part pour sa difficulté, rien n’empêche un enfant plus jeune d’y participer (cette mention est sans doute plutôt valable pour Apocalypse). Les concepteurs y rappellent également la nécessité de prendre des notes (cela s’impose pour au moins deux énigmes), et l’absence de toute limite de temps, l’escape nécessitant entre 45 minutes et 90 minutes. Après nous avoir déculpabilisé sur l’utilisation d’indices (preuve que les auteurs sont conscients de la difficulté de l’expérience), la page renvoie vers un timer assorti d’une piste audio pour l’ambiance, et du menu déroulant très bien pensé desdits indices.

Légère déception cependant en ouvrant enfin l’enveloppe, puisqu’elle contient un flyer promotionnel (avec une réduction pour l’enveloppe suivante) et une présentation de la démarche d’Argyx Games, qui m’ont paru incompatibles avec l’immersion voulue. Était-ce pour rappeler tout de même au destinataire de la lettre ce qu’il était en train d’ouvrir, par exemple dans le cas où elle lui aurait été envoyée en cadeau ? Il me semble en tout cas que Babylon et Prélude auraient gagné à s’en défaire pour faire vivre pleinement l’illusion d’un courrier d’Abaddon.

 

Pocket Investigations Babylone

 

L’enveloppe de Babylon contient donc huit éléments, dont une nouvelle enveloppe et un courrier énigmatique du tueur annonçant qu’il faut découvrir le nom de sa victime et le lui envoyer pour la sauver. S’y ajoute un ticket d’entrée pour une soirée dansante au Babylon’s Hot Nights, comportant un QR code, la liste des invités à cette soirée, une paille, un petit drapeau à cocktail aux couleurs de la Suède, une carte plastifiée sur laquelle apparaissent des lettres dans un ordre apparemment arbitraire et un sous-bock percé. Prélude en comporte six, l’enveloppe et la lettre, une lime à ongles, un mètre et une boîte d’allumettes, toutes couvertes d’un vernis rouge évoquant le sang, et une compilation de cinq textes classiques de L’Ancien Testament en latin, très sympathique.

Au joueur de faire sens de ce matériel, juste assez nombreux pour bien lui occuper l’esprit, juste assez rare pour n’occuper qu’une partie de table, et donc permettre des allées et venues constantes – ce qui serait fastidieux avec des objets moins variés et en plus grande quantité. C’est une vraie force de Pocket Investigations, la sensation assez rapide qu’il donne de maîtriser son matériel, et la facilité avec laquelle on jongle d’un élément à l’autre pour tenter d’en comprendre la raison d’être et l’éventuel lien qu’il peut avoir avec les autres, en l’absence de toute indication sur un ordre des énigmes par exemple.

 

Pocket Investigations matériel

 

Pour en venir aux énigmes elles-mêmes, je n’y ai perçu qu’un seul défaut, concernant un lien entre une personne et la victime dans Babylon. Rien ne semblait même indiquer qu’il fallait chercher un lien et que cette personne n’était pas la victime, et c’est l’intitulé de l’indice (avant même de le dérouler) qui a bizarrement vendu la mèche. Une autre, sur la lettre d’Abaddon, peut sembler un peu confuse, à moins qu’elle ne soit si simple qu’on ne s’autorise pas à la deviner. Les autres sont en revanche parfaites et parfaitement convaincantes dans leur difficulté et leur variété. Cela ne m’a pas empêché de recourir aux indices, mais à chaque fois pour découvrir que j’avais manque d’attention, donc à chaque fois par ma faute et non celle du jeu qui, une fois qu’on l’a conclu, paraît tout de même abordable, en tout cas moins tordu qu’on aurait pu le craindre.

 

Pocket Investigations Babylone

 

Ma grande interrogation portait sur la dimension de Réalité Alternée revendiquée par Pocket Investigations, sa capacité à faire basculer entre le numérique et le matériel, et la réponse apportée par Argyx est parfaitement satisfaisante, y compris (et même surtout) dans sa géniale utilisation de Facebook, où l’on se demande presque juste au bout si l’on n’est pas en train de fouiller le profil d’une personne réelle, et en train de voir des signes où il n’y en a pas (une crainte d’autant plus forte que je sortais d’Under the Silver Lake). On devine sans difficulté quand il faut recourir à un moteur de recherche, quand il faut accéder à une page créée par l’éditeur et quand on peut se contenter du matériel disponible, et tout est intriqué avec une clarté et une fluidité si admirable qu’on s’autorise à pinailler – j’aurais préféré un mail à un lien (j’espère être très clair pour qui a pratiqué le jeu et tout à fait cryptique pour qui n’y a pas touché). Mieux, on passe plus de temps à chercher à comprendre qu’à faire les énigmes elles-mêmes et à en découvrir de nouvelles, ce qui m’est toujours apparu comme une certaine facilité dans les Exit par exemple.

En comparaison, les Pocket Investigations sont plus immersives et plus « réelles », elles apportent une satisfaction qui n’est pas qu’intellectuelle en faisant sentir qu’on a avancé dans une histoire, pas juste résolu une énigme après l’autre. Je suis donc très curieux des autres énigmes d’Argyx, la plus conséquente liée à Abaddon (Apocalypse) et les propositions ludo-narratives indépendantes (Merry XmasL’Île au trésor et Casino, les deux dernières étant prévues pour le printemps), certain que l’éditeur nous réserve d’autres surprises tout aussi inventives et intéressantes ! Le concept est à vrai dire si immersif et efficace qu’on imagine avec plaisir son déploiement au service de véritables histoires découpées en plusieurs énigmes, avec leurs personnages, leurs péripéties et leur conclusion. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’on se réjouit de la variation apportée par Argyx aux variations socio-ludiques sur l’escape et qu’il me semble impossible qu’après en avoir testé on ne surveille pas de près le calendrier de sorties de l’éditeur.

 

Culture Geek

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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