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Chronicles of Crime, le meilleur du ludo-narratif ?

Chronicles of Crime, le meilleur du ludo-narratif ?

Chronicles of Crime, le meilleur du ludo-narratif ?

 

En présentant Vikings gone Wild il y a quelques mois, je concluais en présentant Chronicles of Crime, le premier jeu« original » de Lucky Duck Games (non tiré d’une franchise mobile, à l’instar de Zombie Tsunami, Fruit Ninja, bientôt Jetpack Joyride), dont le lancement prochain sur KickStarter s’annonçait déjà comme une petite révolution du jeu de société ludo-narratif.

Avec les Unlock!T.I.M.E. StoriesMinuit Meurtre en MerSherlock Holmes, Détective Conseil, les escape books, nous avons analysé plusieurs manières de raconter une histoire dans un jeu de société, recherchant dans des voies diverses des manières originales d’imbriquer scénario et mécaniques. Or certains exemples lorgnent de plus en plus vers le jeu vidéo plutôt que vers le jeu de rôle ou livre dont vous êtes le héros qui pouvaient plus spontanément servir de modèles, au point d’accroître l’importance du smartphone comme manière d’interagir avec le monde dessiné par les cartes. Après tout, les concepteurs les plus inventifs n’ont pas à se soucier de se cantonner aux étiquettes « jeu de rôle » « jeu de société » « jeu vidéo » qui ne représentent pas un idéal en soi, seulement à imaginer les meilleurs jeux possibles, éventuellement à partir d’emprunts variés à plusieurs formes artistiques et ludiques.

Chronicles of Crime appartient indubitablement à ces démarches radicales, qui pourraient susciter de l’appréhension de la part des personnes habituées à la forme strictement physique des jeux de société, mais dont on ne peut pas nier qu’ils essayent quelque chose de stimulant. Et cela a apparemment convaincu, le KickStarter ayant réussi à cumuler 795 244 dollars déboursés par 9108 contributeurs ! Conçu par David Cicurel, illustré par Matijos GebreselassieChronicles of Crime est-il la sensation de cette fin d’année ?

 

 

Chronicles of Crime plateau

La mise en place et les mécaniques les plus simples du monde

Quand on pense à un jeu de société aux fortes ambitions narratives, on visualise la profusion de texte de Sherlock Holmes ou de matériel de T.I.M.E. Stories, et l’on ne peut qu’être surpris de trouver la boîte de Chronicles of Crime si vide. On se contente en effet d’un grand plateau Preuves surtout présent pour nous aider à ranger proprement les éléments trouvés, mais dont on pourrait tout aussi bien se passer, 17 plateaux Lieux, 4 plateaux Contact scientifique, 55 cartes Personnage, 37 cartes Indice et 15 cartes Objet spécial.

Et comme Chronicles of Crime est un jeu d’enquêtes, avant d’être appelé par le Commissaire, on ne sait rien de l’affaire qui nous va nous accaparer. La mise en place se réalise donc littéralement en une minute, seuls le plateau Preuves, le commissariat et les quatre contacts scientifiques étant d’abord disposés devant nous.

Comme son nom l’indique, le plateau Preuves comporte les vingt emplacements où l’on disposera les cartes Preuves/Indices trouvées au cours de l’enquête, soit en interrogeant les suspects, soit et plus souvent en fouillant certains lieux. Il comporte également trois emplacements pour les personnages que l’on ne saura pas encore attribuer à un lieu.

Plus on avancera dans l’enquête, et plus on trouvera d’indices, visitera de lieux et rencontrera de personnages à interroger, parmi lesquels il faudra déterminer un coupable.

Pour cela, on se sert de l’indispensable smartphone et de l’application Chronicles of Crime, disponible sur Google Play et dans l’AppStore (comme pour Unlock!, désolé pour ceux qui n’ont accès qu’au Windows Store). C’est sur elle qu’on lira tout le texte de l’enquête. C’est avec elle surtout que l’on lira et associera les QR codes. Si vous voulez visiter un lieu, lisez simplement le QR code qui y est associé. Si vous voulez interroger une personne sur un indice, lisez le QR code de la personne, puis celui de l’indice en question. Inutile de dire qu’il faudra donc jouer avec un peu de lumière et avec un mobile ayant un appareil photo convenable (je dis cela parce que le mien – très mauvais – donne des images affreusement sombres, exigeant la proximité d’une source lumineuse très forte).

 

Chronicles of Crime personnages

Pour fouiller un lieu, il vous suffit de vous rendre sur un lieu dont on vous propose l’investigation, puis de sélectionner l’option de fouille. Vous aurez alors le choix d’explorer l’environnement en réalité virtuelle avec un cardboard ou le Homido Mini, vendu séparément, donc en tournant la tête pour orienter votre regard, ou de déplacer vos yeux en glissant plus conventionnellement vos doigts sur l’écran. Au bout de 45 courtes secondes, l’investigation cesse et on vous proposera de passer le téléphone à un autre joueur afin qu’il la réalise à son tour. Vous n’aurez donc que 45 secondes par personne pour retenir le plus d’éléments marquants de la scène, puis les chercher dans votre tas de cartes Indice.

Comme vous le voyez, le principe de Chronicles of Crime est si simple que le livret de règles contenu dans sa boîte est purement accessoire : la petite mission de tutoriel vous enseignera très vite des mécaniques aussitôt connues, aussitôt assimilées.

Une fois que vous pensez avoir tous les éléments, il vous suffit de retourner à Scotland Yard et de cliquer sur Résoudre l’enquête. Après une série de questions, on vous donnera un score correspondant à votre performance.

 

Chronicles of Crime cartes

Des scénarios tendus et complexes

Ce score ne prend pas en compte que votre découverte de l’éventuel criminel. Il vous rappelle aussi combien de temps vous avez pris, chaque indice examiné, chaque question à un personnage, et surtout chaque déplacement d’un lieu à l’autre, prenant un certain temps, finalement comparé à un « temps standard » à ne pas dépasser. Temps standard autrement plus généreux que le misérable nombre de pistes auquel on est supposé être limité dans Sherlock Holmes, mais auquel il faut malgré tout faire attention, se disperser pouvant avoir des conséquences pires qu’un score bas.

Il arrive en effet souvent que certains événements ne soient disponibles qu’à des heures déterminées : un suspect ne sera pas toute la journée dans le bar où il a ses habitudes, arriver en retard à un rendez-vous nocturne dans un parking souterrain risque de vous faire passer à côté de quelque chose. Pire encore, des événements peuvent avoir lieu parallèlement à votre enquête et la bouleverser ! Un criminel peut retourner sur les lieux du crime pour y effacer ses traces, donc vous avez tout intérêt à n’y avoir manqué aucun indice. Un tueur en série peut continuer de tuer. La pression peut grandir jusqu’à exploser si vous ne respectez pas le délai imposé par le commissaire. Bref, Chronicles of Crime utilise à merveille le temps fictif calculé par l’application pour créer de la tension et vous faire réfléchir efficacement.

 

Chronicles of Crime lieux

 

Et il faudra réfléchir ! Comme vous vous en rendez compte après votre première enquête, il ne s’agit jamais que de retrouver un coupable. Il est également bon de connaître son mobile, éventuellement son complice, ses méthodes, voire de répondre à une ou deux questions moins centrales, donc que vous auriez pu ne pas vous poser au cours de l’enquête, mais tout aussi dignes de curiosité. Un bon encouragement à recommencer s’il vous manque quelque chose, ou si vous voulez simplement un meilleur score, ce qui est bienvenu dans un jeu scénarisé qu’il est donc difficile de refaire quand on s’en souvient trop bien.

Mentionnons d’ailleurs qu’en dehors du tutoriel, vous ne tomberez jamais sur un criminel avouant son crime, même mis face aux preuves les plus accablantes. Il faudra donc conjecturer assez finement, croiser les témoignages, revenir sur certains indices, réfléchir à la psychologie des personnes interrogées, et c’est là que la dimension multijoueuse de Chronicles of Crime peut devenir vraiment agréable. On admettra que le jeu est plutôt taillé pour un, voire deux joueurs. Comme le texte est présenté sur un écran de smartphone, le lire à voix haute ou le passer à l’autre joueur, puis décider ensemble de chaque QR code que l’on va lire, peut s’avérer fastidieux, surtout à plusieurs joueurs, et sera toujours bien plus long qu’une partie en solitaire. Cela ne prohibe pas les parties à trois ou quatre, soyez simplement conscients qu’une tablette peut alors être préférable, et qu’une très bonne ambiance seule peut faire oublier la frustration de ne pas être celui qui lit les QR codes ou qui prend les décisions.

 

Chronicles of Crime VR

Le meilleur est encore à venir !

Comme vous vous en doutez, les scénarios ne sont pas présents dans la boîte, mais directement dans l’application, où ils peuvent être téléchargés pour y jouer hors-ligne. Pour l’heure, elle comporte trois scénarios gratuits, dont un est divisé en trois missions jouables indépendamment mais reliées par un fil rouge, soit cinq scénarios en tout de difficultés variables, sans compter le tutoriel, plus deux scénarios payants. Les 5 euros 49 exigés paraîtront moins élevés si l’on se rend compte que l’on parle de scénarios très fouillés avec de multiples pistes (« La Cuisine du diable » est à ce jour mon préféré), requérant des parties d’environ une heure trente, ce qui vaut toujours mieux que de nombreuses autres propositions de jeux dits kleenex, mais on ne niera pas que cela représente une somme.

C’est cependant aussi l’intérêt de l’application que de pouvoir proposer toujours plus de scénarios, gratuits et payants, et donc de laisser la plume à des auteurs invités. Fenriss écrivait ainsi « La Cuisine du Diable » quand Guillaume Montiage (T.I.M.E. Stories : Sous le masqueKemet) devrait bientôt proposer son œuvre, comme Mark Rein-Hagen qui promet un aguicheur « Vampire in the Fog ». Le système-même de Chronicles of Crime se prête à bien des variations, puisque tous les éléments en sont mouvants. Le personnage 17 pourra être commissaire dans une enquête, chef étoilé et respectable dans une autre, psychopathe cocaïnomane dans la troisième. Ou l’indice Animaux pourra se reporter une fois à des chats, l’autre fois à un éléphant, de sorte que je vous laisse imaginer l’éventail des possibles référents représenté par 37 cartes Indices différentes !

 

Chronicles of Crime noir

 

 

Enfin (et surtout), Chronicles of Crime va se doter d’extensions par-delà les scénarios supplémentaires, et qui exigeront le rachat d’un peu de matériel pour employer les mécaniques du jeu à des histoires bien loin des enquêtes criminelles dans le Londres contemporain ! « Noir » se déroulera ainsi dans le Los Angeles des années 1950. Scénarisé par Stéphane Anquetil, auteur d’un scénario pour Sherlock Holmes, Détective Conseil, de l’escape book Le Piège de Moriarty et de quelques escape box, on pourra y corrompre ou tabasser des suspects.

 

Chronicles of Crime Redview

 

Quant à « Welcome to Redview », l’ambiance voulue par Ghislain Masson (Not alone) rappellera It et Stranger Things en faisant incarner des enfants enquêtant dans leur petit village des années 1980 sur des événements apparemment surnaturels… Les mécaniques seront assorties pour l’occasion d’une légère composante RPG, les avatars ayant des caractéristiques propres (force, éloquence, intelligence), et un dé s’ajoutant au matériel traditionnel. Comment ne pas avoir hâte de ces réinventions diverses d’un jeu déjà aussi inventif, et qui ne font qu’annoncer de futures expériences à venir ?

 

La révolution Chronicles of Crime ?

Chronicles of Crime appartient à ces rares jeux qui permettent de repenser les frontières de la forme artistique à laquelle ils appartiennent. En empruntant aussi bien au jeu de société qu’au jeu vidéo, il ouvre beaucoup de pistes, dont je me réjouis qu’il soit le premier à continuer de les explorer, et malgré une accessibilité que l’on pourrait croire contraire à de tels développements. Plutôt que de s’enfermer dans une routine, il annonce en effet une réinvention permanente et stimulante, qui souligne sa puissance à raconter des histoires immersives et à les thématiser fortement. Les seules réticences pourraient concerner les caprices du hardware (je ne parviens personnellement pas à faire fonctionner la VR, malgré la possession du Homido Mini) et le prix des scénarios supplémentaires, encore une fois assez raisonnables si l’on compare et relativise, mais il n’est pas toujours facile de comparer et relativiser objectivement. Personnellement, convaincu dès les premières images publiques du projet, je le suis davantage à chaque nouvelle annonce, et il ne fait aucun doute que Chonicles of Crime fera facilement partie des jeux les plus marquants de 2018 !

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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