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Adrénaline – du deathmatch bourrin en jeu de société

Adrénaline – du deathmatch bourrin en jeu de société

Adrénaline – du deathmatch bourrin en jeu de société

 

Parce que de plus en plus de jeux de société adhèrent aux thématiques geek, voire s’inspirent de mécaniques de jeux vidéo (après en avoir favorisé l’émergence), et parce que plusieurs d’entre vous les pratiquez assurément avec autant de passion que nous, il semblait essentiel de vous en présenter enfin quelques-uns ! Après Sherlock Holmes, Détective conseil, Mechs vs. Minions, Zombicide, Mr. Jack, Small WorldUnlock ! et Unlock! : Mystery AdventuresLoony QuestT.I.M.E. StoriesChâteau AventureZombie Tsunami, Smash Up et Star RealmsVikings Gone Wild et Les Montagnes hallucinées, nous allons nous intéresser à Adrénaline.

Adrénaline est un jeu conçu par Filip Neduk (Goblin Inc.) et illustré par Jakub Politzer, édité par Czech Games Edition (Dungeon Lords, Codenames) et par iello (dont on a déjà présenté Château AventureSmash UpStar Realms et Les Montagnes hallucinées). Récompensé (comme Vikings Gone Wild) par le « Sceau d’excellence » de The Dice Tower, il est sans doute le jeu de société le plus technique à avoir été à ce jour présenté sur VonGuru. Nous n’avions en effet pas encore évoqué de gros jeux de plateau avec figurines, un style notoirement ardu auquel je ne m’étais de surcroît jamais essayé auparavant, mais heureusement, Adrénaline est assez abordable dans son genre.

Il ne faudra en tout cas pas trop compter sur cet article pour en assimiler les règles (plusieurs vidéos font cela très bien sur YouTube), puisque nous chercherons plutôt à vous aider à comprendre ce qu’il est et ce qu’il apporte, quelle originalité il manifeste dans le paysage ludique, et à déterminer s’il réussit dans les objectifs qu’il se fixe. À commencer par celui d’adapter les mécaniques du FPS. Nous nous penchons en effet depuis plusieurs articles sur les jeux de société (Loony QuestZombie TsunamiChâteau AventureVikings Gone Wild…) cherchant à transposer les mécaniques de différents genres de jeux vidéo (platformerrunnertext-RPGcity-builder, voire point-and-click), et il manquait à notre réflexion un jeu s’affichant comme « le premier FPS sur plateau ».

Comme on peut s’y attendre, compte tenu du type de jeu, de la qualité du carton et de la présence de figurines, Adrénaline est le jeu le plus cher chroniqué dans ces pages. Il vous faudra pas moins de 44 euros 90 pour vous jeter dans l’arène et commencer à faire du frag sur les dépouilles fumantes de 2 à 4 adversaires pendant une bonne heure, voire deux.

Adrénaline smiley

Quel rapport entre un jeu de société et un FPS ?

Mettons-nous déjà bien d’accord sur les termes, puisque l’inspiration « FPS » a été régulièrement contredite par des testeurs jugeant qu’Adrénaline était plus proche du TPS en vue isométrique. Si nous étions dans un jeu vidéo, cette correction serait évidente et indispensable, mais elle pose question dans le cas d’un jeu de plateau avec figurines, qui ne saurait évidemment être en vue subjective (il me semble), et qui cite pourtant des références très FPS, dans son design et ses mécaniques. Objectivement, notre perception de l’action est bien celle d’un TPS isométrique, mais Adrénaline veut nous immerger dans un FPS. En effet, cette violence irréaliste, la possession d’un seul avatar, l’arène, l’incitation aux frags, le respawn, le premier sang, soulignent un appel aux composantes et aux concepts d’un mode Deathmatch sur un FPS nerveux de type Quake, Doom ou Unreal Tournament.

En effet, les avatars se retrouvent dans un terrain d’une étendue assez réduite, d’ailleurs légèrement modulable pour modifier les configurations d’une partie sur l’autre. Si ce plateau manque malheureusement cruellement d’identité visuelle, de personnalité, les modulations peuvent profondément modifier la tactique des joueurs, une arme n’étant pas aussi efficace dans tous les environnements. L’objectif de nos avatars n’est pas d’explorer ou d’occuper des tuiles, mais de trucider toute autre forme de vie, et ainsi de remporter des points en fonction du nombre de blessures infligées, de joueurs blessés en premier et bien sûr achevés.

Pour cela, il faut récupérer des armes, et pour faire fonctionner ces armes, il faut des munitions. Ainsi, la map comporte plusieurs points d’apparition d’armes et de munitions où il faut essayer de récupérer l’instrument de mort ultime, celui qui convient le mieux à votre philosophie du combat… et à celle de vos adversaires.

À chaque tour, vous aurez ainsi le choix de deux actions sur les trois possibles : vous déplacer d’une à trois cases, attaquer, et vous emparer de ce qui se trouve où vous vous trouvez. Et à la fin de chaque tour, vous pourrez recharger vos armes si seulement vous disposez des munitions adéquates.

Adrénaline propose trois types de munitions (bleu, rouge, jaune) pour 21 armes radicalement différentes. Non seulement celles-ci infligent un nombre de dégâts différents, mais certaines vous permettent de frapper des ennemis à travers les murs, d’autres de faire des dégâts dans une zone, d’autres, plus insidieux, de les « marquer », afin que votre prochaine attaque soit destructrice… La plupart disposent en outre d’un mode d’attaque secondaire (êtes-vous plutôt rafale de balles ou grenade ?) ou de capacités accrues à condition de dépenser des munitions (plus de dégâts, possibilité d’attaquer d’autres joueurs en plus, de repousser un adversaire, de se déplacer…), et toutes peuvent être optimisées avec vos cartes « amélioration », qui peuvent aussi bien augmenter vos dégâts que déloger un adversaire ou vous faire apparaître où l’on vous attend le moins.

Bref, Adrénaline ne pâlit pas de sa comparaison avec des Unreal Tournament pour ce qui est de mettre à disposition des joueurs un joli arsenal de pure destruction. Et si cela vous paraît encore trop sage, sachez que le dernier tour de jeu se pratique en « frénésie finale », qu’en plus du mode de jeu standard, le deathmatch, vous pouvez vous massacrer allègrement en mode Domination et Tourelle, vous pouvez ajouter des Bots… Autant de joyeusetés que je vous laisse le soin de découvrir, et qui satisferont à n’en pas douter vos désirs de variété les plus malsains.

Adrénaline figurines

Flow et tour-par-tour

Bien sûr, Adrénaline est un jeu de société, et vous jouerez l’un après l’autre. Pour limiter le chaos, il n’y a pas de cartes « Action » et pas de dés. Autrement dit, chaque joueur maîtrise son tour pendant que les autres se contentent de l’observer, ce qui peut être long quand il y a du monde autour de la table. La comparaison avec les échecs ne serait pas arbitraire : on sait à peu près de quoi chaque joueur est capable, et il est nécessaire d’observer leur tablette de personnage, leur manière de jouer, leurs déplacements et leurs armes pour choisir sa cible, trouver ses points faibles et déterminer la meilleure manière de l’attaquer.

Il va de soi qu’avec des joueurs ne connaissant pas le jeu, la découverte des armes pourra toujours être un peu fastidieuse. Adrénaline peut cependant se vanter de posséder une grammaire iconographique d’une remarquable clarté. On est bien loin du jeu possédant tant de symboles qu’il faut tous les apprendre par coeur pour comprendre les cartes (et que, du coup, un texte aurait été tout aussi bien), ici la maîtrise des quelques éléments de langage vous offriront instinctivement la compréhension des combinaisons de signes sur des cartes que vous n’avez jamais vues, et au bout de deux tours tous les joueurs devraient avoir abandonné leur « aide de jeu ».

Somme toute, on pourrait vite juger que le titre Adrénaline est usurpé : le jeu est bourrin dans son thème, mais dans ses mécanismes il s’agit bien davantage d’un jeu tactique/gestion. Il faut bien voir qu’Adrénaline ne se réfère pas à la nervosité du gameplay, mais à une mécanique précise, celle qui permet à un personnage blessé de bénéficier de bonus de déplacements, puis, à l’agonie, d’un point de dégât supplémentaire. Mécanique en fait assez formidable, puisqu’elle rend les victimes les plus vulnérables, celles dont le frag vous émoustille, plus redoutables que quiconque. Elle s’ajoute d’ailleurs à une autre grande idée, le fait qu’à chaque mort les joueurs valent moins de points, ce qui évite l’acharnement sur les plus faibles, proies faciles sans intérêt et sans gloire pour les vrais chasseurs.

Ensuite, un tel jugement occulte complètement que, contre toute attente, on peut arriver à un véritable flow en jouant à Adrénaline, cet état où vous ne réfléchissez plus avec distance, mais où vous vous laissez porter par le jeu et enchaînez avec le plus grand naturel les plus belles actions. Une fois que vous aurez acquis assez d’aisance avec les règles et les symboles – et cela viendra vite – vous vous amuserez bien davantage de récolter les armes les plus diverses, de semer la mort tout autour de vous, d’enchaîner les frags les plus classieux, de faire monter votre barre de score.

Adrénaline plateau

No rest for the wicked

Adrénaline est un jeu qui peut décontenancer. Malgré ses prétentions à une certaine identité décalée (notamment dans les règles, qui, comme le dernier Doom, se moquent des conventions du genre), il manque d’une véritable identité visuelle, malgré sa pléthore de jetons et marqueurs, sa boîte n’est pas compartimentée, et malgré ses références à la nervosité du FPS, son gameplay est celui d’un jeu de gestion, ne proposant même pas de mode deux joueurs. Mais quel jeu de gestion ! Précis, tactique, fluide, relativement équilibré, fun, maîtrisé, complètement destructeur, Adrénaline est un jeu singulier qui mérite une attention singulière – et deviendrait tout simplement un must-have pour tout amateur de jeux de société s’il avait un tout petit peu plus de personnalité. Probablement l’une de mes découvertes récentes les plus excitantes.

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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