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Spectre : superbe emballage pour un contenu moribond

Spectre : superbe emballage pour un contenu moribond

Critique du dernier James Bond, Spectre, sorti le 11 novembre 2015 au cinéma

 

C’est avec une notable impatience que nous attendions le dernier opus de la série des James Bond, après le récent Skyfall qui augurait un renouvellement intéressant de la saga malgré quelques longueurs. Nous avions même, chez Cleek, inauguré pour l’occasion une série spéciale « films d’espionnage » avec la critique des films Argo et La Taupe. C’est donc ce samedi, que nous nous rendions, le cœur en fête, dans une salle obscure pour découvrir la dernière création mettant en scène le héros de Ian Fleming – incarné à l’écran par l’imperturbable Daniel Craig – et signée Sam Mendes. Et des choses à dire sur ce film, il y en a des tas, mais pas forcément ce que nous avions en tête. Plongeons dès à présent dans les très surprenantes frasques en date, et sur grand écran, du dernier Bond (James Bond).

 

Une très belle réussite visuelle

 

Spectre s’ouvre sur une très longue séquence, assez magistrale, il faut bien l’avouer, où James Bond effectue une intervention à Mexico, sous couvert de la Fête de Morts, pour des raisons encore mystérieuses, qui se termine en combat à mort dans un hélicoptère hors de contrôle, au-dessus d’une place bondée. Sam Mendes y déploie tout son talent de metteur en scène de film d’action, et la composition de chaque scène fleure bon le soin et les bonnes idées de mise en scène. Voilà qui donnera un bon aperçu de la plus grande réussite de Spectre, qui réside dans ces scènes d’action, toujours très lisibles et visuellement extrêmement plaisantes à regarder. Si le théâtre des scènes d’action ne brille régulièrement pas par son originalité, le montage bien rythmé et la maîtrise de la caméra viennent sauver la mise et font de ces scènes des interludes bienvenus, quoi que sans surprises.

S’ensuit ce qui est probablement un des meilleurs génériques d’ouverture de cinéma au monde, malgré une musique moins enivrante que le générique de Skyfall et moins badass que celui du remake américain de Millenium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (dans lequel nous retrouvons par ailleurs l’inénarrable Daniel Craig.)

 

Voilà, après la petite escapade de Bond à Mexico et ses trésors de mise en scène ainsi que ce très beau générique, le pauvre petit spectateur naïf jubile et s’imagine déjà devant un James Bond de très bonne facture. Quelle erreur.

 

Subtilité zéro – zéro – sept

 

Il y a beaucoup de choses qui ne vont pas chez Spectre, et malgré une intention louable de redonner de la cohérence à une saga qui commence à se faire vieille en opérant une synthèse des opus passés, le film échoue assez lamentablement à redonner un souffle convaincant à un scénario qui fleure bon la testostérone, les clichés vus, revus et repus de leurs propres poncifs, et le côté ultra-prévisible des rebondissements et même – horreur suprême et cruelle damnation – des dialogues. On dit souvent qu’un film se mesure à l’aune de son méchant. Le méchant est ici bicéphale, et tout le talent d’Andrew Scott (génial James Moriarty dans Sherlock) et de Christoph Waltz (égérie de Quentin Tarantino, qui sait lui décerner des films à la hauteur de son talent) ne sauraient sauver le film de son scénario médiocre. Dialogues à faire pleurer tout scénariste un tant soit peu consciencieux, rebondissements ultra-téléphonés, clichés alignés à une vitesse supersonique, Spectre patauge dans la grasse semoule du manque abyssal de charisme de l’ensemble de ses personnages.

 

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Le personnage de Léa Seydoux, Madeleine Swan, dont on pense un bref instant qu’elle pourrait peut-être, minime rédemption, sauver le naufrage intellectuel de Spectre, déçoit lui aussi tant on le cantonne au rôle traditionnel de la James Bond girl, qui couche avec le héros (pour des raisons par ailleurs obscures, alors qu’elle s’en méfiait comme de la peste une scène plus tôt) et ne sert finalement que de belle à sauver des griffes du méchant. Le film nous fait un instant miroiter la perspective d’une femme sachant se battre, mais on est bien vite rassurés lorsqu’elle se fait bien sûr assommer et évacuer illico presto de la scène de combat par la brute de service (qui mesure deux mètres, ne décroche pas un mot et est taillé comme un bûcheron, pour rester dans le cliché.) Du reste du film, on ne verra de Léa Seydoux que ses seins et ses fesses, bien sûr mis en valeur par des tenues appropriées, et un « Je t’aime » dont le criant degré de balourdise ne saurait être étouffé par le rire du spectateur.

 

Une grille de lecture dépassée

 

Lourd, maladroit et cliché, le film se paie également le luxe de prendre le spectateur pour une truffe à l’aide de scènes abondamment commentées par les personnages (au cas où le spectateur ne sache plus où il en est). Mais aussi à l’aide d’un regard complètement arriéré sur la technologie, ici considérée comme simple outil destiné à faire progresser le scénario, quitte à atteindre des niveaux de crédibilité jamais vus, même pour un film d’espionnage. C’est ainsi que Q parvient par exemple à hacker le système mondial de données de renseignement ultra-sécurisé, une scène d’autant plus gênante que le chef du MI-6 lui-même, le nouveau M, avoue qu’il n’a aucune idée de comment il s’y prend, mais qu’il va forcément y arriver, puisque c’est un geek et un génie. Bien sûr. On notera aussi la présence d’un logiciel de traduction parfait et bien sûr détenu par le MI6, qui prend même la peine de tourner ses phrases avec un beau style littéraire, quand on sait quels sont les résultats de toute l’intelligence du géant Google mise au service d’une intelligence artificielle de traduction. Mais là n’est pas le plus gênant, ni le plus grave.

 

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Non, là où le scénario de Spectre en devient franchement inquiétant, c’est dans une vision du monde encore binaire, et complètement dépassée par les réalités du monde moderne. On entend ainsi le chef du MI-6 s’exprimer contre les drones, contre la collecte systématique des données et pour le fait d’avoir des agents en solitaire sur le terrain, armés d’un bon vieux pistolet et faisant la loi à l’autre bout du monde. Dans le monde enchanté de Spectre, les méchants se réunissent de façon ultra-secrète autour d’une grande table dans le style de la mafia, parlent librement des attentats qu’ils ont commis et de la suite de leur plan, et les grands pays de ce monde se réunissent pour discuter de la mise en place d’un système de collecte de données mondial en dehors de tout cadre légal, comme ça, en fufu, parce que c’est rigolo.

 

Spectre passe à côté de son film

 

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Spectre se place ainsi en rupture totale avec la réalité géopolitique actuelle, dans une vision du monde simpliste, avec une psychologie de bas étage, des dialogues complètement surréalistes et des clichés à la pelle. La forme est soignée mais le film semble avoir oublié son scénario en cours de route, et on ne compte plus les incohérences qui parsèment les trop longues 2h30 de visionnage. Le film n’est jamais drôle, jamais surprenant, jamais subtil, et livre une vision encore dramatiquement arriérée du monde l’espionnage, là où des films et des séries tels que MI-5La Vie des Autres ou Argo ont pourtant su apporter fraîcheur et réalisme à un genre parfois emprisonné dans ses codes cinématographiques. Spectre ne renouvelle rien et, pire, livre un film risible là où le prestige et les moyens étaient pourtant à portée de main. On ressort de la projection navré, et avec une furieuse envie de revoir Skyfall, pour peut-être arriver à comprendre à quel moment s’est opéré un tel tournant dans la série des James Bond incarnée par Daniel Craig.

 

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