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Good Kill : Niccol vise juste mais rate la cible

Good Kill : Niccol vise juste mais rate la cible

Nous vous parlions il y a quelque peu, dans notre rubrique cinéma « La Dvdthèque », d’un petit chef-d’oeuvre de science-fiction nommé Bienvenue à Gattaca. Nous retrouvons aujourd’hui le réalisateur Andrew Niccol pour la critique du film Good Kill, sorti en salles le 22 avril. Si des films comme Bienvenue à Gattaca ou Lord of War ont contribué à bâtir la réputation d’Andrew Niccol, ses dernières productions se sont quant à elles avérées plutôt décevantes. D’un Les Âmes Vagabondes insipide à un Time Out construit autour d’une bonne idée de science-fiction maladroitement exploitée, son dernier opus, Good Kill, signe ses retrouvailles avec Ethan Hawke, près de vingt ans après avoir déconstruit le génie génétique du génome dans  Gattaca.

Sur le papier, le synopsis est plutôt alléchant : Thomas Egan, ancien pilote d’avion de chasse, fait partie du 61e escadron de l’armée américaine. En plein milieu du désert du Nevada et à quelques kilomètres de Las Vegas, le major Egan est aux commandes de drones survolant, à des milliers de kilomètres de là, les plaines désertiques de l’Afghanistan, où il verrouille des cibles qu’il abat avec une précision chirurgicale. Malheureux à la tâche mais maintenu à ce poste par son espoir secret de voler de nouveau à bord d’un F-16 et pour ses qualités de pilote, Thomas Egan se retrouve au cœur d’une guerre contre le terrorisme aussi aliénante que déshumanisée.

 

Good Kill Affiche

 

Un brouillage maladroit des repères

 

Good Kill s’ouvre sur une scène assez emblématique du film. Dans le viseur, une cible est verrouillée. On ne sait ni qui elle est, ni où elle est, ni pourquoi elle se retrouve de l’autre côté d’une caméra de haute précision. Hors champ, des considérations techniques sont le seul commentaire de la scène. On voit ensuite un homme, en plan très rapproché, probablement le pilote. Lorsqu’il tire, le doute pourrait encore être instillé dans l’esprit du spectateur sur la réalité géographique de cette scène : cet homme est dans un avion de chasse, et la cible est sur terre, en-dessous de lui. Ce n’est qu’une fois mort, et lorsque la caméra recule progressivement pour nous révéler l’environnement du pilote, que l’on prend conscience de notre erreur. La séquence s’achève sur un « good kill » (que l’on pourrait traduire par « dans le mille ») laconique.

Le film jouera sur le brouillage des repères pendant les 104 minutes qui le composent. Les plaines désertiques du désert du Nevada font écho au désert de l’Afghanistan, dans une similitude topographique troublante. Lors des sessions de « vol », le spectateur, soudainement plongé en First Person Shooter voit le monde à travers le viseur du drone, et partage le sentiment de décalage déstabilisant du pilote lorsque celui-ci désarme le drone et revient subitement à son poste de commandement de Las Vegas.

Les déserts figurent assez maladroitement l’aridité émotionnelle du pilote Thomas Egan, lorsque quelques symboles de grilles ne viennent pas suggérer avec une subtilité discutable son sentiment d’enfermement. Si le personnage (d’une façon qui rappelle Bienvenue à Gattaca) aspire à quitter terre pour voler autrement qu’à travers un écran et a le bleu du ciel comme seul point de fuite, ce dernier ne tarde pas à devenir un élément ambigu du décor. Les plans aériens de Las Vegas qui parsèment le film évoquent la menace invisible d’un drone survolant la ville et le sentiment de paranoïa d’un pilote en plein stress post-traumatique.

 

Good Kill vol de drone

La volonté d’Andrew Niccol de faire correspondre la forme de son film à son fond, bien que louable, donne un résultat aride et désespérément silencieux. Dans le déroulement finalement assez lent du film, le réalisateur semble avoir oublié d’installer une atmosphère, et la succession de vols de drone alternant avec le crescendo des états d’âme d’Egan ne suffisent pas à maintenir l’intérêt du spectateur pendant les 104 minutes de film.

 

Le film de guerre à l’ère du drone

 

Aux commandes du drone

Aux commandes du drone

 

Si le film ne parvient pas à retranscrire l’action à un rythme prenant, c’est aussi parce que, obnubilé par son sujet tant controversé de mener la guerre à l’aide de drones, il en oublie de raconter et se contente de décrire et de montrer. La valeur documentaire du film est telle, et la mise en scène de son sujet tellement inexistante (ou, quand elle l’est, ratée), que le choix d’Andrew Niccol de choisir une œuvre de fiction comme support de sa critique virulente contre la guerre des drones doit être remis en question. N’aurait-il pas mieux fait de réaliser, à l’instar d’un Michael Moore ou d’un Al Gore, un documentaire à charge ?

Les scènes de drones sont d’ailleurs les meilleures du film, par leur réalisme et par le soin apporté aux effets spéciaux, mais le reste du film semble graviter autour d’une condamnation peu subtile voire parfois caricaturale de ce qu’il montre. Les personnages sont en effet ramenés à leur dimension morale, sans profondeur, ni réelle existence, ils semblent se contenter d’incarner un point de vue dans le débat cinématographique qui se déroule devant un spectateur parfois médusé. Tous les poncifs des personnages de films de guerre semblent y passer, et notre héros, courageux mais taciturne, est campé par un Ethan Hawke qui ne parvient pas à insuffler de l’émotion à son personnage. Peut-être s’agit-il plus d’un problème d’écriture que d’interprétation de la part de l’acteur, car le syndrome post-traumatique du major Thomas Egan se manifeste sans finesse ni subtilité aucune. Et si vous n’aviez pas compris que le héros est traumatisé, le film en rajoute une couche à coups de bouteilles de vodka.

Le personnage du colonel Johns incarne justement le principal défaut du film. Ses répliques sont là pour raconter, commenter, et critiquer vertement l’emploi de drones, et Andrew Niccol semble avoir oublié que le cinéma dispose de moyens autrement plus subtils et propres au 7e art pour raconter, émouvoir, et finalement, conquérir le spectateur. Si Good Kill a le mérite de s’attaquer au sujet aussi controversé qu’actuel des drones, il lui manque le talent narratif de Zero Dark Thirty ou la dimension romanesque d’American Sniper.

Andrew Niccol jette ainsi son dévolu sur une dimension nouvelle du film de guerre, et Good Kill témoigne assez justement de la difficulté de raconter une guerre menée à distance à coups de coordonnées satellites. Le sujet est passionnant, prompt à susciter la controverse et le feu des critiques, mais méritait mieux qu’un simple récit tout en commentaires et aux raccourcis simplistes. Si Good Kill est probablement le premier film d’une longue série sur la guerre des drones, espérons que ses successeurs sauront éviter les écueils de mise en scène inhérents au sujet.

 

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