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Manolo, ou une Légende en demi-teinte

Manolo, ou une Légende en demi-teinte

La Légende de Manolo, film déconseillé aux plus de 6 ans

Si certains fêtent Halloween à coup de bonbons ou de costumes plus ou moins effrayants (je vous assure que les bourrelets, ça a son petit côté effrayant), le cinéma d’animation a cet automne décidé de célébrer la fête des morts avec un nouveau long métrage du nom de « The Book of Life » (pour une version française plus sobre : « La Légende de Manolo »). Petit décryptage d’une Légende qui n’en deviendra sans doute pas une.

Si vous ne voulez pas vous faire spoil, nous vous déconseillons fortement de lire cet article.

Le film

Fruit d’une très longue gestation, comme nombre de films du genre, un premier aperçu de ce film d’animation était disponible dès le mois de mai de cette année.

S’il fallait vous faire un petit historique du projet en tant que tel, l’on pourrait signaler que le film devait initialement être réalisé par les studios de DreamWorks Animation, lors de la genèse du projet en 2007, mais ce seront finalement les studios de Reel FX Studios, que l’on connaît notamment – ou pas – pour de petites réalisations comme L’Âge de glace : Un Noël de mammouths, qui hériteront du bébé. Dès 2012, le nom de Guillermo del Toro est dévoilé pour endosser le rôle de producteur, et le casting est quant à lui annoncé 18 mois plus tard, à un an de la sortie officielle prévue du film, avec notamment Diego Luna, Zoe Saldana et Channing Tatum pour les voix originales. Le film sortira par ailleurs dans les temps puisqu’il n’aura qu’une semaine de retard – signalé dès octobre 2013 -, et sera diffusé sur les écrans américains le 17 octobre, contre le 22 octobre pour les cinémas français.

Affiche française de La Légende de Manolo
Film d’animation, d’aventure, comédie, comédie musicale, les qualificatifs sont nombreux pour tenter de décrire ce long métrage. Une chose est cependant sûre : si l’âge minimum recommandé pour aller le voir est de 6 ans, il n’est guère nécessaire – et il serait presque surfait – d’avoir plus de 6 ans pour l’apprécier à sa juste valeur. Si le contexte du film offre de nombreuses possibilités, dont nous rediscuterons d’ici peu, il faut cependant se rendre à l’évidence : le scénario ne révolutionne pas l’histoire du cinéma. Sur fond de trio amoureux nourri de chansons toutes plus niaises les unes que les autres (et pour cause, elles baignent dans un océan de bons sentiments et de valeurs morales des plus nobles), les gentils sont particulièrement et foncièrement bons, et les méchants ne sont en fin de compte pas réellement si méchants que cela. Cela n’est bien évidemment pas surprenant. Il était en effet inenvisageable que dans un film pour enfants, la mort fasse peur et que tout ne finisse pas pour le mieux.

En cela, le choix du contexte culturel de la Fête des Morts, telle qu’elle est célébrée au Mexique, est intelligent (outre le fait qu’il procure la trame de l’histoire). Les aspects les plus sombres de cette question délicate nous sont donc ainsi épargné, par la connotation positive et les traditions festives de cet événement. Mais c’est aussi un magnifique prétexte esthétique, puisque tout l’univers graphique du film tourne autour de ce thème. Mais revenons quelques instants en arrière pour reprendre au commencement.

Là où ça coince

Laissez-moi d’abord vous résumer rapidement l’histoire (attention aux yeux qui ne souhaitent pas se faire spoil).

Une guide aussi espiègle que pédagogue propose à un petit groupe d’élèves, dont les méfaits les ont conduits en guise de punition dans un musée, une visite privée de ce dernier et toute particulièrement de sa collection temporaire sur la culture mexicaine. Au cœur de cette exposition se trouve le fameux Livre de la Live (d’où le film tire son titre original), et en en parcourant les feuilles, nos jeunes délinquants découvrent la Légende de Manolo, que la guide s’efforce de faire revivre grâce à des marionnettes. Nous sommes alors plongés, au même titre que ces enfants, dans l’histoire palpitante d’un trio d’enfants, Jaoquin, Manolo et Maria, dont les aventures amoureuses font l’objet d’un pari entre les deux entités régnant sur le royaume des Âmes chéries et celui des Âmes oubliées, avec à la clé, la domination du royaume de l’autre. Afin de sauver sa belle et tendre, qu’il croyait morte, Manolo va donc devoir parcourir tour à tour ces deux royaumes afin de réaliser un certain nombre d’épreuves lui permettant alors de revenir dans le monde des vivants, de sauver sa ville et de gagner le cœur de Maria, Joaquin redevenant un homme humble et les deux rois de la mort se réconciliant.

Un livre d’images un peu particulier

Ne cherchez pas là les revendications philosophiques ou sociales du moment. Tout ce que vous trouverez dans La Légende de Manolo, c’est un discours prônant la défense de ses convictions personnelles (qui passe par ailleurs par un discours contre la mise à mort des taureaux lors des corridas) ainsi que le pardon envers son prochain. Ces messages sont très voire trop souvent convoyés par des chansons qui seront souvent jugées inutiles, voire énervantes, aux yeux des spectateurs dont l’âge mental comporterait plus de deux chiffres. Rares sont les moments où les chansons apportent un réel plus à l’histoire (la chanson finale ne fait qu’augmenter la durée du film, le faisant ainsi passer de 1h25 à 1h27), et l’on regrette presque que la parodie de la chanson sous le balcon – topos traditionnel de l’histoire d’amour auquel on n’échappe une nouvelle fois pas, même s’il avait été intelligemment détourné – ne soit gâchée par une chanson plus classique. À ceux que les derniers Disney et autres dessins animés sur grand écran épouvantent, passez votre chemin.

Du côté du trio amoureux, pas de surprise. Les personnages sont relativement fades et insipides. Maria, la jeune fille est, bien entendu, parfaite : elle est courage, pure, très belle, orpheline de mère. Elle défend les causes nobles et les démunis, qu’il s’agisse d’un cochon ou d’un village sur le point d’être anéanti, au point d’accepter un mariage politique, et reproduit à la perfection la scène de l’Empire State Building dans King Kong. Notre héros, Manolo, est le parfait prototype du héros : il est courageux, pur, très beau. Il défend lui aussi les causes nobles et les démunis, et est lui aussi orphelin de mère. Petit plus non négligeable, il se bat contre l’ordre établi, et préfère vivre de sa passion – la musique – que de suivre les traces pré-dessinées de sa famille de matadors de père en fils depuis moult et moult générations. Joaquin paraîtrait presque plus coloré à côté de ses deux compères. Il grandit élevé par un général, avec le poids d’un père dont les exploits de guerre le suivent, il n’est pas aussi généreux (il refuse quand même de donner du pain à un vieux dont la verrue sur le nez ne dit rien de bon), et devient imbu de lui-même grâce à ses propres exploits de guerre, exploits qu’il doit à l’invincibilité procurée par une médaille que lui a donné le dieu du royaume des Âmes oubliées afin que ce dernier ne gagne son pari. Heureusement pour nos pauvres âmes innocentes, Joaquin se montrera particulièrement altruiste à la fin en étant prêt à mourir, ce qui permettra de sauver Manolo ainsi que leur amitié d’antan. Manolo aura alors la bénédiction du maire (et père de Maria) pour pécho – pardon, épouser – cette dernière, et tout finira sous une pluie de riz et de fleurs.

Mais alors, pourquoi aller voir ce film ?

Pour le graphisme, tout d’abord. Je vous l’accorde, cela peut sembler un peu juste pour justifier l’achat d’une place de cinéma, mais il faut reconnaître que l’image est belle. Si les premières minutes du film sont plutôt quelconques, l’animation n’étant pas des plus révolutionnaires, l’introduction de cette histoire dans l’histoire par l’utilisation des marionnettes dont je parlais plus haut (très belle mise en abyme, par ailleurs) justifie l’apparition d’un tout nouvel univers graphique relativement complexe puisqu’il mélange deux thèmes : les marionnettes et la Fête des Morts.

Nous en parlions en effet plus haut, l’histoire de La Légende de Manolo commence et se poursuit dans le cadre de la Fête des Morts – fête mexicaine très festive à l’univers très coloré et très codifié. On retrouve alors tout un ensemble de représentations plus ou moins familières – la Catrina, avec ses vêtements et son maquillage, les chars, les squelettes décorés – sous une profusion de couleurs et d’ambiance. Cela en deviendrait presque violent pour les yeux, si cet univers particulièrement chargé n’était pas strictement confiné, du point de vue de la spatialité dans le royaume des Âmes chéries, et du point de vue temporel dans une péripétie spécifique du héros. De même, l’univers plus sombre du royaume des Âmes oubliées ou le décor plus traditionnel et familier du village mexicain tel que l’on peut se le représenter sont particulièrement bien définis et ne se mélangent pas.

À cela s’ajoute les traits des personnages, peu réalistes, nous en conviendrons aisément, et qui se justifient par l’histoire elle-même. En effet, je vous rappelle que nous découvrons l’histoire de Manolo en même temps que les élèves dont se charge la guide du musée, et cette histoire nous est racontée par le biais de marionnettes. C’est donc bien des marionnettes qui nous sont données à voir – stylisée, certes, mais des marionnettes dont on voit les articulations et dont on devine les différents éléments. Outre la différenciation des différents niveaux de narration – puisqu’il devient dès lors impossible de confondre les jeunes au musée des héros de notre aventure secondaire, cela apporte un charme indéniable à l’ensemble, qui est peut-être l’argument le plus fort de ce film. Seule la mort elle-même, sous ses différentes formes, ne semblent pas soumises à cette physiologie, comme si elle appartenait aux deux mondes. Mais je ne dis ça, je ne dis rien !

Comme chien et chat

Enfin, si vous êtes forcé, contre votre gré, d’assister à la projection de ce film, et que le caractère graphique de l’œuvre ne vous suffit pas, rassurez-vous : pour peu que vous soyez bon public, de nombreux personnages secondaires, de deux à quatre pattes, seront là pour vous accompagner tout au long de la séance, dont les petits sketchs récurrents auront de quoi faire sourire, à défaut de contribuer à l’histoire de façon significative. On peut par ailleurs noter quelques grands moments de poésie voire d’émotion, jouant notamment sur la représentation de la mort grâce à la flamme d’une bougie – fort heureusement immédiatement contrebalancés par une pointe d’humour.

La mort n’est pas une conclusion

Si La Légende de Manolo ne s’illustre clairement pas comme étant LE film de l’année, il a quelques très bons atouts dans sa poche – en la nature de son concept et de son graphisme. L’on peut cependant regretter que le scénario ne soit pas davantage au service de l’esthétique, et qu’il vienne même diminuer l’impact de cette dernière. L’heure et demi passe vite, l’ensemble étant relativement dynamique, et plutôt bien, mais l’on sort de la séance avec un « mouais » aux lèvres. Succès en demi-teinte regrettable pour une œuvre si colorée, mais qui s’explique par le choix du public visé, et que l’on aura tendance donc, sans surprise, à déconseiller aux plus de 6 ans.

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@NotDjey

Passionné par les nouvelles technologies depuis mon ZX81 je continue à aimer les extensions mémoires et les gadgets connectés.

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