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Kong : Skull Island – quand le kaiju devient la norme

Kong : Skull Island – quand le kaiju devient la norme

Kong : Skull Island – les standards du kaiju

 

Du Monde perdu au MonsterVerse

Le kaijū, c’est ce monstre gigantesque, affectionné par les studios parce qu’il est l’occasion d’un tour de force technique, et par les spectateurs parce qu’il les confronte à une immensité à laquelle ils ne sont plus habitués, idéalement placée dans un milieu urbain pour le double-plaisir aimablement régressif de la destruction ludique de bâtiments célèbres et de la victoire finale de l’homme contre la créature. Si le terme est japonais, c’est que le kaijū a été popularisé par le film de monstres japonais à partir des années 1950, autour de la figure de Godzilla, créée pour l’occasion, de Baran, de Mothra, puis de King Kong quand on comprendra l’excitation qu’il y a à faire s’affronter les monstres emblématiques.

Le genre a pourtant d’abord été codifié par le cinéma américain : Vingt mille lieux sous les mers fait l’objet d’une adaptation dès 1916, puis d’une autre marquante en 1954, toutes deux faisant leur promotion autour de la pieuvre géante, et bien sûr Le Monde perdu, en 1925, adaptait déjà le roman d’Arthur Conan Doyle, dans lequel une équipe d’explorateurs visitant un haut-plateau en Amérique du Sud encore peuplé par les dinosaures, en remplaçant le ptérodactyle ramené par les explorateurs à Londres par un brontosaure, plus menaçant et imposant. Juste avant les films de monstre japonais, Jack Arnold s’était fait une spécialité des monstres géants (notamment avec ses tarentules), et en 1953 Eugène Lourié réalise The Beast from 20.000 fathomsdont Godzilla est assez clairement une adaptation.

 

 

Mais dans cette chronologie, le film le plus influent fut sans aucun doute le King Kong de Cooper et Schoedsack en 1933. Alors qu’il s’agit dans les grandes lignes d’une transposition assez fainéante du Monde perdu avec un gorille, le film s’en distingue par des traits originaux qui ont suscité une admiration méritée : la présence d’une femme dans l’expédition, pour laquelle King Kong nourrit des sentiments, la présence d’indigènes qui vouent un culte au dieu Kong, et donc la co-existence des dinosaures (le monde ancien menaçant), de Kong (la divinité protectrice mystérieuse), d’une population indigène et des explorateurs modernes, inadaptés au monde sauvage dans lequel plusieurs perdront la vie, et enfin l’idée de faire gravir à King Kong l’Empire State Building, une manière inspirée d’iconiser le personnage par le lieu auquel on l’associe, et de rendre compte de manière saisissante de sa taille par rapport à l’univers réel du spectateur.

Que ce King Kong ait connu des suites plus ou moins délirantes, de l’audacieux Fils de King Kong par les mêmes réalisateurs aux King Kong vs. , est donc bien compréhensible, et même son remake récent par Peter Jackson pouvait être considéré comme légitime : après tout, le mythe méritait bien un nouveau traitement enrichi par les techniques d’imagerie numérique contemporaines… Mais qu’est-ce qui justifiait une nouvelle adaptation dix ans à peine plus tard ?

L’objectif du studio de production Legendary Pictures n’est pas simplement de capitaliser sur une créature populaire à l’ère du blockbuster et de l’ouverture du marché chinois (même si Legendary a justement été racheté en 2016 par le conglomérat Dalian Wanda Group), mais de créer un MonsterVerse en se conformant à la nouvelle mode des univers étendus. Après Disney/Marvel, Warner/DC Comics, Bad Robot Productions (le CloverfieldVerse), dans une moindre mesure la Fox et ses X-Men, et avant Universal (dont le remake de la Momie inaugurera une univers étendu autour des monstres du studio), Legendary souhaite en effet donner plus de relief au monde déjà initié avec Godzilla en 2014, pour nous offrir à terme un monumental Godzilla vs. Kong, prévu pour 2020, qui devrait donc être d’autant plus appréciable que nous en connaîtrons bien le background, les personnages et les enjeux… Encore faut-il pour cela non seulement que Kong : Skull Island soit rentable, mais aussi qu’il soit bon !

 

 

Kong : le roi des films de kaiju ?

Le projet de départ est donc intéressant : malgré ses deux heures, Kong : Skull Island nous épargnera une énième itération du singe sur l’Empire State ou du monstre rasant la ville, lieu commun que King Kong avait presque contribué à créer en 1933, et qui après les Jurassic Park notamment fait figure de péché cinématographique, tant les GodzillaTransformers et autres Pacific Rim les ont multipliés. On se doute bien que Kong finira dans un prochain film par rejoindre la civilisation, mais en prenant son temps Legendary témoigne d’une rare patience (dont la Warner/DC Comics s’est par exemple montrée incapable en balançant tous ,ses héros dès son deuxième film). Ensuite, le studio a pris la décision de grandir King Kong : alors qu’il mesurait environ 15 mètres en 1933 et 7,6 mètres chez Peter Jackson, le nouveau film lui fait dépasser les 30 mètres. Cela fait toujours bien moins que les 100 mètres de Godzilla, mais c’est une surenchère qui ne peut qu’attiser la curiosité des spectateurs.

Enfin, le dernier argument de vente de Kong : Skull Island est son casting époustouflant : John Goodman et Samuel L. Jackson sont des seconds couteaux réguliers dans ce genre de super-productions, et leur présence n’étonne pas outre mesure, tout en suscitant naturellement beaucoup de sympathie pour le projet, tous deux étant reconnus pour leur charisme. Au contraire, on n’aurait pas cru que Tom Hiddleston et Brie Larson s’abaisseraient à jouer dans un blockbuster de monstres à ce stade de leur carrière, preuve de plus qu’on est dans une nouvelle ère du cinéma où des acteurs considérés pour leur sérieux et au sommet de leur popularité ne voient plus aucune honte à s’investir entièrement dans des films qu’ils auraient jugés vulgaires il y a quelques années encore (à l’instar de Ben Affleck, Michael Fassbender, Alicia Vikander…), et preuve surtout que Kong devait avoir quelque chose d’autre que de l’argent pour les attirer…

Certes, le réalisateur Jordan Vogt-Roberts est un faiseurun Yes-Man, auquel on a confié, après le très joli Kings of Summer, petit film indépendant à l’intrigue familiale témoignant d’un très joli sens du cadre et d’un plaisir des dialogues qui le rapprocherait assez de Waititi, un blockbuster à 190 millions de dollars, de sorte que l’on s’attend assez peu à ce qu’une personnalité ressorte de sa réalisation ; il est cependant entouré d’une équipe plus rassurante de producteurs et scénaristes très expérimentés dans ce genre de projets à budget important, en particulier pas moins que Dan Gilroy, co-auteur de l’histoire et du scénario du film, et auquel je voue une admiration éternelle depuis qu’il a écrit et réalisé le fascinant Nightcrawler. Même accompagné du scénariste de Godzilla, il serait difficile de croire qu’un homme ayant réalisé une charge aussi fine dans l’écriture et aussi radicale dans sa mise en scène contre la société du spectacle se soumette à des impératifs purement mercantiles.

 

 

Il y a quelque chose de pourri au royaume de Kong

La première impression, évidemment décisive, nuit pourtant considérablement à l’enthousiasme transportant le spectateur dans la salle : les cinq premières minutes commettent le crime de montrer King Kong et la mystérieuse jungle de Skull Island dès le prologue de l’histoire, trente ans avant le film proprement dit, et dans une scène qui semble se vouloir comique (je suppose ?), qu’une musique outrancièrement grave vient rendre grotesque. Alors que la seule véritable qualité de Godzilla résidait précisément dans le sens du spectacle du monstre, il est désespérant de voir que dès le deuxième film de l’univers étendu les règles dramatiques les plus élémentaires sont remisées au placard au profit de cette aberration.

Et les trente minutes qui suivent sont à peine plus regardables. Je n’en retiens qu’une idée judicieuse, celle de faire du retrait des troupes américaines du Vietnam en dans quelques jours l’argument décisif pour explorer Skull Island, parce qu’il vaudrait mieux, s’il y a quelque chose à y découvrir, que les États-Unis le fassent avant les Soviétiques. Qu’une phrase si anodine recrée si bien le contexte de 1973 fait chaud au cœur, surtout en contraste avec les scènes qui précèdent et celles qui vont suivre, la présentation des différents protagonistes leur ôtant toute âme : Brie Larson est une photographe de guerre célèbre, contente de pouvoir appartenir à l’expédition (ce n’est pas ce qu’on appelle introduire un personnage), Hiddleston joue un coup assez facile de billard dans un bouge avant de donner un coup ou deux aux Vietnamiens refusant de lui donner l’argent promis pour sa victoire (c’est de même très anodin)… Samuel L. Jackson seul semble doté d’une psychologie : ce colonel stationné au Vietnam accepte avec joie l’idée d’une mission à Skull Island parce que le rappel des troupes lui laisse le goût amer d’une débâcle, et que cette entreprise sera pour lui l’occasion de continuer de servir son pays avec ses hommes. Si seulement ce travail de background avait été poursuivi plutôt que de construire petit à petit le personnage en cliché du stupide militaire revanchard qui ne rêve que de destruction et n’est là que pour s’opposer un jour aux héros…

Ces trente premières minutes soulignent enfin un défaut majeur de Kong, la médiocrité épouvantable de ses dialogues. On est si habitués à des conversations assez plates au cinéma que l’on aurait pu ne pas prendre garde à la pauvreté des premières, et c’est quand on commence à entendre celles des soldats que l’on se rend compte du problème. C’est que les dialogues de soldats ont été érigés, film après film, en genre littéraire à part entière. MASHFull Metal Jacket et quelques autres ont vite fait école, imposant des dialogues de bidasses vulgaires mais ciselées, impertinentes et extraordinaires de répondant. Or à chaque fois qu’un militaire s’exprime dans Kong, on comprend que ses auteurs ont dû voir rapidement l’un de ces films dans leur jeunesse, pour s’en inspirer de la manière la moins inspirée, au point qu’on ait envie de se boucher les oreilles à chaque fausse blague lancée par un soldat à un autre, ou au moindre grand discours du colonel…

 

 

 

 

Un kaiju titanesque pour un film dans la norme

Heureusement, vient le moment où tout ce beau monde rencontre King Kong. Le roi des singes est impressionnant – il serait impensable que le film ne soit pas nominé à l’oscar des meilleurs effets visuels l’an prochain – et au moins, pendant la scène d’action explosive à souhait, les personnages se taisent un peu. Après la massacre d’une grande partie d’entre eux, ils se retrouvent divisés en deux groupes, explorant des aspects différents de l’île du crâne, dans un singulier silence qui laisse enfin l’environnement occuper l’espace de l’image et impressionner le spectateur. Quelques coins de nature sont particulièrement inspirés, et les rencontres avec la faune sont assez mémorables, entre un buffle aux cornes gigantesques, pourtant présenté dans une scène d’une inutilité globale affligeante, et surtout cette araignée-crabe qui, sans même s’en rendre compte, transperce un soldat d’une de ses pattes simplement parce qu’elle marche et qu’elle n’avait pas vu cette petite chose à ses pieds. Et c’est superbe : loin des effets gory de Kong écrasant les soldats pour les tuer, qu’un animal sans doute aussi commun sur cette île représente par sa seule existence naturelle une menace pareille renverse enfin efficacement les rôles, nous faisant méditer sur notre rapport aux animaux plus petits que nous. Nous partageons même l’effarement des soldats découvrant la mutilation horrible de leur camarade, tant nous peinons à croire que l’on nous montre une image pareille dans un film si cher !

De telles trouvailles sont rares, mais elles témoignent de suspectes inspirations et audaces passagères, comme si un scénariste essayait d’intégrer de force quelques idées dans un script trop classique, et il ne fait aucun doute que si tout le film avait été de cet acabit, l’expérience aurait été grandiose. Ce qui n’est pas le cas, on l’aura compris, parce que la suite de Kong se mue en film d’aventures assez classique : il faut aller à tel endroit, et retrouver telle personne, peut-être faire un détour pour retrouver telle arme, tout le monde n’est pas d’accord, le temps est compté, il y a des monstres partout, bref, une avalanche de situations attendues qui ne retient l’œil que par sa sur-esthétisation.

On s’en était aperçu dans la bande-annonce, Kong : Skull Island veut être beau, sublime même, avec ses couleurs crépusculaires, ses teintes sablées et ses plans léchés. Macbeth et Assassin’s Creed de Kurzel, et surtout Mad Max : Fury Road, sont passés par là, et n’ont pas tardé à faire école, les auteurs de Kong n’ayant pas compris que ces films avaient des allures de fable qui justifiaient mieux leur irréalisme esthétique, là où dans une oeuvre cherchant à se placer dans la tradition des grands films de guerre, cela ne fait pas très sérieux quand chaque grenade a la puissance de faire sauter un immeuble et quand tout devient prétexte à une atmosphère jaune ou verte. Il ne suffit d’ailleurs pas de souffler des fumées colorées dans l’air ou d’utiliser des filtres numériques pour rendre des scènes admirables, encore faudrait-il une virtuosité du traveling et une nervosité du montage dont Kong ne bénéficie pas. C’est dommage, puisque Larry Fong essaye de faire comme directeur de la photographie tout ce qu’il peut, mais associé à un réalisateur qui n’a pas le sens visuel de Zack Snyder il peine à reproduire son travail sur Watchmen300 ou Batman v Superman

 

 

Un film à l’image de son singe

À trop suivre des standards, à vouloir entrer dans un moule tout fait pour plaire au public, Kong oublie d’être humain : ses quatre acteurs vedette se débrouillent très bien, mais leur performance n’est pas mise en valeur par un background un tant soit peu exploré, de sorte qu’on la remarque à peine, que les personnages paraissent aussi fades que leurs interprètes, ce qui est tout à fait injuste. C’est également révélateur dans le traitement infligé à la musique : alors que le très bon Henry Jackman compose la bande originale, on l’entend à peine entre deux pistes rock omniprésentes pour « faire musique de film de guerre », détruisant toute ambiance et toute implication émotionnelle tant leur insertion est soit terriblement cliché, soit totalement déplacée…

Il ne fait aucun doute que de nombreux critiques en profiteront pour opposer Kong : Skull Island à Rogue One : A Star Wars Story, justement réalisé par Gareth Edwards, qui était derrière Godzilla, et qui prétendait également s’inspirer des grands films de guerre (l’affiche de Kong fait référence à Apocalypse Now quand Rogue One évoquait Full Metal Jacket), et la comparaison se fait en effet plutôt en faveur du second. Même si j’ai trouvé excessive l’admiration suscitée sur cet aspect par Rogue One, il faut admettre qu’il fut plus subtil dans cette allusion, et paraissait plus sincère dans sa volonté de leur rendre hommage, là où Kong semble plus souvent les plagier quand il n’adresse pas des clins d’œil poussifs au spectateur.

Superbe dans ses rares trouvailles narratives et visuelles, rehaussé par ses visuels, le charisme naturel d’acteurs extraordinaires et extraordinairement sous-exploités, et le personnage de King Kong, stupéfiant lors de chacune de ses apparitions et magnétique dans son combat final, Kong est donc plombé par son pan artistique, qui est en-deçà de ce que l’on attend d’un blockbuster aujourd’hui. Reste que, prévenus de ses pénibles défauts, il est sans doute possible de se concentrer sur ses qualités, dont quelques-unes sont indiscutablement au-delà de la plupart des productions du même acabit.

 

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