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Chronicles of Crime : Noir, le jeu d’enquêtes dans le LA des années 1950

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Chronicles of Crime : Noir, le jeu d’enquêtes dans le LA des années 1950

Chronicles of Crime : Noir, le jeu d’enquêtes dans le Los Angeles des années 1950

 

Il n’est au fond pas très surprenant que la modernisation du jeu de société ait entre cent autres emprunté la voie du narratif, puisque les joueurs sont plus que jamais réceptifs à l’ambition scénaristique dans un medium qui, il y a quelques années encore, était globalement considéré comme un passe-temps abstrait pour enfants, et que les éditeurs sont capables d’apporter le souffle de fraîcheur exigé par notre époque dans ce domaine. La seule année dernière avait vu paraître deux itérations particulièrement convaincantes de jeux à peine plus anciens, Unlock! Heroic Adventures et T.I.M.E. Stories : Madame, et deux nouveaux titres d’une profonde originalité, Detective et Chronicles of Crime, dont nous allons aujourd’hui évoquer rapidement l’extension NoirNous ne reviendrons naturellement pas en détail sur les mécaniques déjà décrites et commentées dans l’article consacré au jeu de base, mais tenterons de voir ce que Stéphane Anquetil (l’escape book Le Piège de Moriarty), David Cicurel et Lucky Duck Games (Vikings gone WildZombie TsunamiFruit Ninja) ont pu encore apporter à leur jeu d’enquêtes révolutionnaire, par-delà le changement d’ambiance, puisque les 1 à 4 détectives (idéalement deux ou trois) mèneront leur enquête d’une à deux bonnes heures dans le Los Angeles des années 1950 (la grande époque du genre « noir ») au lieu du Londres contemporain, grâce à une boîte à 20 euros.

 

Chronicles of Crime Noir

 

5 euros le scénario ?

Noir comporte 4 scénarios, ce qui peut légitimement paraître bien peu pour une boîte à 20 euros si on divise platement 20 par 4 pour obtenir le prix de chacun d’entre eux. Ce n’est évidemment pas une bonne manière d’envisager les choses. Le seul succès d’Unlock! remet largement en cause le rejet spontané des jeux kleenex – après tout, pour plus de 25 euros, ses boîtes ne contiennent que trois scénarios d’une heure. Si tout le monde est passé outre, c’est que 25 euros pour une expérience ludique extraordinaire, immersive, riche, vivante, ce n’est pas si cher payé, en comparaison avec certaines productions à 80 euros dont on se lasse après une partie.

De même, Chronicles of Crime contenait cinq scénarios gratuits et un tutoriel pour 26 euros 90, plus cinq scénarios vendus chacun 5 euros 49. Un modèle éditorial curieux, qui n’est pas (comme certains DLC) un prétexte commercial pour vendre plus cher des petits morceaux qu’une oeuvre dans son intégralité, mais au contraire la promesse continuelle d’additions qui sont autant d’œuvres en soi, racontant des histoires distinctes et variées grâce à la réappropriation des mécaniques par différents auteurs.

En l’occurrence, les quatre scénarios de Noir sont dus à Stéphane Anquetil, un spécialiste de la tension socioludique à qui l’on doit plusieurs escape box et un escape book, et qui s’est plongé dans la littérature et le cinéma des et sur les années 1950 pour livrer quatre expériences complètes et étonnantes. Tout cela pour vingt euros seulement ! Vous voyez qu’on peut tourner cela dans les deux sens.

Rappelons que l’originalité de Chronicles of Crime vient du fait que l’aventure se déploie sur un téléphone portable doté de l’application homonyme, mais que l’on y progresse en scannant des cartes physiques représentant des personnes, des objets et des lieux, le support numérique permettant d’observer dans tous les sens les scènes de crime, une modalité très amusante même quand on ne se dote pas des lunettes permettant cette observation en réalité virtuelle.

 

Chronicles of Crime VR

Sur les traces de Dashiell Hammett

Si j’ai passé environ six heures mémorable en compagnie des deux joueurs avec lesquels je vivais ces quatre aventures, c’est avant tout parce que la qualité d’immersion de Chronicles of Crime est tout à fait au rendez-vous dans Noir. Je ne dirais pas que j’ai toujours été sensible au style littéraire d’Anquetil, qui à mon avis essayait trop abruptement d’imiter le hardboiled sans avoir l’espace nécessaire pour le subtil travail de réappropriation qu’aurait exigée l’impression de se trouver vraiment devant un scénario de Hammett ou de Chandler. Que voulez-vous, on n’écrit pas une aventure pour téléphone portable comme Frank Miller compose ses Sin City, surtout dans un genre qui peut très vite sombrer dans le cliché un peu ridicule (les films Seven, Le Dahlia Noir).

Mais j’étais sensible à ses tentatives pour en capter l’essence – et comment auraient-elles pu laisser froid un immense amateur du Grand Sommeil (bien plus que du Faucon maltais d’ailleurs) ? Ce n’est ainsi pas qu’une ambiance que tente de reproduire Anquetil, qui ajoute au pastiche le plaisir de multiples clins d’œil appuyés aux monuments du genre. Qu’il vous suffise par exemple de savoir que l’enquêteur incarné par les joueurs se nomme Sam Spader, référence (trop) évidente au Sam Spade précisément créé par Hammett pour Le Faucon maltais, et interprété par Bogard himself dans le film de Huston.

 

Chronicles of Crime Noir

 

Pour mener ces enquêtes, on utilise le plateau et les cartes objet de la boîte de base. Celle de Noir fournit dix objets spéciaux supplémentaires – les inévitables talon aiguille, morceau de pellicule, statuettes de faucon – les quinze plateaux lieu – le bureau du détective, le club, le billard, la gare, la bibliothèque, le studio – et les trente cartes personnage, dont il faut dire qu’elles sont particulièrement superbes, et où l’on reconnaîtra plusieurs stars célèbres.

Enfin, la boîte de Noir comporte quatre cartes Action, qui permettront d’interagir très différemment avec les personnes et les lieux. C’est que, puisqu’on incarne un détective désabusé typique de ce genre de littérature, on est bien loin d’être restreint au cadre légal. En flashant ces cartes, on peut désormais bousculer un suspect qui nous semble cacher des choses, entrer par effraction dans une pièce, prendre quelqu’un en filature quitte à perdre beaucoup de temps et corrompre un témoin, même si l’on ne commence qu’avec 20 dollars, et qu’il pourra donc s’avérer utile de réaliser une petite mission parallèle pour renflouer les caisses.

Chronicles of Crime Noir

 

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela fonctionne ! On se demande constamment si telle personne serait du genre à parler pour 20 dollars, on hésite à user de violence et on ne peut s’empêcher de rire en découvrant après quelques coups qu’un suspect n’avait en fait rien à cacher, on essaye de garder à l’esprit la possibilité de l’effraction pour ne pas passer à côté d’une information cruciale… Bref on a davantage l’impression de faire vivre un personnage, quand Chronicles of Crime tentait davantage de nous mettre nous dans la peau d’un enquêteur désincarné. L’intrusion de la moralité ne se fait d’ailleurs pas que dans ces cartes, à plusieurs reprises on nous offrira différents choix, où il faudra comparer notre instinct de survie, notre cupidité, notre respect des victimes et une intégrité qui paie rarement. Je n’ai pas encore refait une enquête pour voir les conséquences de choix différents, mais il me suffit déjà d’être fasciné en en faisant un de constater que j’avais la possibilité de mener l’affaire tout à fait autrement.

Pour accentuer l’immersion, on n’a plus à appeler constamment les quatre contacts scientifiques, auxquels le recours systématique pouvait s’avérer un peu fastidieux, même s’il était passionnant de se mettre dans la peau d’un agent profitant de l’expertise des spécialistes. On dépendra cette fois davantage de notre secrétaire, d’un journaliste, de contacts occasionnels, qui fluidifient un peu l’expérience.

D’autant que, comme dans le très bon scénario de Chronicles of Crime « Cauchemar en cuisine », le temps est plus que jamais une denrée rare dans Noir, de sorte qu’il faudra naviguer habilement entre les différents lieux et témoins sans perdre trop de temps, et pourtant sans perdre de vue un événement apparemment secondaire qui pourrait s’avérer lourd de conséquences. Il faudra ainsi souvent jongler entre efficacité et curiosité, quand on ne devra pas simplement sacrifier des pistes pour redéfinir ses priorités à l’approche de l’heure fatidique. L’importance du temps est accentuée dans l’importance des horaires, qui existait déjà dans Chronicles of Crime, mais pas à un tel degré m’a-t-il semblé : pratiquement chaque lieu aura ses moments d’ouverture et de fermeture, et plusieurs personnages se déplaceront logiquement entre leur domicile, leur lieu de travail et le club. Aussi pourra-t-il s’avérer impératif de prendre des notes pour retenir l’emploi du temps de chacun et ne pas perdre de temps, bref pour devenir un véritable détective.

 

Chronicles of Crime Noir

Noir, accomplissement de la formule Chronicles of Crime ?

Noir est d’abord une nouvelle preuve de l’inventivité habituelle de Lucky Duck Games, qui à chaque jeu fait des trouvailles mécaniques et matérielles pour surprendre même quand le thème ne s’y prête pas. Il suffit de voir les efforts fournis sur Fruit Ninja ou le très prometteur Jetpack Joyride pour s’en convaincre ! Or il y avait de quoi être particulièrement curieux avec Chronicles of Crime, parce qu’on connaissait l’éditeur comme adaptateur inventif de jeux mobiles, pas comme auteur d’histoires, et Noir confirme plus que jamais leur excellente inspiration quand ils ont décidé de se consacrer à ce système de jeu. C’est qu’il est un terreau fascinant pour des expériences autrement plus variées que de « simples » enquêtes, autorisant la pression du temps, le développement des personnages, quelques embranchements suite à des choix moraux, la création de cadres contextuels divers… Cicurel et les Lucky Duck ont trouvé en Anquetil un passionné capable de retranscrire une ambiance très spécifique et le savant metteur en scène d’histoires torturées, et on n’en rêve que plus ardemment à tout ce que Chronicles of Crime pourrait être entre les mains d’autres auteurs ou pour écrire d’autres univers. À commencer bien sûr par la réécriture promise de Stranger Things dans le très prochain Welcome to Redview, l’une de mes plus grandes attentes de 2019 !

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