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Tomb Raider, Annihilation : grandes espérances, grandes déceptions ?

Tomb Raider, Annihilation : grandes espérances, grandes déceptions ?

Tomb Raider, Annihilation : critique sans spoiler

 

Les films « geek » prometteurs se multiplient en ce moment, pour notre plus grand plaisir étant donné que la plupart affiche une originalité très prometteuse. Avant de parler d’Un Raccourci dans le temps et de Mute dans quelques jours (et peut-être Hostiles ou Ghostland ?), revenons déjà sur Tomb Raider de Roar Uthaug et Annihilation d’Alex Garland.

 

Tomb Raider résout-il l’énigme de l’adaptation de jeux vidéo ?

 

On redoute toujours le pire d’une adaptation cinématographique de jeu vidéo, et c’est injuste : il n’y a aucune raison que le passage du dixième art au septième soit par essence plus douteux que pour le roman ou la bande dessinée, et si le travail d’adaptation diffère en fonction du médium original, il ne diffère pas moins en fonction du genre dans lequel l’œuvre adaptée s’inscrit, en fonction de son public, de sa forme, de son style… Après tout, on sent d’emblée la force d’évocation cinématographique, le poids politique, la capacité à exciter l’imagination, que pourraient avoir un film Bioshock, Mass Effect, The Witcher, Fallout, Borderlands… ou qu’auraient pu avoir Assassin’s creed et Warcraft.

Ce n’est cependant pas d’un film Tomb Raider que l’on attendrait le retour en grâce de ce type d’adaptation, tant la saga homonyme semble peu porteuse d’enjeux sérieux. Pour ne pas en faire qu’un film d’aventure sympathique, il faudrait soit assumer tous les ridicules de sa première époque pour assurer une fonction purement divertissante (c’est ce qu’avaient voulu faire les deux premiers Tomb Raider avec Angeline Jolie), soit s’orienter vers le grim and gritty à la manière de certaines des productions super-héroïques les plus réussies, avec le portrait psychologiquement fin d’une héroïne en proie à ses démons, cherchant dans l’aventure la plus dangereuse le seul exutoire possible à ses fêlures. Un portrait de femme plutôt qu’un film d’action, et qui ne serait même pas si infidèle à ce que les spectateurs peuvent attendre d’un Tomb Raider puisque les deux derniers jeux avaient rebooté le personnage de Lara Croft dans cette direction, revenant aux origines pour opposer une riche héritière à un monde sauvage où elle n’aurait plus aucun repère.

Et en effet, ce nouveau Tomb Raider se présente peu ou prou comme l’adaptation du jeu vidéo de 2013 : Lara Croft y mène sa première expédition en naviguant sur l’Endurance vers l’île de Yamatai, où se trouverait la dépouille de la mystérieuse impératrice japonaise Himiko. Quelques images sont même directement tirées du jeu : le naufrage, une épave d’avion, le fameux piolet cranté… Mais le film affiche le désir de revenir davantage encore aux origines, avec une protagoniste qui n’a pas encore hérité de la fortune de son père (qu’elle croit vivant malgré sa disparition sept ans plus tôt), et qui ne se rend au Yamatai qu’en espérant l’y retrouver, d’ailleurs accompagnée uniquement du capitaine chinois de son navire. Et au lieu d’être peuplée de dangereux rescapés s’étant fédérés autour d’un culte sanguinaire rendu à Himiko, l’île est occupée par les membres d’un ordre secret, la Trinité (qui ne semble pas avoir de rapport avec l’Ordre Trinitaire de Rise of the Tomb Raider), exploitant des rescapés pour découvrir la tombe.

Les efforts pour coller à un carcan classique de film d’action sont évidents et regrettables. Tomb Raider cherche à attirer un public plus large que les seuls gamers, au détriment de l’originalité, et en espérant qu’il suffira de quelques clins d’œil pour conserver la sympathie desdits gamers – une conception assez dépassée de l’adaptation d’une œuvre de la pop culture, il faut le dire, quand il aurait été plus sûr de revendiquer une certaine authenticité, à l’instar du jeu. Quand on contraire il se permet quelques incohérences, et joue sur des ficelles aussi grosses que la quête du père pour susciter un intérêt émotionnel, et la société secrète sans aucune personnalité pour justifier une franchise, on s’aperçoit bien vite qu’on a affaire à un produit marketing dont personne n’a jamais cherché à faire un grand film. Et je peine à déterminer si l’équipe créative de ce Tomb Raider était versée dans les jeux ou si elle n’y fait référence que pour faire de l’argent sur une licence connue. L’idée d’y intégrer des énigmes montre ainsi qu’ils n’oublient pas cette dimension essentielle des jeux, mais le seul fait que ces énigmes ne nous soient pas expliquées, et que Lara les résolve très vite sans partager les étapes de sa réflexion montre que cette marque de respect est à relativiser. Certes, les énigmes du jeu sont faites pour être résolues par tous les joueurs, et l’intelligence de Lara serait bien mal mise en valeur si tous les spectateurs pouvaient s’occuper comme elle des énigmes du film. Il suffirait pourtant qu’elle réfléchisse à haute voix pour donner artificiellement au spectateur l’impression d’une participation, qui est sans doute l’essence d’une adaptation cinématographique de jeu vidéo.

Tomb Raider s’expose même au principal reproche adressé au jeu, celui de la dissonance ludo-narrative. En effet, Lara y tuait un homme pour la première fois de sa vie, et semblait dans les cinématiques assez bouleversée par son acte, malgré la légitime défense, tandis que quand le joueur reprenait la main, elle massacrait allègrement des centaines d’agresseurs au pistolet et au pic d’escalade. Ce qui était encore vaguement excusable dans le jeu vidéo, où cette forme de dissonance est une convention dont il n’est pas toujours facile de se défaire, tourne à la grossière incohérence dans un film où une douzaine d’heures après son premier meurtre, assez bien mis en scène d’ailleurs dans sa longueur et sa brutalité, elle n’a plus aucun scrupule à assassiner ses ennemis à l’arc. Cela semble même assez malsain, comme si l’absence de tout scrupule était simplement la manifestation d’un affermissement de sa détermination, et donc d’un développement personnel parfaitement positif.

Si l’on occulte complètement un premier quart d’heure médiocre (en fait il faudrait commencer pendant la tempête, comme dans le jeu), si l’on dépasse les considérations idéologiques, si l’on accepte de voir un divertissement au scénario convenu et facile, Tomb Raider n’est pourtant pas sans qualités. D’abord, deux acteurs sont particulièrement convaincants, Walton Coggins (déjà vu dans Django Unchained et Les Huit salopards) et Daniel Wu (Gul’Dan dans Warcraft), assez pour qu’on apprécie de les voir jouer, ce qui peut compenser le jeu assez approximatif de Dominic West en Richard Croft. Ensuite, les scènes-catastrophe sont assez réussies, à la fois grâce à la très bonne actrice Alicia Vikander, qui a donné de sa personne pour ce rôle, et aux effets spéciaux. Bien que leur montage soit assez médiocre – elles sont surcutées, comme toutes les scènes d’action – on en ressent la démesure toute vidéoludique, de sorte qu’on touche sans doute à l’un des rares points où le travail d’adaptation se voit et semble réussi. En plan-séquence cela aurait été plus fidèle encore au jeu, et certainement plus impressionnant, enfin, je ne m’attendais déjà pas à ça après les deux courses-poursuites pathétiques qui avaient précédé (en vélo et sur le port).

En termes d’ambiance, d’histoire, d’enjeux, Tomb Raider manque le coche alors que le reboot d’une des rares franchises de la pop culture à proposer une femme forte lui assurait un capital sympathie considérable. Il est à vrai dire assez étrange que l’adaptation d’un jeu vidéo considéré comme « si cinématographique » (et puisant dans cette qualité cinématographique une partie de son identité) parvienne si peu à faire oeuvre de cinéma, et ne soit même pas capable de livrer un scénario aussi satisfaisant que son hypotexte. Le résultat n’est pas catastrophique, il est seulement oubliable, et complètement occulté par l’annonce, le jour de sa sortie française, de Shadow of the Tomb Raider, le troisième opus de la saga vidéoludique post-reboot, conclusion d’une « trilogie des origines » dont la suite paraît autrement plus sûre que celle de ce film.

 

Annihilation, le film qui était un chef-d’oeuvre avant sa sortie

 

Deux films Netflix ont beaucoup fait parler d’eux dernièrement, Annihilation et Mute, et ils partagent de nombreux points communs : ces deux films de science-fiction sont sortis le 23 février 2018, l’un au cinéma aux États-Unis, et trois semaines plus tard sur Netflix pour le reste du monde, et l’autre directement sur Netflix ; tous deux ont un réalisateur reconnu pour son intelligence et son ambition, Alex Garland (réalisateur d’Ex Machina, scénariste de 28 Jours plus tard, Sunshine, auteur du roman The Beach) et Duncan Jones (Moon, Source Code, et plus étonnamment Warcraft : le Commencement) ; tous deux se présentaient comme des game-changers, des films résolument originaux et indépendants ; et tous deux ont subi un lynchage critique proportionnel à ce qu’on pouvait en attendre. C’est d’ailleurs suite à l’échec des projections-tests que les producteurs d’Annihilation ont décidé de le diffuser sur Netflix, où son échec leur coûterait moins cher qu’en salles, et où même certains films notoirement mauvais ont eu leur petit succès.

J’étais au départ conquis par le refus discret d’Annihilation de se conformer à quelques règles élémentaires de dramaturgie cinématographique, comme dans cette scène où un an après la disparition de son mari, le personnage incarné par Nathalie Portman recouvre leurs meubles de bâches en plastique sur une musique mélancolique suggérant qu’elle fait son deuil, bien qu’à regret. Soudain, son mari est devant elle, et bouleversée de joie elle s’avance vers lui et le prend dans ses bras. Dans un film « classique », la musique mélancolique s’arrêterait pour laisser le doute sur la réalité du retour du mari, ou serait remplacée par un air plus joyeux ; or ici, elle continue sans plus avoir aucune raison d’être, suscitant immanquablement l’étrangeté, et je trouve simplement formidable de  créer un sentiment aussi original d’une manière aussi simple. Quand on verra pour la première fois le « miroitement » (le voile mystérieux qui recouvre la zone dans laquelle l’héroïne va s’aventurer, et qui me fait penser aux effets d’encre dans le Real de Kurosawa), ce ne sera pas plus de deux secondes, sans la mise en valeur émerveillée qu’on aurait pu attendre d’un film qui semblait jusqu’ici s’inspirer de très près de Premier Contact (héroïne enseignant une science, ayant travaillé jadis pour l’armée, recrutée pour enquêter sur un événement surnaturel, dans un film à la temporalité singulière). Ou une attaque particulièrement violente s’effectuera dans un parfait silence, et si vite qu’on douterait presque de l’avoir vue, là où un traitement « film d’horreur » aurait pu sembler tout à fait approprié.

Ce qu’on admire d’abord comme les preuves d’une grande maturité stylistique engendre pourtant assez vite la perplexité. Comme on le voit dans la bande-annonce, les personnages évoluent dans une nature étrange, à la beauté magique et aux dangers presque surnaturels, et du fait de cette mise en valeur distanciée, on l’admire assez peu. Il faut dire que les touches d’extraordinaire sont insérées avec une terrible artificialité, de sorte qu’on a « la scène des cerfs », « la scène des fleurs », « la scène des arbres », etc., bref une juxtaposition de scènes pour nous présenter l’étrangeté de ce nouveau monde quand l’intrigue le permet, au détriment de toute impression d’évoluer vraiment dans une nature n’ayant rien de commun avec la nôtre – ce que faisait bien mieux Avatar notamment. C’est probablement une question de moyens, c’est aussi un problème de mise en scène, comme si Garland n’avait pas vraiment à cœur de nous étonner. D’autant que ses personnages manifestent eux-mêmes un flegme à toute épreuve, à peine intrigués de découvrir des fleurs et des animaux n’ayant rien de commun avec ce qu’ils connaissent, alors qu’ils sont encore sur Terre et que le miroitement n’est présent que depuis quatre ans. Et soudain, à la quinzième manifestation de quelque chose qui semble défier les lois de leur physique, un personnage s’écrie avec colère  « c’est une hallucination, je n’ai jamais vu ça »… Difficile dès lors de s’identifier à un groupe qui souffre de surcroît d’une caractérisation très sommaire, qui ne semble pas si qualifié qu’il le dit, sauf en ce qui concerne la géographie des lieux qu’il maîtrise avec une facilité déconcertante – alors même qu’on la disait transformée, et ce qui creuse la distance avec un spectateur qui n’a jamais été mis au courant de l’étendue de la zone (ce que l’on ressent vraiment comme un manque au cours du visionnage).

Et évidemment, la conclusion se veut tout aussi expérimentale, affichant les prétentions d’un 2001 ou d’Under the skin dans son esthétique léchée et un dénouement curieux, presque gratuit, quelque chose qui chercherait à imiter la toupie d’Inception sans rien remettre en cause et sans meilleure raison d’être que le plaisir de paraître plus malin que le spectateur. Et je ne parviens à formuler aucune hypothèse qui fasse parfaitement sens, pas même celle, assez radicale, du narrateur douteux (à laquelle je m’accrochais à la fin du film, et dont je suis de moins en moins sûr)… Garland semble davantage jouer avec les attentes du spectateur en les confrontant à l’arbitraire qu’il ne paraît prêt à leur donner quelque chose de percutant, de beau ou de profond, à moins d’accorder de l’importance aux banalités qu’il fait proférer à ses personnages sur les pulsions auto-destructrices qui nous motivent, ou d’estimer (ce qui à mon avis serait lui faire beaucoup d’honneur) que l’impression de dilution du message global vient de ce qu’Annihilation mêle trop de thèmes (l’évolution, l’amour, la mort, l’humanité…), quand la beauté d’Ex Machina ou de Sunshine était en grande partie liée à l’exploration évidente de thèmes ciblés.

Plusieurs petits défauts apparaissent comme d’étonnantes maladresses de la part d’un film prétendant à une telle maîtrise, comme des facilités qui décevraient dans un film conventionnel, et accablent un film fier de son anti-conformisme. Garland recourt par exemple au procédé du récit-cadre au cours duquel le personnage principal raconte son histoire, ce qui donne lieu à plusieurs interruptions de l’intrigue pour rappeler qu’il y a un récit-cadre, sans que ces retours au « temps présent » soient justifiés. Ce personnage commence d’ailleurs par dire qu’il serait incapable de raconter ce qu’il a vu et vécu, alors que le récit qui nous est fait, et qui est apparemment le sien, est parfaitement ordonnancé et tout à fait précis. On passera sur les élèves qui prennent très sérieusement des notes alors que leur enseignante leur explique pendant cinq minutes que les cellules se divisent… Le personnage de Nathalie Portman cache aux membres de son groupe qu’elle est l’épouse du seul rescapé de la mission précédente. À l’instant même où elle l’explique à sa supérieure, on sait que ce secret n’a pas d’autre raison d’être que d’être dévoilé au pire moment, et de susciter la méfiance du reste du groupe, ce qu’elle favorise d’ailleurs en avouant très vite porter la photo de son mari dans son collier (heureusement, personne n’a la politesse de lui en demander la monstration). Évidemment, quand les personnages découvrent des enregistrements vidéo, ils les interrompent brutalement dès qu’elles y voient quelque chose de choquant, comme si en tant que scientifiques (et qu’êtres humains menacés) elles n’avaient pas tout intérêt à assimiler toutes les informations possibles…

Je ne sais vraiment pas ce que Garland a tenté de faire ou de dire avec Annihilation. Le film ne me semble à vrai dire même pas fini : toutes les scènes avec Tuva Novotny et Jennifer Jason Leigh auraient dû être retournées afin de leur laisser une chance de jouer (la première semble régulièrement à côté de la plaque, la deuxième est insupportablement molle de bout en bout) ; les scènes d’ « action » pourraient être remontées afin d’être soit plus immersives, soit plus distanciées ; quelques incrustations supplémentaires pourraient mieux évoquer la singularité étrange de ce monde qui ressemble beaucoup à une simple forêt marécageuse… Cela ressemble à un croisement improbable et assez raté entre le cycle d’art séquentiel Les Mondes d’Aldébaran, le film The Fountain et le jeu vidéo Prey, échouant à donner l’impression de maîtrise et de cohérence qui aurait au moins pu en faire une pépite expérimentale, et le réservant aux spectateurs cherchant à voir un film curieux tout en acceptant le fait qu’il ne soit pas abouti – et à ces spectateurs-là, Annihilation a sans doute un petit quelque chose à offrir.

Ciné Séries

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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1 Commentaire

  1. David Judenne

    2018-03-16 at 16 h 49 min

    Netflix devient la poubelle des productions ratées en quelques sorte, si le film est pas bon pour le cinéma, hope, une production originale Netflox en exclu sur leur réseaux… ^^

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