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Comment sauver Black Panther ?

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Comment sauver Black Panther ?

Black Panther, chef-d’œuvre au noir ?

 

« Comment sauver Black Panther ? » est évidemment une fausse question : comme beaucoup, je considère le film comme le meilleur de Marvel, avant Iron Man, Captain America : Civil War et Les Gardiens de la Galaxie. Survendu bien avant sa sortie comme « le premier film de super-héros noir », comme si Blade, Hancock, Spawn n’avaient jamais existé (sans même parler de Steel ou The Meteor Man), Black Panther semblait être un produit marketing surfant sur le besoin médiatique de satisfaire la demande sociale de visibilisation de minorités avant d’être un film avec ses exigences artistiques propres. Et le remplacement d’Ava DuVernay par Ryan Coogler n’était pas pour me rassurer, Fruitvale Station comme Creed m’étant apparus, dans une même logique, comme des productions faisant tout pour être qualifiés de « films coup de poing » au détriment d’une intégrité dramatique (et je sais que ce n’est pas du tout un avis consensuel concernant le très apprécié Creed).

Mais Black Panther avait rempli toutes ses promesses : excellente vitrine pour les jeunes talents noirs, soucieux d’une représentation valorisante des femmes (lesquelles ont souvent une caractérisation plus poussée que T’Challa et apparaissent à peine moins), respectueux des cultures qu’il convoque (y compris dans son excellente B.O., dans les thèmes orchestraux, les sonorités tribales comme dans les airs plus hip-hop), il offre une action impeccable mâtinée d’enjeux géo-politiques, un méchant aux motivations intéressantes et claires, une histoire originale autour des querelles de pouvoir d’un pays neuf à l’imaginaire afro-futuriste soigné… Autant de qualités inattendues de la part d’une entreprise dont la standardisation et l’incapacité à se prendre au sérieux semblaient être devenues les invincibles marques de fabrique, mais dont l’éloge a assez vite attisé la réaction de critiques moins convaincus, d’autant plus acerbes qu’on leur imposait un chef-d’œuvre sans leur demander leur avis, et que l’expression de l’émerveillement occultait souvent le constat de certains défauts évidents du film.

C’est que Black Panther, tout excellent film Marvel qu’il soit, reste un film Marvel, avec ce que cela peut impliquer de réalisation passablement impersonnelle et in fine de naïveté malgré tous les efforts consentis pour y échapper. L’objectif de cet article n’est donc pas de condamner Black Panther, seulement de comprendre quelques lacunes, celles qui continuent de le condamner à n’être que le meilleur film Marvel, et pas un excellent film tout court, les errements auxquels il aurait fallu remédier pour rendre Black Panther pleinement satisfaisant, accessible et intéressant pour tous les publics, et qu’il faudrait prendre en compte quand il s’agira de prolonger le mythe.

 

Scénario, montage et écriture : errances d’un blockbuster

Black Panther commence par une voix enfantine demandant qu’on lui raconte l’histoire du Wakanda, et la réponse d’une voix adulte tandis que des formes de sable (de vibranium) matérialisent son récit. Et soudain on se trouve à Oakland où des enfants jouent au basket. C’est-à-dire que Ryan Coogler a eu conscience qu’il faudrait au spectateur un récapitulatif de ce qu’est le Wakanda – ou plutôt qu’il serait bon de commencer par un petit morceau de bravoure, puisqu’en fait le développement de l’histoire disait naturellement tout ce qu’il fallait savoir sur le pays. Et il a eu conscience qu’il serait trop artificiel, trop maladroit, de le balancer brutalement sans introduction, préférant cet échange naïf probablement supposé rappeler le récit mythique d’un griot. Sauf qu’il ne l’a ancré dans aucune situation narrative, on suppose que l’enfant est T’Challa et l’adulte son père, mais on ne voit jamais T’Challa enfant. La scène d’Oakland qui la suit immédiatement est également une scène d’introduction un peu mystérieuse, se déroulant bien avant l’intrigue centrale, et dont on découvrira donc bien plus tard l’importance. En somme, le dialogue est un pur prétexte à une exposition jolie (et inutile), artificiel justement en ce qu’il cherche à ne pas l’être, d’autant plus maladroit qu’il constitue une introduction avant une introduction, comme si Coogler n’avait su par où commencer une fois la décision prise de montrer la mort du père de T’Challa dans des flash-backs plutôt qu’au début du film…

Curieusement, cette maladresse se répète à la fin, puisque la conclusion et la première scène post-générique disent exactement la même chose, l’un à l’échelle locale, l’autre à l’échelle mondiale. Il aurait idéalement fallu trouver une solution pour éviter leur juxtaposition, supprimer l’une des deux, la placer bien avant, ou échanger la première post-générique avec la deuxième, l’un des post-génériques d’ouverture les moins excitants du MCU, ne faisant même pas référence aux gemmes de l’Infini alors que Black Panther est le dernier film avant Infinity War, comme si au moment de sa réalisation on ne savait pas encore à quel moment il allait sortir… Surtout, il ne fallait pas leur donner de fonction cinématographique différente alors qu’elles sont parfaitement interchangeables… J’ai d’ailleurs été assez amusé de lire récemment sur allociné que Ryan Coogler avait en effet hésité sur la scène à placer en conclusion et la scène à placer en première scène post-générique, sans dépasser cette hésitation en se figurant que l’interchangeabilité de deux scènes consécutives était peut-être mauvais signe.

La fameuse scène d’Oakland mérite d’ailleurs également son petit commentaire. On n’en voit pas immédiatement l’intérêt, sinon de montrer un exemple d’interférence du Wakanda avec le monde extérieur, et ce n’est que bien plus tard que l’on découvre ce qui se passe réellement dans cette scène, plus précisément ce qui se passe après et dans quelles mesure les personnages montrés ont un lien avec ceux que l’on connaît. Or cette première scène d’Oakland n’est pas un souvenir ou un récit, il n’y a donc absolument aucune raison de nous en donner une vision partielle, et elle est présentée comme auto-suffisante ce qui fait qu’elle n’intrigue même pas, ce qui est fait exprès : si le spectateur s’interrogeait, il comprendrait bien vite par lui-même ses tenants et aboutissants. Il s’agit en somme d’un procédé curieux et un peu malhonnête pour ménager un twist, twist d’une scène peu intéressante et pas intrigante, et twist en soi peu intéressant, insistant sur un meurtre assez compréhensible plutôt que sur l’abandon qui choque bien davantage (et que rien ne cherche à justifier), et bouleversant plus que de raison le personnage principal, qui n’utilise même pas ces informations pour son compte. Montrer toute la scène d’un coup aurait eu plus d’impact, que ce soit en incipit ou au moment où le récit en est fait à T’Challa (peut-être le choix le plus logique)…

Si ces fautes de construction sont si prégnantes, c’est que le film se défend assez bien en ce qui concerne la progression de sa narration, et que ces aberrations paraissent indignes d’un scénario composé par le réalisateur lui-même et par Joe Robert Cole. Encore qu’une bonne structure diégétique n’implique pas forcément une grande finesse des dialogues, y compris de la part du scénariste de la première saison d’American Crime Story. Globalement fonctionnels, ils souffrent parfois d’un manque assez frappant de pompe ou même de relief, impression qui est redoublée par l’incapacité impressionnante de T’Challa à communiquer même quand toute la logique du monde imposerait qu’il ouvre la bouche. Killmonger lui reproche la mort de son père ? T’Challa en connaît les circonstances (tout de même atténuantes), et pourrait tenter d’apaiser sa fureur. Killmonger annonce au conseil de T’Challa qu’il va dévoiler sa véritable identité ? T’Challa préfère laisser évoquer sa fausse identité sans aucun intérêt, plutôt que d’anticiper sa révélation fracassante, comme s’il voulait l’aider à avoir le plus d’impact possible. L’objectif de T’Challa dans la première partie du film est de capturer le dangereux trafiquant Klaue, il y parvient mais celui-ci est libéré par l’intervention musclée de Killmonger. Or, quand un des lieutenants de T’Challa lui reproche de ne pas avoir capturé Klaue, le roi préfère avouer son incompétence que de lui parler de ce terroriste dangereux. Et quand Killmonger demande une audience aux Wakandais en leur apportant le cadavre de Klaue, gagnant l’admiration de ce lieutenant, T’Challa omet de signaler à son entourage que le même Killmonger était à l’origine de son échec à capturer Klaue, et était étrangement il n’y a pas si longtemps encore l’allié de Klaue contre le Wakanda. Au lieu de cela, il préfère accepter sans délai, sans que personne ne l’y pousse, alors qu’il vient de prouver sa légitimité, le duel demandé par Killmonger et pouvant l’établir comme nouveau roi du Wakanda. Franchement, qu’a-t-il dans la tête ?

Surtout si c’est pour ne pas reconnaître sa défaite et mettre en place un véritable putsch contre le Roi qu’il a légitimement mis sur son trône…

 Black Panther black casting

De l’aristocratie républicaine à la tyrannie : la difficile conciliation des exigences Disney avec « le meilleur méchant du MCU »

Black Panther témoigne d’une singulière ambition politique, ne serait-ce que par le choix d’un héros-roi. Alors que Marvel se distingue traditionnellement par l’évacuation des problématiques socio-politiques, Black Panther met les pieds dans le plat en présentant le film comme une lutte d’idées, exprimées assez explicitement et un peu sommairement certes, mais on n’en demandait pas tant, a fortiori quand ces idées ne sont pas manichéennes, et que les mêmes peuvent être incarnées par des personnages du même camp. T’Challa est ainsi un semi-moderniste isolationniste, sa soeur une moderniste, son love interest Nakia est interventionniste, M’Baku traditionnaliste isolationniste, Killmonger moderniste interventionniste… Leur positionnement politique n’est ainsi pas lié à un « camp moral », certains personnages ne cherchent pas à se définir clairement, tandis que d’autres taisent leurs convictions ou les affirment selon les circonstances, ce qui change admirablement des si nombreux blockbusters qui se satisfont d’une division Gentils-Méchants, chaque camp ayant ses propres convictions bien définies (les Méchants ne souhaitant généralement rien davantage que conquérir le monde).

On partage sans doute même davantage les positions idéologiques de Killmonger, outré par l’opulence égoïste d’un Wakanda fermé aux souffrances des Noirs (et de tous les opprimés) de par le globe, que celles d’un T’Challa dont l’isolationnisme trouve d’étranges échos dans politique actuelle des États-Unis. L’enjeu central de l’intrigue n’est ainsi pas tant leur confrontation que l’évolution de T’Challa vers une troisième voie, ce qu’on pourrait appeler un interventionnisme vertueux, celle d’une protection intérieure sans repli et d’une protection extérieure sans ingérence, qui est après tout la voie super-héroïque, renforcée par l’extraordinaire idée que Stan Lee et Jack Kirby avaient eue d’un super-héros roi.

Lee et Kirby avaient essayé d’éviter toute pertinence politique dans leur comics, conformément aux standards du comics post-Comics Code, et après la naissance de la formation des Black Panthers, ils avaient même cherché à renommer leur héros Black Leopard pour éviter tout amalgame, se contentant d’avoir créé le premier super-héros noir d’importance (ce qui est évidemment considérable). Pourtant Black Panther donne mieux et plus intelligemment à voir l’opposition entre deux idéologies visant toutes deux le plus grand bien que ne l’ont fait les films X-Men, les mutants étant notoirement influencés par Luther King (pour le camp du professeur Xavier) et Malcolm X (Magnéto) – même si cette influence n’est pas reconnue par les mêmes Lee et Kirby.

Le problème avec un antagoniste intéressant dont les motivations et les arguments peuvent nous être sympathiques, c’est qu’il doit quand même être vaincu par le héros flamboyant après un combat épique, la base. Or Black Panther amorce fort mal son virage dramatique : après la défaite de T’Challa, sa soeur et sa mère fuient le palais et vont chercher à accorder à M’Baku, pourtant rival de l’autorité wakandaise, les pouvoirs de Black Panther, espérant le convaincre ainsi à renverser Killmonger. Pour le dire plus clairement : si T’Challa avait vaincu Killmonger, tout était normal et on pouvait célébrer le vainqueur, son respect des traditions et sa force. Par contre, si c’est Killmonger qui prouve sa supériorité dans ce duel supposé déterminer la personne la plus apte au trône, on foule les traditions et on prépare un putsch, tout cela sous prétexte de piété filiale et de désaccord idéologique (et de volonté de garder la couronne dans la famille ?). Or à aucun moment le film n’envisage que les partisans de T’Challa soient les méchants, ou même soient dans leur tort. Au moins Okoye et le conseil de T’Challa restent-ils fidèles à la Couronne, et donc à Killmonger, jusqu’à ce que leur « bon sens » reprenne le dessus…

Tout de même, Coogler perçoit que quelque chose ne tourne pas rond dans son histoire, et qu’il ne suffit pas de dire que Black Panther est le héros pour lui attirer la sympathie indéfectible du public. Donc au détour d’une unique scène Killmonger annonce qu’en armant les opprimés du globe, le Wakanda soumettra les États injustes et dominera le monde. En une phrase le libérateur armé s’annonce futur oppresseur et tyran, même si cela n’a aucun rapport logique avec son background et sa motivation… Cela promet évidemment des scènes d’action plus spectaculaires (dont une bataille type Cinq Armées peu convaincante) qu’une alliance finale entre deux personnages reconnaissant leurs divergences mais s’efforçant de mettre chacun de l’eau dans son vin, même si cela aurait été particulièrement bienvenu pour transgresser un peu la formule Marvel…

Cela ne résout pour autant pas le problème de Nakia, love interest et guerrière redoutable de T’Challa qui se bat de son côté bien qu’elle partage la vision interventionniste de Killmonger, et que Black Panther ne s’abaisse pas à diaboliser. Coogler préfère l’autre voie, lui faire oublier complètement sa vision et faire croire au spectateur qu’elle va se contenter d’apprendre la création de lieux de vie destinés aux pauvres, implantés par le Wakanda dans différents pays. Le brûlot (incarné par Killmonger) a définitivement viré à l’aseptie, comme si le travail de la Fondation Abbé-Pierre remettait en cause les dominations sociales…

 Black Panther conseil

Un film populaire sans peuple, et un exemple à poursuivre plutôt qu’à répéter

Tandis que les logiques de stabilité du pouvoir (par alliance avec les « clefs ») sont caricaturées, Black Panther échoue piteusement à réfléchir sur les questions de légitimité de l’accès au pouvoir, qui se posent pourtant avec d’autant plus de force que ce système tribal où règne le plus fort paraît déplacé dans le contexte des démocraties contemporaines, et que cet accès est un motif récurrent dans le film. Cela est rendu possible par l’évacuation du peuple : tandis que l’on parle beaucoup des intérêts du « Wakanda », mot que l’on emploie pour désigner un État-nation fantasmé comme consensuel (alors que le film lui-même nous montre ses désunions), l’intérêt des Wakandais est aussi peu invoqué que ceux-ci sont présents. Or quelle réflexion politique peut bien proposer un film qui ne se soucie pas de la volonté populaire, et qui croit résoudre en deux débats d’une minute et deux coups de poing entre chefs le large chantier des problèmes de représentation qu’il prétend entreprendre ? Ce n’est pas qu’une concession au divertissement : Black Panther justifiait son existence par d’autres promesses, et est loué pour une finesse qu’il possède surtout relativement à des productions franchement a-politiques.

Si on ne peut pas tout dire, faire et montrer en un seul film, écarter le peuple d’une querelle de légitimité et d’un débat idéologique concernant la révélation de leur pays au monde, ne faire des soldats que les suiveurs aveugles de leurs chefs, montre qu’on est bien loin encore du film de super-héros total, assumant pleinement le potentiel politique super-héroïque. Surtout quand cette absence du populaire est opérée par un réalisateur et scénariste qui s’était montré plus soucieux de ces questions dans ses deux précédents longs-métrages. En cela, Black Panther reflète des problématiques sociales davantage qu’il ne tente de les résoudre, et relève encore d’une vision réactionnaire du cinéma et du comics super-héroïques, comme si ces fictions n’avaient pas assez de légitimité pour tenter d’informer la société, de lui envoyer un message plus fort qu’attendu. Il ne faudrait donc pas que Black Panther apparaisse comme l’apogée d’un genre cinématographique, comme un idéal à imiter, mais seulement comme une étape, un progrès indéniable n’appelant qu’à être continué par les films suivants. Il faut le voir, sans doute le louer, et avoir à l’esprit qu’on peut toujours mieux faire, meilleur film Marvel ou pas, film de super-héros ou pas. Heureusement, et contrairement à d’autres sous-franchises Marvel, Black Panther peut encore être sauvé.

 

Black Panther bannière

 

 

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