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Chefs d’oeuvre super-héroïques : Watchmen, de Zack Snyder

Chefs d’oeuvre super-héroïques : Watchmen, de Zack Snyder

Un film de super-héros pour les gouverner tous : critique du Watchmen de Zack Snyder

 

Alors que la multiplication et le succès des films de super-héros, dont nous vous livrions récemment le calendrier et l’explication, empêchent quiconque de passer à côté du phénomène qui redéfinit le blockbuster depuis quelques années, et tandis que les différents studios cherchent à rivaliser en matière de moyens voire d’inventivité pour faire monter la hype toujours plus haut, il est probablement plus que jamais bienvenu de revenir sur les chefs d’oeuvre qui font que malgré tout nous continuons de faire confiance, en espérant retrouver d’autres titres de même ampleur, aussi bien en matière de comics que de films ou de jeux vidéos.

Avec la sortie récente  du Batman v Superman : Dawn of Justice de Zack Snyder, dont cleek vous avait proposé l’analyse avant la sortie et la critique, c’est vers le Watchmen du même  réalisateur qu’il paraît le plus pertinent de nous tourner d’abord, et plus précisément vers sa version dite Ultimate Cut…durant trois heures trente-cinq.

Nous consacrerons plus tard un article détaillé au comics d’Alan Moore et Dave Gibbons qu’il adapte, et n’en parlerons donc que rapidement. Il est en effet indispensable de rappeler que sa publication en 1986, conjointement avec celle de The Dark Knight returns de Frank Miller, a si bien redéfini d’une part les codes de représentation super-héroïques, d’autre part ce qu’il paraissait légitime de montrer, raconter et critiquer dans un comics,  que cette année est considérée par tous les spécialistes sans débat comme celle du passage de l’âge de bronze à l’âge sombre, ou âge moderne du comics. Son extrême ambition artistique lui donnait cependant la réputation d’être inadaptable, et les déconvenues des adaptations des autres livres de Moore au cinéma – les échecs retentissants de ConstantineFrom Hell et La Ligue des gentlemen extraordinaires, la réception plus mitigée de V pour Vendetta, qui trahissait cependant dans sa portée la volonté du scénariste – l’avaient conduit à se désengager d’emblée de tout projet d’adaptation, et de le condamner au point de refuser d’être crédité et de refuser de le voir.

 

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Le film exigeant d’un passionné

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour espérée qu’ait été l’adaptation de Watchmen, elle n’était pas réellement attendue. On était, à sa sortie en 2009, plutôt dans une période de creux pour le cinéma super-héroïque : les sorties de X-Men 3 et Spider-Man 3 en 2006 et 2007 avaient mis fin aux deux grands cycles populaires du genre, après le succès mitigé du premier Les Quatre fantastiques de Tim Story en 2005, sa suite de 2007 n’avait pas rencontré le succès. Les deux grandes maisons d’édition Marvel et DC commençaient seulement à prendre conscience de l’intérêt d’investir dans le cinéma, et 2008 avait été une année assez dense, avec les sorties de L’Incroyable Hulk de Leterrier, Iron Man de Jon Favreau, et surtout The Dark Knight de Christopher Nolan, sans doute la production la plus noire, pour ne pas dire la seule sombre, au milieu d’une décennie de tentatives excessivement populaires. S’il n’est pas étonnant que les mêmes studios aient entrepris la production de Watchmen, on mesure le risque pris, particulièrement à l’époque, dans une entreprise aussi iconoclaste, et le choix de Snyder n’était pas anodin.

Connu pour ses publicités, ce dernier n’avait encore réalisé que deux films, un remake de George Romero, Dawn of the Dead, inutile mais de bonne facture, et 300, mais il avait déjà la réputation d’être un passionné de comics sincère et investi, ce qu’avait montré son travail sur le comics spartiate de Frank Miller, où il avait affiché une volonté de fidélité à sa source y compris dans une esthétique voulant rendre hommage au souffle épique et au découpage des planches de l’auteur adapté.

C’est Terry Gilliam qui avait à l’origine été chargé de la réalisation, et qui avait renoncé devant l’ampleur de la tâche, estimant qu’on ne pouvait sans trahir le matériau original faire moins qu’une série de 46 heures. Cela rend naturellement d’autant plus extraordinaire le travail de Snyder, auquel bien peu ont reproché ses coupes. Même le dénouement, qui constitue sans doute la modification la plus importante du film, mérite plutôt des louanges, celui du comics étant assez étrange et de l’avis général difficilement transposable au cinéma. Mais cette durée « réduite » (2 heures 40 à 3 heures 35 plutôt que 46 heures) a valu au film la critique des spectateurs comprenant mal le film, dont l’efficacité peut sembler nuire à la clarté. Et il est vrai que Snyder ne s’embarrasse pas de fastidieuses expositions ou de ces insupportables flash-backs rappelant des images déjà vues au spectateur qui les aurait oubliées et ne pourrait donc saisir les références qui y sont faites par les personnages. Il s’agit pour lui de nous plonger d’emblée dans cet univers, en forçant notre suspension d’incrédulité plutôt qu’en la ménageant, et il faut admettre que cela fait plaisir. Contrairement à l’impression qui a nui à la réception du film, ce n’est pas la lecture préliminaire du comics qui est exigée, mais l’attention constante du spectateur, peut-être difficile pour ceux qui partant avec une mauvaise image des productions super-héroïques, sont peu disposés à accepter l’univers dans lequel on veut nous embarquer.

 

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Et cet univers est passionnant

 

Soit notre monde dans les années 80, que selon le principe de l’uchronie, seuls deux éléments distinguent des années 80 que nous avons vécues : une mode à partir des années 60 du vigilantisme costumé (des hommes qui pour pratiquer une justice efficace se cachent sous un masque), et l’apparition d’un super-héros, le seul être disposant de réels super-pouvoirs dans cet univers, suite à un accident, le Dr. Manhattan. La conséquence de ces éléments a été la victoire des Etats-Unis pendant la guerre du Vietnam, qui a valu tant de popularité à Richard Nixon que l’opinion a accepté l’amendement de la constitution pour l’autoriser à additionner les mandats – il brigue une cinquième présidence au moment où se déroule l’action du comics.

L’existence du Dr. Manhattan dans le camp américain pendant la guerre froide n’est pas anodine, les Russes craignant qu’il ne soit utilisé à leurs dépens, et multipliant à cette fin les menaces d’un bombardement atomique. L’élément rassurant d’un être presque divin préservant l’Occident devient donc une source de tension exacerbant les crises connues.

Suite à quelques dérives des vigilants, le gouvernement a par ailleurs émis la loi Keene, qui leur impose de se soumettre à l’autorité officielle ou de renoncer à leurs activités. Fait original donc, on nous plonge dans un monde dans lequel un seul réel super-héros existe, et tous les héros masqués ont pris leur retraite, à la seule exception de Rorschach. Le groupe des Watchmen appartient donc au passé dès l’ouverture du film, qui commence de plus par l’assassinat de l’un d’entre eux, le Comédien, faisant naître la crainte d’une menace pour tous les anciens héros.

La maturité politique de l’intrigue et sa complexité détonnent par rapport au moule formaté des productions super-héroïques, mais c’est le traitement des personnages qui surprend le plus – ces fameux super-héros n’étant que des humains déguisés, ils ne sont pas des exemples de santé mentale, et compensent par leur identité secrète leurs frustrations et pulsions les plus névrosées, le Dr. Manhattan lui-même se désintéressant des hommes à mesure qu’il manifeste sa puissance, cette absence d’empathie ne le rendant pas plus héroïque que les autres. Watchmen brille donc par son extrême violence, refusant l’aseptisation pour élargir l’audimat au détriment de la forme, mais sans vulgaire complaisance – on n’est pas dans Kick-Ass ou Deadpool. Cette violence est facilitée par une faiblesse : ces héros se montrent bien plus puissants que des êtres humains ordinaires, et si cela peut être vaguement justifié par une névrose qui les décomplexe, il va de soi que l’on perd en critique super-héroïque ce que l’on gagne en esthétique.

 

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Le génie de Moore, la patte de Snyder

 

Ce rapport à l’esthétique est l’un des éléments qui font de Snyder un véritable réalisateur et pas un simple faiseur, même si on a pu lui reprocher, parfois à juste titre, une manière de filmer trop clipesque. Les couleurs sont sombres, chaudes, les scènes d’action sur-cutées… Cela ne semble pas fidèle à la bande dessinée de Moore et Gibbons, qui avaient au contraire opté pour des couleurs froides et un découpage de la planche en gaufrier, avec une gouttière marquée (l’espace blanc entre les vignettes) et un refus radical du moindre dépassement du cadre, ce qui va contre les conventions du comics qui s’est justement fait une spécialité des poings et des cris débordant d’une case sur l’autre et des vignettes aux formes variées collées les unes aux autres. Leur but était naturellement de créer une distance, ce qui ne paraît pas avoir été la préoccupation essentielle de Snyder. Il faut cependant admettre que cette distance est plus difficile à créer et à justifier au cinéma, et que l’on ne s’identifie de toute manière à aucun des protagonistes de Watchmen. Et ensuite que le réalisateur s’est montré paradoxalement plus fidèle à la source que n’importe quel autre adaptateur, en choisissant d’utiliser le comics comme storyboard. C’est ce qui explique le très grand nombre de plans pour chaque scène – on peut avoir une dizaine d’angles de vue différents pour une action relativement statique – de même que les auteurs du comics excellaient dans cette puissante variété des images. Cela contribue malheureusement à rendre le film moins aimable si l’on ne parvient pas à constater et admirer cette virtuosité, ce montage serré n’étant pas si limpide, là où chaque plan-séquence est un régal pour les yeux. Difficile alors de ne pas estimer le travail de Snyder, qui a su restreindre son amour du traveling par fidélité à l’oeuvre adaptée, même si notre œil eut bassement préféré pour le coup ne pas tant sentir la patte du monteur – on comprend mieux en tout cas que Snyder ait comblé sa frustration avec Sucker Punch deux ans après.

Comme dans cet autre film – et il est extrêmement étonnant qu’il ne l’ait fait que pour ces deux-là – Snyder a opté dans Watchmen pour une BO essentiellement non-originale, très variée (Nena y côtoie Janis Joplin, Wagner et My Chemical Romance) et assez heureuse dans l’ensemble – l’utilisation du titre Prophecies (composé pour Koyaanisqatsi par Philip Glass) lors de l’extraordinaire séquence consacrée à Dr. Manhattan a marqué tous les esprits, autant sans doute que celle, calamiteuse, de la pire interprétation possible de Hallelujah dans ce qui est la scène la plus indigne du film. La plupart sont également utilisées trop succinctement, et donc de manière assez frustrante – Snyder comprendra cette erreur pour basculer dans l’excès inverse dans Sucker Punch, où tous les airs sont utilisés in extenso.

 

 

Le film est servi par un casting simplement définitif, malgré le choix général d’acteurs peu importants face à de très grandes stars – Jackie Earle Haley en Rorschach au lieu de Daniel Craig, l’excellent Patrick Wilson pour le Hibou au lieu de John Cusack, Billy Crudup en Dr Manhattan au lieu de Keanu Reeves et le bien-aimé Matthew Goode en Ozymandias au lieu de Tom Cruise et Jude Law, Jeffrey Dean Morgan enfin plutôt que Ron Perlman pour le Comédien. Difficile de ne pas rêver au premier abord le film avec des noms aussi célèbres, mais aussi tentant ces choix soient-ils, il est impossible d’avoir le moindre regret après avoir vu le film, ce qui est naturellement étonnant vu le nombre d’acteurs impliqués dans des rôles importants, et ce qui prouve assez nettement le talent pour la direction d’acteurs de Snyder. Bon, avouons qu’on aurait payé cher pour voir une adaptation de Watchmen avec Schwarzenegger en Manhattan et Robin Williams en Rorschach, comme le voulait Gilliam !

Pourtant, ce qui procure le plus de plaisir dans Watchmen, et ce qui en fait l’un des tout-meilleurs films de super-héros malgré quelques imperfections plus ou moins évidentes, c’est la foi en l’image que possède et communique Zack Snyder. On voit trop rarement des réalisateurs proposer des films ambitieux sans s’encombrer de cartons explicatifs ou de voix off, or malgré la complexité de l’univers et la variété des personnages de Watchmen, la seule véritable voix off est celle de Rorschach, et ses rares emplois évoquent Sin City en ce qu’ils créent une ambiance, définissent une tonalité, sans livrer d’information. Cette foi dans l’image est caractéristique de tout le cinéma de Snyder, même s’il faut regretter qu’il cède parfois à un symbolisme inutilement évident, en particulier dans ses derniers films, et tout spectateur de ses œuvres restera pantois d’admiration devant la scène d’ouverture muette de Sucker Punch ou le générique mythique de Watchmen sur la chanson The Times they are a-Changin’ de Bob Dylan, qu’on vous propose de revoir :

 

 

Entendons-nous bien, Watchmen n’est pas un chef d’œuvre, et ne devrait même pas être un chef-d’œuvre du cinéma super-héroïque, parce que malgré ses qualités éminentes, la technique et le rythme sont inégaux, quelques scènes d’assez mauvais goût, et la portée générale de la réflexion atténuée, notamment à cause de l’héroïsme des super-héros. Il n’en est cependant pas si loin, non seulement parce que l’on n’avait jamais vu un véritable amateur de comics se dédier avec tant d’acharnement sincère à un travail de cette ampleur – et rarement un adaptateur faire à ce point l’effort d’être fidèle à sa source – mais aussi en raison de son casting remarquable, de son esthétique globalement inspirée, de son intelligence structurelle et dramatique. Watchmen devrait à ce titre servir de standard, d’acquis, de base sûre, à l’industrie du super-héros, qui donne cependant l’impression de l’ignorer aussi bien qu’elle avait ignoré le comics qu’il adaptait, rares étant les films assez intéressants, sans nécessairement ambitionner une pareille totalité, auxquels on pardonnerait cette ignorance et donc leur pauvreté malgré un tel matériel. Ce sont ces films, et les comics qui auraient dû empêcher les préjugés mauvais qui accablent le genre super-héroïque, sur lesquels nous espérons revenir dans nos prochains articles.

N’hésitez pas à nous dire en attendant dans les commentaires quels films et comics vous ont marqués !

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque – et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j’essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l’avoir fait sur Cleek, persuadé que c’est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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