Critique – A Quiet Place : un renouveau horrifique ?

par Laurianne « Caduce » Angeon

Critique – A Quiet Place : un renouveau horrifique ?

Critique – A Quiet Place : un renouveau horrifique ?

Laurianne « Caduce » Angeon
27 mai 2018

 

A Quiet Place – La Critique

 

Cela fait maintenant quelques temps que le genre horrifique prolifère de nouvelles œuvres qui n’apportent pas grand chose à leurs sœurs aînées. Car lorsque l’on parle de l’horreur, on parle de rouages et de mécaniques diverses, de codes bien connus et (sur)exploités dans le but de provoquer le sursaut, l’angoisse latente ou encore l’effroi. Du film sanguinolent en passant par les films paranormaux jusqu’aux films de genre, l’Horreur semble parfois se perdre dans ce qui faisait jadis sa force. C’est qu’à la longue, on n’a plus peur de rien, et qu’à part certains films, plus dérangeants qu’horrifiques à proprement parler (Grave, The Witch…), la magie n’opère plus que rarement. L’apparition de A Quiet Place au cinéma (Pas un bruit pour son titre francophone) a pourtant tôt fait, dès sa sortie, de faire renaître un espoir : déjà par le sentiment paradoxal et hautement ironique du titre vis-à-vis de son genre, puis ensuite par le postulat de base d’utiliser le silence comme élément central – pour véhiculer la tension – une accroche qui m’avait donc directement charmée. Après le décevant (mais pas moins audacieux) Pas un Bruit (Hush) de Mike Flanagan qui mettait en scène une écrivaine sourde et muette séquestrée par un tueur dans sa maison de campagne, A Quiet Piece signe pour un nouvel essai du genre. VonGuru vous livre sa critique du film.

 

Resituons un peu le film : A Quiet Place, coécrit et réalisé par John Krasinski pour un budget de 17 millions de dollars, nous présente un monde post-apocalyptique où les derniers et rares survivants vivent sous la menace de créatures sanguinaires et à l’ouïe extrêmement sensible. Pour survivre, il n’y a pas d’autre solution que de ne pas faire un bruit. A Quiet Place nous livre donc l’histoire d’une famille composée d’un couple (Emily Blunt et John Krasinski) et de leurs trois enfants (Millicent Simmonds, Noah Jupe et Cade Woodward) essayant de survivre dans cet univers hostile.

Dès lors, on pouvait voir que les enjeux de A Quiet Place étaient multiples : renouer avec le genre horrifique, avec un budget « minime » en lui insufflant un peu de nouveauté, tout en composant avec un univers hautement plébiscité par le public actuel avec le post-apocalyptique. Un pari fort audacieux au demeurant que de s’attaquer au post-apo, un genre qui,  à l’instar de l’horreur,  possède des œuvres si cultes – entre The Walking Dead, La Route, Les Fils de l’Homme et autres pépites du genre – qu’on a la sensation diffuse que « tout a été dit ».

 

 

Pourtant, A Quiet Place ose. Tout d’abord par la présentation de son univers. Comme dans tout film post-apo, on découvre (parfois, pas tout le temps) l‘origine du déclin du monde ancien – notre monde – les dangers dont le nouveau regorge, pour ensuite se pencher sur les mécanismes de survie des protagonistes. Le fait d’employer le silence ici comme arme contre le danger demeure une idée brillante – qui plus est couplée au genre horrifique. Instaurant ainsi une thématique fort paradoxale (car si bruit il y a, les créatures se montrent à la hauteur de la menace sous-entendue), A Quiet Place nous dépeint un nouveau mode de vie, où chaque geste, chaque habitude se voit construite dans cette seule et unique exigence du silence. Les protagonistes se déplacent la plupart du temps à pieds nus, manipulent les objets avec une grande dextérité pour ne provoquer ni chute, ni heurts, et communiquent exclusivement en langue des signes. À l’approche de leur maison de fortune, la famille a sécurisé le périmètre avec des sentiers pédestres recouverts de sable pour étouffer le bruit des pas, des systèmes de lampes qui virent au rouge en cas de danger etc… On découvre donc avec plaisir ce nouveau monde et les impératifs, astuces et autres systèmes qui lui sont propres pour survivre – et le pendant quasi-systématique de s’imaginer soi-même dans un monde tel que celui-ci, avec les contraintes et les dangers que cela imposerait. Si A Quiet Place aurait pu davantage se concentrer sur ce point, en chargeant ses seconds plans par exemple de milles informations subliminales (à la manière des excellents seconds-plans dans Les Fils de l’Homme) ou en s’attachant plus à certaines mécaniques de survie entre rescapés (pour le coup totalement absentes du film, au cours duquel on ne voit qu’un autre protagoniste en dehors de la famille que l’on suit), on note l’effort tout à fait louable de nous présenter un univers riche et surtout bien pensé vis-à-vis de cet enjeu du silence pour rester en vie.

Autres idées astucieuses pour stimuler davantage notre empathie envers ladite famille et instaurer tout un tas de raison de craindre le pire pour eux : la mère est enceinte, ce qui suggère son lot de rebondissements hautement dangereux (cris pendant l’accouchement puis pleurs de l’enfant par la suite, sans parler de l’inconfort d’une fuite effrénée avec un nouveau-né entre les mains), tandis que la fille aînée est sourde (muette, on ne le sait pas, évidemment, le but n’étant pas de pousser la chansonnette). Un élément du film qui permet donc, à l’instar de son titre, de se retrouver dans un monde ultra-silencieux, sans aucun bruit de fond, chose très dérangeante lorsque chaque craquement, grincement peut causer votre perte.  Et c’est donc avec ces deux éléments scénaristiques (et il n’y en aura malheureusement pas beaucoup d’autres) que A Quiet Place entame son voyage silencieux dans de (nouvelles ?) contrées horrifiques.

 

 

Cette omniprésence du silence dans une œuvre horrifique reste bel et bien un procédé qui – dans le cinéma US – n’est pas fort courant. Peu d’œuvres se sont en effet illustrées dans cette volonté d’épurer le film de toute charge sonore, pour ainsi renforcer la tension et la peur. Shining l’avait merveilleusement fait en son temps, alors qu’il faut puiser dans le cinéma asiatique pour retrouver cette brillante utilisation du silence, une composante aussi répandue que nos fameux jumpscare (Petit link d’une vidéo fort intéressante sur ce procédé).

Et ces jumpscare bien connus dans la culture occidentale étaient en fait l’une des questions sous-entendues dans le synopsis de A Quiet Place : un film d’horreur, qui crée la tension par le vecteur du silence, trouve-t-il automatiquement la résolution de ladite tension par un phénomène de surprise ou de sursaut ? La réponse souhaitée à cela n’était évidemment pas un « oui ». Car si, bien sûr, il demeure complexe de faire un film horrifique sans jumpscare, il n’est pas recommandable de se fier uniquement à cela pour se libérer de la progression de l’angoisse. Et de ce côté-là malheureusement, A Quiet Place propose un certain nombre de sursauts (ce qui n’est pas une fatalité en soi, bien qu’un nombre trop conséquent de sursauts nuise souvent à la qualité d’une œuvre horrifique) et surtout, les utilise mal. En dehors de la crainte soudaine et efficace dès qu’un protagoniste fait un bruit suspect, la peur distillée dans A Quiet Place se résume à des sursauts attendus et prévisibles. Pourtant, on tenait avec cette notion du silence de quoi innover considérablement en la matière. Si le silence véhicule la tension, à l’instar d’une ambiance trop calme ou d’un plan fixe, on aurait apprécié que cette résolution puise son effroi dans la continuité de ce silence. L’idée d’inclure une jeune fille sourde par exemple était un mécanisme à exploiter : entrer dans la bulle de silence de l’enfant permettait une immersion réussie, tout en sous-entendant l’effroi terrible qu’un monstre puisse se situer derrière elle sans qu’elle ne puisse s’en rendre compte. Pourtant le film peine à exploiter ce qui aurait pu le différencier de tant d’autres. Si la bande-son n’est pas réellement mauvaise, elle n’a pourtant rien d’indispensable. Dès lors, les effets sonores accompagnants le jumpscare auraient dû être, a minima, composés d’éléments sonores du film (chute d’objets, apparition soudaine, violence des créatures, épisodes sanglants), sans requérir l’ajout de bruitages extradiégétiques. 

 

 

Si le film offre son lot de tension et de jumpscare, vous aurez donc compris qu’il n’y a là rien d’inoubliable, si ce n’est cette tension latente qui s’arrête dès la fin du visionnage. A Quiet Place ne sera pas de ces films auxquels vous repenserez le soir avant de dormir pendant de nombreux jours. Après tout, en matière de jumpscare attendus mais diablement efficaces, n’est pas James Wan qui veut…

A Quiet Place peine donc à exister en tant qu’œuvre aboutie. Si l’idée était au départ fort séduisante, la réalisation ne produit pas l’effet escompté. Le scénario, cousu de fil blanc, n’offre aucun vrai revirement : l’histoire que l’on suit, tant que la résolution et la fin du film sont attendues, et effroyables de banalité (tout comme ces créatures, tout droit sorties d’Alien), là où l’on aurait souhaité quelque chose de plus viscéral et radical, surtout avec ce potentiel. On passera donc sous silence aussi les nombreuses incohérences (avec un habitat pareil, difficile de ne pas heurter, cogner, renverser quoi que ce soit) et on saluera davantage les quelques très bons moments palpitants offerts par le film, à commencer par la séquence d’introduction avec l’enfant cadet, rendant parfois même complice le spectateur de quelques éléments que le protagoniste ignore. Un effet d’immersion assuré, dont on anticipe les frayeurs et les malheurs annoncés. Ces instants-là, notamment le milieu du film, offrent des moments d’une belle intensité, dense, haletante et prenante, là où le reste du film se contente de codes convenus qu’il n’exploite même pas à leurs pleins potentiels. Sans être un film à jeter, A Quiet Place ne vous laissera pas un souvenir impérissable, juste quelques bons instants plus post-apo qu’horrifiques, dont l’effet somme toute très relatif n’est appréciable qu’en salles obscures. 

 

 

 

 

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