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L’alpha-bêta des jeux vidéo

L’alpha-bêta des jeux vidéo

L’alpha, l’oméga et la bêta des jeux vidéo

Ce 19 décembre dernier, le développeur Turtle Rock Studios nous proposait un nouveau trailer de son dernier jeu, Evolve, et  en annonçait le passage, dans le courant du mois de janvier 2015, en bêta ouverte – expression bien vulgaire pour les plus innocents d’entre nous mais que l’on rencontre désormais à tous les tournants et annonces de jeux vidéo. Passage maintenant indispensable au bon développement d’un grand nombre de jeux, coup de pub, ou mise à l’épreuve avant la production à grande échelle d’un concept, les versions alpha et bêta de jeux semblent répondre à toutes les désirs et questions des développeurs et éditeurs de jeux. Arrêtons-nous donc sur les différentes facettes et versions d’un concept qui semble désormais nécessaire sur bien des points au monde du jeu vidéo.

 

A comme alpha, B comme bêta…

 

Comme tout bien produit par l’homme, le jeu vidéo passe par diverses étapes de création dont le processus garantit (en théorie) le caractère fini et pertinent de cet objet. Cela s’applique à des objets réels comme virtuels, et les étapes peuvent varier en fonction du bien, de son usage et du public visé. Le jeu vidéo n’y échappe donc pas, en bon produit commercial qu’il est. Processus plus ou moins long en fonction des contraintes de l’objet produit, le développement se finit toujours cependant sur une phase essentielle, et fortement recommandée, de tests avant une commercialisation à grande échelle. S’il s’agit pour les peluches de les soumettre à l’épreuve du feu pour tester leur résistance aux fortes chaleurs, ou pour les plats surgelés d’être goûtés par d’innocents gourmets, les jeux vidéo connaissent eux-aussi cette étape de mise à l’épreuve, permettant ainsi, lorsque cette phase se révèle fructueuse, de passer du prototype à la version finale publiée. On parle alors de versions alpha et bêta.

 

Please tell me more about how you died because of a glitch…

 

Outre une simple démonstration d’une connaissance, quoi que minime, de l’alphabet grecque, ces versions alpha et bêta se révèlent un outils précieux au développement d’un jeu vidéo puisqu’elles permettent aux développeurs de faire mettre en place différentes modifications et évolutions avant que le jeu ne soit finalisé et publié. Ainsi, à l’instar d’un aspirateur dont on changerait la couleur ou le moteur, nos versions de test permettent aux développeurs d’implanter des évolutions dites mineures ou majeures au prototype encore bien imparfait. Les évolutions mineures n’ont, comme leur nom l’indique, qu’un impact minime sur le jeu. Il peut s’agir de quelques corrections de bugs, ou de l’ajout d’une fonctionnalité jugée secondaire, comme un raccourci, ou une légère modification de l’interface. Les évolutions majeures ont quant à elles beaucoup plus d’impact, puisqu’il s’agit de modifications touchant aux fonctionnalités principales, de l’ordre du gameplay ou autre, et peuvent aller jusqu’à une restructuration totale de certains systèmes.

Pour se faire, différentes phases de tests sont à disposition des développeurs, qui vont dès lors proposer à un certain public des versions Alpha puis Bêta du jeu en cours de création. La version alpha d’un jeu est une version interne, celle obtenue après le codage même de l’application ou du jeu. Le but de cette phase est d’implanter l’ensemble des fonctionnalités finales, puisque cette  version ne dispose généralement pas encore de toutes les fonctionnalités du produit final. C’est donc une version incomplète, permettant l’ajout des évolutions majeures, ce qui la distingue de la version bêta. En effet, cette dernière propose déjà l’ensemble des fonctionnalités, et ne s’attache qu’à la correction des bugs que les utilisateurs mis à contribution auraient pu relever et signaler ou à l’amélioration de certains éléments (évolutions mineures, donc). Le public visé par cette version diffère en effet de la version Alpha, puisqu’elle ne se limitera plus uniquement aux employés même. Ce public pourra toujours se composer d’employés, mais il sera aussi compléter de bénévoles, sélectionnés ou non, voire de premiers clients dans certains cas. Cette phase de test se divise généralement elle-même en deux phases : la bêta fermée, et la bêta ouverte. La principale différence entre ces deux sous-versions réside dans le public visé. Dans le cas d’une bêta fermée, ou privée, les testeurs sont limités et généralement triés sur le volet grâce à l’attribution d’un certain nombre de clés, attribution se fait sur certains critères (possession de certains jeux, autres expériences de bêta, etc). S’ensuit alors la bêta ouverte, ou publique, où le nombre d’utilisateurs n’est plus restreint, et où l’accès n’est plus limité, mais subissant parfois toujours certaines contraintes (plage horaire de jeux, etc).

 

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Quand vous avez obtenu une clé bêta, mais pas vos amis…

 

Pourquoi se compliquer la vie, me direz-vous, avec toutes ces versions ? Différents arguments viennent donner du poids et de la valeur à ces versions de tests que sont les alpha et les bêta. Comme nous l’avons vu précédemment, elles permettent de corriger, à plus ou moins grande échelle, des jeux qui étaient à ce stade de leur développement bien théoriques. La confrontation avec des conditions quasi réelles et des utilisateurs dont l’œil neuf saura bien plus facilement détecter les anomalies est une aide précieuse au peaufinage du jeu avec sa publication définitive. Cela permet d’éviter les problèmes qu’a rencontré notamment le dernier Assassin’s Creed, dont le volet Unity contenait encore un certain nombre d’imperfections nécessitant un patch d’urgence. Mais l’autre grand intérêt des versions alpha et bêta reste de pouvoir tester grandeur nature l’intérêt du public ou la portée commerciale d’un jeu. Si l’on peut imaginer que ce travail se fait en amont, avant même le développement du jeu, par une étude de marché, il n’est jamais trop tard pour se rendre compte de la faiblesse d’un projet. Ainsi, certains titres, pourtant déjà au stade de bêta, ont vu leur publication annulée. Ainsi, nous vous citions il y a un mois déjà l’abandon du projet Dawngate, MOBA gratuit proposé par EA et dont la bêta ouverte avait déjà conquis un grand nombre de joueurs, à l’issue de laquelle le groupe s’est résigné face aux résultats insuffisant du jeu. D’autres jeux ont ainsi connu ce même sort, comme le méconnu Star Wars : Attack Squadrons (une sorte de World of Tanks spatiale inspiré de la franchise Star Wars), mais aussi toute une liste particulièrement longue de jeux passés à la trappe de notre mémoire, qu’il serait bien fastidieux de faire ici (toutes consoles et supports confondus).

 

Oneshot du jeu Dawngate par une bêta un peu trop OP (ou pas assez, ici)

 

Outils commerciaux et créatifs, l’alpha et la bêta permettent de garantir une certaine qualité de jeu pour l’utilisateur ainsi qu’une certaine rentabilité pour l’éditeur. Mais si ces phases de test se déroulent sur une durée limitée avant la publication du jeu, les retouches suivantes ne se faisant alors qu’en cas d’extrême urgence, et non pas sans certaines complications, certains jeux nécessitent un suivi beaucoup plus réguliers et des modifications constantes. Et pour ces jeux, un autre système a été mis en place.

 

C comme serveur de test, D comme PBE…

 

Les jeux en ligne ne sortent pas une bonne fois pour toute. Il ne s’agit pas d’un disque que l’on édite à grande échelle sans que l’on n’y retouche par la suite. Par son caractère non-fini et infini, le jeu en ligne subit une évolution constante, de son contenu et donc aussi de ses dysfonctionnements. Le jeu nécessite donc régulièrement d’être amélioré, corrigé et transformé. Mais comme dans le cadre de tout autre produit, il n’est pas question de faire un changement de but en blanc sans en évaluer les risques, les conséquences ou les faiblesses. Des utilisateurs sont mis à contribution, afin de tester les différentes nouveautés ou améliorations, afin d’en détecter les bugs et de permettre des ajustements.

Mais ces changements dont il faut évaluer l’impact ne sont pas directement proposés sur le jeu en lui-même. Afin de ne pas risquer de gâcher l’expérience de jeu des utilisateurs normaux, et pour permettre une plus grande liberté dans les changements apportés, puisque l’on peut dès lors se permettre des modifications de plus ou moins grande ampleur, ces changements sont apportés sur ce que l’on appelle un serveur de test, ou serveur bêta, ou encore royaume/région publique de test. Afin de contenir un nombre souvent croissant de joueurs, les jeux en ligne divisent en effet leurs utilisateurs en différents serveurs, en fonction de la région géographique réelle ou d’une région virtuelle propre au jeu par exemple. Le serveur de test, généralement accessible que par un updater ou un client différent et sous certaines conditions, n’est dès lors qu’un énième serveur sur lequel les joueurs autorisés à s’y connecter auront à charge, plus que jamais, de signaler le moindre bug. C’est notamment leurs retours sur les dernières modifications et les derniers ajouts qui permettront de confirmer ou non les évolutions que connaîtra le jeu lui-même. De nombreux jeux proposent donc ce système de serveur parallèle : Starcraft II, World of Warcraft, World of Tanks, Dofus, et j’en passe.

 

« Qui a Vu verra… Vu ? »

 

League of Legends est ainsi un des innombrables exemples de cette liste non-exhaustive. C’est près de 67 millions de joueurs qui se connectent chaque mois sur un total de neuf serveurs – enfin, dix si l’on compte le serveur de test. Celui-ci, portant le doux nom de PBE, ou Public Bêta Environment, n’est disponible que depuis un client qui lui est propre et n’est accessible qu’à un nombre restreint de joueurs triés sur le volet par le développeur et éditeur Riot Games. Skins, champions, map, tout est mis à la disposition du joueurs afin de pouvoir scruter les moindres coutures du jeu. Chaque jour, des modifications sont apportées au jeu tel qu’il est sur le PBE, et des sites comme Surrender at 20 ou Reign Of Gaming se sont ainsi spécialisés dans le référencement de ces changements. Il est donc possible pour les joueurs les plus curieux de suivre soir après soir les équilibrages, les modifications du décor, ou de garder un œil sur les nouveautés à venir. En effet, c’est aussi une façon pour la communauté de découvrir en avant-première le contenu à venir. Ainsi, nouveaux skins, nouveaux champions mais aussi changements plus globaux comme nouveaux décors (ou maps) ou nouvelle méta – notamment lors des changements de saisons – sont distillés au compte-goutte. C’est donc aussi un petit coup de pub non négligeable qui entretient au quotidien et entre deux patchs (ou implantation sur les serveurs généraux des modifications « définitives », puisqu’aucune modification ne semble réellement définitive sur LoL) la curiosité de la communauté, qui peut donc spéculer des semaines à l’avance sur certaines nouveautés.

 

« Avant, je n’étais qu’une map vieillissante. Mais ça, c’était avait ! » – PBE, vous allez vous aimer.

 

Plus qu’une nécessité technique, les phases de test par le biais d’une version alpha puis bêta ou d’un serveur de test sont devenues une nécessité commerciale. En plus de garantir une qualité et un jeu au plus proche des désirs de la communauté, elles permettent de nourrir l’intérêt du public, ou à défaut, d’éviter le flop. Ainsi, certains jeux, à l’instar d’Evolve, font parler d’eux grâce à ces phases de bêta  et s’assurent dès maintenant une place sur le marché du jeu vidéo. Alors, la nouvelle bonne idée ? Elle semble en tout cas avoir fait ses preuves et n’est plus à tester, elle.

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@Marine_Wqr

Doctorante en Traitement Automatique des Langues, je n'ai de cesse de chercher, sur tout et rien. Je cherche encore ce que j'essaye de trouver.

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