The House That Jack Built – Critique

par Laurianne « Caduce » Angeon

The House That Jack Built – Critique

The House That Jack Built – Critique

Laurianne « Caduce » Angeon
2 novembre 2018

La sortie d’un film de Lars Von Trier, c’est un peu comme une avance sur Noël, une sortie qu’on ne peut rater sous aucun prétexte. Parce que peu importe le caractère inégal de la filmographie du réalisateur, on sait que l’on va assister à un cinéma différent : tantôt dramatique, cynique, transgressif, et toujours provocateur, Lars Von Trier s’y connaît lorsqu’il s’agit de choquer et de surprendre. Taxé de faux intellectuel, et de bien pire suite à ses déboires à Cannes en 2011, Lars Von Trier cultive cette image du réalisateur polémique et talentueux, reconnu pour quelques immenses longs-métrages désormais cultes avec – parmi les plus récents – Nymphomaniac vol. I & II, Melancholia, ou encore les plus anciens Dogville et Dancer in the Dark.

Cinq après son diptyque sur la sexualité et ses dérives, Von Trier revient avec un nouveau long-métrage (et c’est peu dire, avec 2h35 de film) intitulé The House That Jack Built (histoire de se mettre d’accord, que nous réduirons dans cet article à THTJB), une comédie macabre à l’humour décapant, mettant en scène Jack (obviously), un tueur en série, qui nous présente son œuvre au travers de cinq chapitres qu’il intitule « incidents » en anglais.

Et le moins que l’on puisse se dire, c’est que le film devait être saisissant pour provoquer lors des avants-premières de nombreux départs de la salle, en raison du caractère violent et brutal du film. Reste à voir si tout ce beau monde a réellement été choqué par le film, ou si Von Trier a toujours le don de hérisser le poil du spectateur avec ses constantes provocations. Entrons dans le maison de Jack.

 

 

Les films de Von Trier et leur construction en chapitre ont toujours le don d’attiser l’impatience et la joie de se retrouver devant un film de l’auteur. Je ne peux m’empêcher, chaque fois, de savourer le fait de n’en être qu’au premier chapitre, puis au second, puis ravie de voir l’histoire se dérouler au fil des parties savamment orchestrées. THTJB ressemble en cela à beaucoup d’autres films du réalisateur, Nymphomaniac en première ligne. Car si vous attendez de voir un film totalement neuf, vous serez probablement déçu. En très bref, et pour commencer cette analyse, Nymphomaniac faisait tourner son intrigue, ses personnages et ses réflexions sur la religion, l’Art, la foi, les mathématiques, la philosophie, autour du sexe, là où THTJB construit le même procédé, cette fois autour du thème du meurtre. Et lorsque l’on parle du meurtre, c’est avant tout un prétexte, puisque ce qui importe dans le film, c’est son auteur, Jack, le tueur en série du film. Très tôt comparé à une forme d’artiste quasi divin, Jack façonne chaque crime, chaque meurtre comme une pièce, un tableau, une œuvre. Mettant en lumière cela au travers des constructions de cathédrales, ou encore du génie musical de Glenn Gould, Jack se présente comme un nouveau type de tueur – il se baptise d’ailleurs lui-même Mr. Sophistication – brillant, créatif  et quasi mystique lorsqu’il s’agit de trouver certains « signes » comme autant d’éléments qui bénissent son œuvre.

 

Sauf qu’à bien y regarder, Jack est tout sauf un génie, et c’est là que se situe la grande ironie principale du film. Jack est un tueur psychopathe, donc totalement dénué d’empathie, mais terriblement incertain, un looser en quelque sorte. Victime de véritables tocs, Jack ne peut s’empêcher d’aller maintes fois vérifier ses propres scènes de crimes de peur d’y avoir laissé l’une ou l’autre traînée de sang, ou de retourner sur les lieux du meurtre lorsque les clichés pris à l’occasion de l’exécution ne lui conviennent pas. Jack est un homme lambda (le titre du film désigne d’ailleurs tant une comptine qu’un titre d’Aretha Franklin), une sorte d’artiste « raté » dont l’œuvre demeurera bien souvent incomprise de par son caractère immoral et transgressif (sa « maison » qu’il a tant de mal à construire n’en est qu’une preuve criante supplémentaire). Et sans aller bien sûr jusqu’à qualifier la carrière du réalisateur comme ratée, il est difficile de ne pas faire le lien avec cet esprit créatif éduqué et instruit, ouvert sur le monde et ses merveilles, mais totalement fermé aux gens – la critique – qui ne le comprennent pas et le jugent. Von Trier se permet d’ailleurs d’évoquer à de nombreuses reprises sa propre filmographie, comme autant d’autres arguments d’autorités, comme d’autres œuvres cultes parmi la partita n°2 de Bach, Don’t Look Back de Bob Dylan (ou plutôt à son vidéo clip) ou encore de Fame de Bowie, qui habite de façon omniprésente les cinq chapitres du film. Parmi les documents d’archives, les images documentaires et les bandes-son renommées, vous retrouverez entre autres des images de Melancholia ou Nymphomaniac. Par cet aspect THTJB résonne comme un film hautement autobiographique, par une allégorie grinçante et cynique de ce génie incompris. D’autres ont pu voir dans cette incrustation de ses propres œuvres dans le film un adieu de Lars Von Trier à son public, signant avec THTJB un dernier long-métrage testamentaire, aussi viscéral que percutant.

 

 

 

Et nous touchons là au second point, la seconde caractéristique principale du film : sa violence, ou plutôt la représentation de sa violence. C’est toujours l’éternel débat qui anime les foules : peut-on tout montrer ? Le cinéma peut-il n’être qu’un simple divertissement et dans ce cas, où s’arrêtent l’éthique et la morale ? THTJB touche en plein cœur de ce sujet, en ayant lancé une nouvelle polémique sur la violence, puisque bon nombre des spectateurs ont quitté la salle lors de certaines avant-premières. Lors de ma séance, s’il n’y a pas eu de départs, il y eu des sursauts, des gémissements et des grincements de dents. Parce que oui, le film choque. Mais de là à le taxer d’insoutenable, il y a un monde, à mon sens. THTJB ne montre rien de si horrible, et l’on voit bien pire dans bon nombre de productions horrifiques. Voilà pour le fond. Pour la forme bien sûr, Von Trier aborde les meurtres avec un calme et une froideur glaçants. On assiste à la traque et à l’exécution de proies, de façon impulsive et barbare, à la suite de longs monologues parfois totalement bancals, parfois brillamment menés. Mais à l’image, il n’y a rien de si différent, en somme. On notera toutefois la transgression d’inclure à l’écran quelques meurtres d’enfants, alors exposés fièrement comme pièces à part entière du tableau. Ajoutez à cela l’absence d’empathie de Jack, et le caractère naïf et bête des victimes, et vous obtiendrez un mélange sordide de violence malaisante, toujours ponctuée cela dit par ce cynisme et cet humour noir qui donnent une immense saveur au film, à la manière d’un C’est arrivé près de chez vous, avec bien plus de finesse, de tempérance et d’intellect.

 

Car si Von Trier provoque, il le fait toujours avec des références bien amenées et pertinentes pour servir son œuvre, son propos, et même plus généralement sa carrière. Une fois de plus, le réalisateur ose empiéter sur de véritables phénomènes de société qu’on ne peut contredire sous peine d’être taxé des pires maux. Ici, Von Trier risque le sobriquet de salop misogyne, tant le portrait qu’il dresse des femmes est répugnant : idiotes, arrivistes, arrogantes, naïves, jusqu’à l’une de ses victimes qu’il nomme « simplette », Von Trier présente des femmes plus « faciles » à tuer qu’un homme, stupides et détestables à souhait – tandis que les hommes naissent injustement coupables et responsables des maux les plus innommables. Et le feu n’a pas tardé à prendre puisque déjà, Von Trier est accablé par certaines critiques d’avoir pondu une œuvre machiste et sexiste : pourtant, le protagoniste du film, anti-héros masculin, n’est absolument pas un modèle, ni un gagnant, et lorsque l’on considère les précédents films du réalisateur – Nymphomanic Vol. I & II et Melancholia, il est difficile de ne pas y voir la représentation de figures féminines fortes et magistrales dans la représentation de leurs vies, de leurs forces et défauts. Et c’est de ce genre de critiques faciles que se joue le réalisateur, car de la même manière qu’il devient presque inattaquable sur le sujet de la misogynie, il rappelle au grand public la polémique au sujet de ses dires sur Hitler, qui lui avaient valu le fait d’être exclu temporairement du festival de Cannes. Non seulement, le film regorge de nombreuses images d’archives sur l’holocauste et les camps d’extermination, érigeant le massacre de masse au statut d’art, mais Von Trier se permet même l’ultime provocation de donner l’un des grands rôles de son film, celui de Verge – nous y reviendrons – à Bruno Ganz, qui n’était autre que Hitler dans le film La Chute. Un beau pied de nez à la critique et à ses détracteurs, remettant le réalisateur et ses déboires dans un contexte précis : celui qui fait de lui un provocateur, un auteur transgressif et cynique sur le monde et les hommes.

 

 

Mais si THTJB se présente ainsi comme un film novateur sur la violence, le cynisme, et s’il profite de si belles références, qu’est-ce qui fait qu’il n’est pas LE nouveau chef-d’œuvre de Lars Von Trier ?

 

La faute principalement à cette structure en chapitres, qui fait la patte du réalisateur, mais qui m’a un peu perdue ici. Car inconsciemment, j’ai tendance à structurer le film grâce à cela. Et les chapitres sont inégaux, en termes de longueur comme en termes d’intensité. Ce n’est à vrai dire pas un tort, mais cela fait que l’on a parfois du mal à arpenter ces deux heures et demi de film sans ressentir parfois quelques longueurs, entre massacres et allégories intellectuelles. Car finalement, THTJB n’est que l’exposé de plusieurs meurtres, et si on parvient à se mettre véritablement dans l’esprit de Jack, c’est à double tranchant : car on ne ressent pas d’empathie ou d’intérêt via un attachement au personnage, et aussi parce que le récit ne profite pas d’une réelle progression, évolution dans son histoire, qui ne fait que relater cinq événements marquant, dans douze ans d’histoire du meurtrier. Malgré quelques flashbacks intéressants sur son enfance, et d’innombrables métaphores sur sa condition de tueur, on se plaît plus à apprécier le film une fois fini et digéré, dans sa longueur, que comme une œuvre trépidante qui tiendrait en haleine sur l’instant. Et c’est en fait tout ce qu’il pouvait manquer au film et c’est tellement dommage. Car là où Nymphomaniac reprenait l’idée d’une longue confession entre deux protagonistes, comme ici, le diptyque avait le don de suggérer la descente aux enfers de cette enfant devenue femme nymphomane. Et puisque l’on parle de descente aux enfers, Von Trier ne met malheureusement cela en scène qu’à la fin. Car si le film ne brille pas par sa progression, il laisse cependant un réel mystère sur l’interlocuteur secret auquel s’adresse Jack. On ne connaît que son nom, Verge, et l’idée de voir son visage, son identité réelle révélée, est sans doute l’un des plus gros enjeux du film, et sans doute l’un des plus déroutants. Car Verge, sorti de nulle part dans une chambre froide, représente d’entrée de jeu un personnage irréel, bien loin du pragmatisme et du réalisme du film.

 

Attention, careful, achtung : SPOILERS.

 

Le chapitre final, l’épilogue du film intitulé Katabasis, ne laisse aucun doute sur le destin de notre tueur. Puisque ce dernier terme évoque dans les épopées la descente du héros dans un monde souterrain (et tout ce que cela peut suggérer comme métaphores), nous savons bel et bien où Jack s’engouffrera littéralement en sautant dans ce trou, là aussi, sorti de nulle part. Si l’apparition du titre nous laissait à penser que notre personnage pourrait sombrer de bien des façons, Lars Von Trier décide de faire véritablement plonger son héros dans une descente aux enfers, au sens littéral, puisque Verge est en fait Virgile, la figure de raison, la figure poétique, accompagnant Dante dans la Divine Comédie. Et les références ne manquent pas, du nom du personnage, à tous les dialogues, en passant par la belle reproduction de ce qu’on pourrait croire être un Radeau de la Méduse, mais qui est en fait une reproduction de La barque de Dante de Delacroix (ou Dante et Virgile aux enfers). Le réalisateur brise donc tout le réalisme de son film en proposant une fin mystique et moralisatrice à son personnage (et voilà pour le fait de se protéger du côté amoral de son œuvre). Une fin surprenante, à coup sûr, mais qui dénote véritablement vis à vis du reste. Certains adoreront le décalage et la métaphore quand d’autres – comme moi – penseront qu’une mystification de la destinée du héros n’était pas pertinente dans le film, là où elle aurait tout à fait pu l’être dans Nymphomaniac, tant le rapport entre foi, extase et plaisir charnel est souvent mis en avant.

 

The House That Jack Built - La Barque de Dante de Delacroix

 

The House That Jack Built - La Barque de Dante (film)

 

 

Fin des spoilers, on respire.

 

En bref, The House That Jack Built aurait pu être un film culte. Mais quelques longueurs ainsi qu’un manque d’attachement aux personnages auront eu raison de mon réel engouement. Bien sûr, je vous invite à le voir, et au cinéma, parce que le film regorge tout de même de moments forts et chocs, visuellement dérangeants, parfois macabrement beaux, tandis que le ton humoristique et cynique de l’œuvre vous fera profiter d’un réel bon film noir comme on en voit peu. Lars Von Trier n’a pas perdu de son ton provocant et de ce qui fait que chaque film demeure atypique, et finalement, c’est à peu près tout ce que l’on demande !

 

 

 

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