Joker – la critique

Laurianne « Caduce » Angeon

Joker – la critique

Joker – la critique

Laurianne « Caduce » Angeon
8 octobre 2019

 

Joker est sans doute le film très attendu de cet automne. À juste titre à vrai dire, car s’attaquer au méchant le plus emblématique de l’univers DC/Batman est un enjeu de taille, après avoir déjà été maintes fois adapté au cinéma avec plus ou moins de brio. Si l’on retient comme prestations réellement mémorables celles de Jack Nicholson dans le Batman de Burton et Heath Ledger dans le second volet de la trilogie de Christopher Nolan nous viennent tout de suite à l’esprit. D’autres, plus « anecdotiques », plus décalées nous ont offert d’autres lectures de ce personnage emblématique (Jared Leto dans Suicide Squad notamment), tant et si bien que les figures du joker sont multiples et que chacun va de sa petite préférence pour telle ou telle interprétation. Personnellement, c’est celle de Heath Ledger qui m’a conquise, avec une vision sombre et brutale d’un méchant dont on ne sait rien, ce qui nous fait redoubler de terreur face à ses actes. Grande fan de Joaquin Phoenix que j’avais particulièrement apprécié dans (notamment) le très sombre A Beautiful Day, nettement moins fan de Todd Phillips, le père des Very Bad Trip, j’attendais ce joker avec une impatience en demie-teinte, persuadée que la relecture de mon méchant préféré tiendrait plus de Nicholson que de Ledger, et dans les mains d’un réalisateur que je n’affectionnais pas particulièrement. Vous aurez donc noté l’usage du passé sur cette dernière phrase, car Joker a surpassé mes attentes, et demeure à la hauteur de toutes les critiques dithyrambiques qu’il agite partout autour de lui. À l’aube de sa sortie en salle, voici ce que vous devez savoir pour aller voir (ou non, mais ce serait dingue) ce film.

 

Joker est une plongée vertigineuse dans la folie en même temps que l’ascension d’un homme qui n’a plus rien à perdre. C’est très clair dès le départ et il n’y aura pas de grande surprise dans le déroulement scénaristique de Joker : on comprend bien que l’on assiste à la genèse d’un personnage mythique, à ses prémisses en tant que Arthur Fleck, jusqu’à sa renaissance en tant que Joker. Pourtant les deux heures de long-métrage défilent à toute vitesse, avec une application soignée à plonger dans la psychologie du personnage. Rien n’est de trop, rien ne manque pour comprendre pourquoi Arthur devient Joker. Vous devinerez donc qu’il s’agit ici davantage d’un film d’ambiance, de psychologie que d’un film d’action. Pour donner une idée, même le très profond Dark Knight de Nolan semble saturé d’action et d’effets spéciaux à côté de cette nouvelle adaptation qui nous transporte dans une version sombre, malsaine et terriblement réaliste du Joker.

Réaliste, parce que nous nous situons avant tout dans une société terriblement (et au sens premier) proche de la nôtre, dans un déclin vers l’extrême violence, dans un environnement au bord de l’implosion. Cette dimension est omniprésente et redoutablement efficace : on se sent dès le départ dans une ambiance poisseuse et dangereuse, le genre qui fait qu’on ne peut marcher tranquille dans la rue, et pire encore, qu’on perd peu à peu espoir en l’Humain, revenu à l’état quasi animal, primitif, brutal, violent. Il ne manque donc qu’une étincelle pour embraser, créer la guerre civile, la révolte générale, le chaos ou plus politiquement parlant, la révolution entre démunis et puissants du monde. Cette étincelle s’appelle Arthur Fleck et lui-même, très loin de cette violence, ignore totalement qu’il sera le point de départ, ou plutôt de non-retour de cette société qui explose. Car Arthur Fleck est une « bonne personne ». Complètement inadapté socialement, à cause notamment de ses réactions inopportunes (nous y reviendrons plus tard) et de sa difficulté à s’intégrer parmi ses semblables, résolument sombre et tourmenté (suivi psychologiquement et psychiatriquement), Arthur n’en est pas moins quelqu’un d’humain, altruiste avec une réelle bonté intérieure. On voit cela dans son comportement, aussi bien que dans son leitmotiv dans la vie : donner, rendre le sourire aux gens, malgré ses traumas, malgré sa détresse personnelle. Ce paradoxe sera également omniprésent dans Joker, tourné résolument vers le tragique mais arborant néanmoins ce phénomène du rire tantôt comme un élément salvateur, une idéologie, un mécanisme de défense, une arme, le rendant terriblement malaisant, et conférant au film cette dimension encore plus sombre et triste.

Si l’on parle ici de tragédie, c’est en fait à juste titre : on connaît la fin de l’histoire, on connaît la folie du Joker. Nous sommes ici les spectateurs impuissants de cette chute/ascension. Car si l’on pourrait dire que le Joker sombre dans la folie, il se révèle tout autant, en trouvant sa véritable crédibilité, son identité. Arthur Fleck est un homme cassé, malade, en détresse (à juste titres et pour plusieurs raisons que je ne spoilerai pas ici) qui voit ses repères se briser petit à petit. Repoussé, moqué, battu, il est ce que la société rejette dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, il demeure invisible au point de douter de sa propre existence. En sombrant, Arthur se révélera donc en faisant entendre sa voix, par la violence, par le chaos et finira même par devenir l’emblème d’une révolution dont il ne mesure pas lui-même les implications. Cette dichotomie chute/ascension est symboliquement retranscrite dans le film à de nombreuses reprises et nous y reviendrons en fin d’article dans la partie avec spoilers. 

 

 

Si Joker est aussi tragique, c’est donc parce que l’on assiste à l’inéluctable, en comprenant que cela aurait pu être évité. Arthur est seul, maltraité, congédié et il aurait suffit d’un peu de considération, d’empathie, d’une main tendue pour éviter cela. En cela, le personnage d’Arthur Fleck k génère autant le malaise que la pitié, car on devine cette bonté en lui, ce qui ne l’empêchera pas de devenir le monstre brutal que l’on connaît. 

À ce sujet d’ailleurs, Joker souffre d’un aspect polémique, notamment en regard de la tuerie qui avait eu lieu lors de la projection du dernier volet de la saga de Nolan. Certains se sont donc insurgés devant la brutalité et la violence du film Joker, en arguant que de montrer la violence la banalise, la rend même distrayante, comme une insulte aux victimes d’émeutes et de fusillades récurrentes. C’est l’éternel débat sur l’utilité de la diffusion de la violence. Je trouve au contraire que Joker est un immense cri de détresse, une alarme qui nous appelle à prévenir pour éviter le pire. La violence n’est en aucun idéalisée ici : elle est froide, brutale, sans concession et extrêmement réaliste. Rien n’est enviable dans le destin d’Arthur, là où le Joker de Nolan avait un charisme si prenant qu’on a construit un mythe autour du personnage. Puisque ce joker-ci nous est dépeint dans sa genèse, difficile de l’aimer justement en tant que Joker puisqu’on le voit davantage comme Arthur. Arthur qui aurait pu ne pas devenir Joker si l’on avait pu lui tendre la main avant qu’il ne soit trop tard. Joker est donc à mes yeux porteur de deux messages très forts : celui qui rappelle que les bourreaux ne naissent pas ainsi, mais qu’ils le deviennent, nous amenant à prendre garde à ce qui se passe autour de nous, nous pousser à l’humanisme le plus élémentaire pour éviter ce déclin, ce besoin urgent de se faire entendre coûte que coûte, en versant le sang si besoin. Le second message, plus politique cette fois explore la sempiternelle lutte des classes, entre les clowns (les sans-dents pour reprendre un jargon bien de chez nous) et les puissants. Une alerte qui ne plaira pas à tous bien sûr, mais qui inscrit le film dans un contexte très sérieux et actuel, une alerte qui ne peut nous laisser indifférent, tant cette société pourrait être la nôtre, dans quelques jours, mois, années. Le pathos du film, le tragique n’est donc ici jamais facile et déroute, révolte : vous sortirez de la salle, choqué, brutalisé, et triste. 

 

 

 

Mais Joker est une vraie claque cinématographique qu’il faut voir. Déjà parce qu’il dépeint l’univers DC comme aucun autre film ne l’a fait avant (et je suis pourtant une fan du second volet de la trilogie du Dark Knight). Un film profondément différent donc avec une colorimétrie typique des films d’antan (car Joker est aussi un hommage aux années 70-80 : rien que par l’ancien logo Warner au début du film), une playlist aussi symbolique de l’époque, avec néanmoins de belles plongées dramatiques aux cordes lorsque Arthur vit des moments difficiles, bascule peu à peu dans la folie. Il serait aussi impossible de parler de se film sans évoquer celui qui le rend brillant, en dehors de la magistrale réalisation de Todd Philips : Joaquin Phoenix tient probablement ici SON rôle (et ce n’est pas faute d’en avoir livré d’excellents jusqu’à aujourd’hui). Mais Joker le propulse au rang de ses acteurs iconiques et sera doute l’un des jokers (parce que bon, Heath Ledger quand même) que vous retiendrez. C’est en tout cas celui auquel vous vous attacherez sans doute, parce que vous connaîtrez son histoire (le parti pris de Nolan à nous livrer un méchant sans attache, sans passé, allant même jusqu’à mentir sur les pistes auxquelles on pourrait se rattacher pour mieux le connaître était aussi génial, et rendait son joker imprévisible et terrifiant).

Joaquin Phoenix présente tous les visages de la folie, sans jamais faire dans l’excès, mais en flirtant avec la peur et le malaise, omniprésent dans sa prestation. Sa perte de poids considérable rend en tant que tel le personnage « malade » et malsain, faisant aussi un contraste saisissant avec ce corps décharné qui ne demande qu’à s’animer, danser pour apporter un peu de joie, de légèreté. Cette vision particulière du corps en fait donc un personnage à part entière, conférant au film de réels moments de poésie et de tragique, dans un esthétisme tourmenté et malaisant, sans oublier ce rire, ce rire affreux qui rythme le film tout du long.

 

 

Spoilers

 

C’est ce rire qui nous plonge maintenant dans la partie spoilers du film. Car le rire du Joker est expliqué médicalement d’entrée de jeu : on comprend dès le début dans la scène du bus que les crises de rire du Joker sont en fait la résultante d’un problème neurologique (dont on connaît plus tard la véritable cause) et rend donc cela très gênant : parce que ce rire est nerveux, qu’il provoque même parfois un étouffement et qu’il intervient souvent/surtout lorsqu’ Arthur est malheureux, bafoué, en détresse, ce qui ne manquera pas de lui attirer de nombreux ennuis. J’ai trouvé ce procédé étrange au début, mais ensuite, génial : annoncer le rire comme une pathologie fait qu’on le redoute, qu’on le subit autant que le protagoniste.

Il y ensuite cette série de perte de repères qui plonge Arthur dans les abîmes : cette violente agression au début de l’histoire, sa perte de crédibilité, les diverses injustices, la perte de son emploi, ce qu’il croit apprendre sur sa naissance, son rejet par les puissants, le corps médical, les mensonges de sa mère (avec qui il vit, joli clin d’œil à A beautiful day), ses illusions sentimentales et enfin l’affront provoqué par son icône de télévision (incarnée avec ce qu’il faut de répugnance et de dédain, mais avec grande justesse par Robert de Niro). Tous ces événements, magistralement orchestrés tout au long des deux heures de film, créent une spirale infernale qui mène tout droit Arthur vers le Joker, lorsqu’il mesure l’ampleur de sa solitude, qu’il n’a réellement plus rien à perdre. Arthur fait pourtant tout son possible pour exister le plus normalement du monde, malgré ses traumas, son handicap : il travaille, tente de subvenir aux besoins de sa mère, vise même une carrière d’humoriste. Il sera pourtant balayé de toutes ces aspirations avec force et violence. Une violence qu’il rendra donc coup par coup d’abord à tout ceux qui l’ont blessé jusqu’à cet avènement d’une révolution à laquelle il assiste, en étant par la même occasion son créateur.

On observera donc que cette dualité entre chute/ascension du personnage, souvent symbolisée par la figure de l’escalier : Arthur gravit avec peine les marches de l’escalier vers une lumière éclatante, après sa violente agression, comme si le bonheur ou l’élite était inaccessible. Puis ensuite il ne s’agira que de descentes : la descente d’escalier après s’être fait viré de son travail, et surtout la dernière, la scène de la danse où Arthur renaît en Joker, transformé, maquillé, sublimé : Arthur trouve ici sa véritable identité et descend les escaliers, symbole de sa déchéance/ascension, avec fierté et conviction. Lui qui avait toujours été invisible, moqué, rejeté, s’élève au rang d’icône (pourtant de façon involontaire).

On appréciera aussi les incrustations dans l’histoire vis à vis de la famille Wayne, notamment cette idée fantaisiste mais géniale qu’Arthur aurait pu être le frère de Bruce (ce qui n’est pas sans rappeler la scène où Heath Ledger évoque Batman comme un individu qui le « complète »), mais aussi l’altercation avec le père Wayne, sorti de son piédestal d’idéal de vertu et de morale, beaucoup plus nuançable ici, notamment lorsqu’il prend maladroitement la parole pour dénoncer les revendications (erronées) des meurtres du métro, ou lorsqu’il rejette Arthur qui n’avait alors besoin que de reconnaissance et de repère. Enfin, il y a cette magnifique idée selon laquelle le Joker serait à l’origine de la mort des parents de Bruce (pas directement, mais par l’embrasement même de cette révolte dont il est le précurseur), rendant donc le destin qui les unira plus tard d’autant plus tragique.

 

 

Joker est donc un film qu’il faut courir aller voir. Sombre et percutant, vous en ressortirez déboussolé, mais aussi dans le bon sens du terme. Parce qu’il est jouissif de voir enfin un personnage aussi emblématique mériter une genèse aussi travaillée et soignée, et que cette histoire n’est pas incohérente avec les autres figures du Joker que l’on pourrait aimer. Joaquin Phoenix passe du pauvre gars à cette grande figure terrifiante, en incarnant en profondeur ce personnage, en lui insufflant ce qu’il faut de pathos, de tragique et de malaise pour le rendre parfaitement cohérent : magistral et  inoubliable.

2 Comments
  1. Autopsad

    08/10/2019 at 11 h 06 min

    Juste une correction, le personnage s’appelle Arthur Fleck, pas Perck

    • Lucile « Macky » Herman

      08/10/2019 at 11 h 15 min

      C’est modifié, merci !

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