Dopesick : critiques à 4 mains 

L’avis de Lucile « Macky » Deloume : une série qui reste en tête

Il y a des séries que l’on regarde en sachant qu’elles ne nous marqueront pas, et pour moi, clairement, ce n’est pas le cas de Dopesick, que j’ai pourtant trouvé tout à fait par hasard en regardant le catalogue de Disney+ un soir. Le synopsis, dont je vous parlerai juste après, me semblait très prometteur, et j’avais hâte de voir cela. Qui plus est, j’aime beaucoup Michael Keaton, qui campe le rôle du personnage principal, à savoir Samuel Finnix, médecin généraliste d’une petite bourgade ouvrière.

Place maintenant au synopsis ainsi qu’au trailer :

« Dans les années 1990, Richard Sackler commence sa croisade contre la douleur en décidant de commercialiser un nouvel antalgique de Purdue Pharma. Il choisit de présenter un opioïde comme « moins addictif » que les autres antidépresseurs de la même classe, et fait former des visiteurs médicaux pour encourager les médecins à le prescrire comme un anti-douleur efficace et inoffensif. Un médecin du pays minier de Virginie du Sud, Samuel Finnix, commence à en prescrire à certains patients.

Dix ans plus tard, Rick Mountcastle et Randy Ramseyer, travaillant pour le procureur de leur État, enquêtent sur les méthodes commerciales et juridiques utilisées par Purdue Pharma pour vendre en masse l’OxyContin, dont on soupçonne depuis des années qu’il est la cause d’un trafic d’opioïdes faisant des ravages dans tous les États-Unis. De son côté, à la DEA, Bridget Meyer observe les hausses de décès et de criminalité liées à l’OxyContin et cherche le moyen de limiter sa prescription. »

 

Cette série m’a marqué tant par les sujets abordés que par la pertinence de ses personnages. Je ne connaissais pas, naïvement, toute la polémique sur l’OxyContin, mais je sais à quel point les lobbies pharmaceutiques ont du poids, notamment aux USA. Dopesick met le doigt sur des problèmes graves, généralisés, connus et pourtant si peu traités. On remarque bien vite qu’il s’agit du pot de terre contre le pot de fer, et que les institutions, le système, ne sont pas là pour aider ceux qu’ils ont juré de protéger. On protégera l’argent, coûte que coûte. Seul une poignée se lèvera et tâchera de changer les règles, souvent à leurs risques et périls.

Là où Dopesick fait fort, c’est que les victimes et les coupables sont en premier plan. On les voit tous évoluer. S’enfoncer pour les victimes, essayer, comprendre, réagir. Avec des coupables toujours plus coupables, toujours plus riches, toujours plus conscients du problème, toujours en capacité de détourner le système, de l’utiliser à son avantage, toujours capables de décrédibiliser les victimes. On aura aussi les vendeurs, pris au piège d’une machination qui les dépasse complètement. Cependant, l’intrigue tournera assez rapidement en rond, avec le même schéma qui se répétera inlassablement, un pas en avant, deux pas en arrière. On se demande si un jour, on arrivera à faire tomber cette entreprise et la famille derrière elle.

J’ai eu du mal à freiner mon envie d’aller m’auto spoiler sur Google tout au long du visionnage car je voulais vraiment savoir si tous ces criminels étaient en prison. Je vous laisserai cependant regarder la série, qui selon moi est très bien réalisée, pour connaître la réponse.

 

L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz

Je ne suis ordinairement pas si friand des fictions inspirées de scandales réels, parce que je me demande toujours ce qui justifie le détour par la fiction, avec les simplifications et trahisons que cela implique, plutôt que l’efficacité documentaire, sinon la recherche d’une plus grande audience et d’une meilleure dramatisation, couplées bien sûr à la permission de recourir à l’invention pour combler les trous de l’histoire. Si l’on y ajoute que ces faits se sont souvent déroulés en dehors de l’Hexagone, et nous concernent donc moins, en plus d’être achevés depuis longtemps, on peut vite s’apercevoir que l’on cherche à piquer notre intérêt et à susciter notre indignation avec un fait divers qui ne mérite plus vraiment notre attention. Et évidemment, ma méfiance est à son comble face à une série, donc aux 8 heures que l’on prétend me prendre pour relater ces faits.

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Si Dopesick n’échappe pas tout à fait à ces écueils, elle a plusieurs avantages à faire valoir, à commencer… par sa diffusion pendant l’affaire racontée, sans attendre une conclusion définitive pour dénoncer les pratiques de la famille Sackler, ce qui la ferait presque basculer dans le registre des fictions engagées. Elle est en effet prévue depuis la mi-juin 2020, et a été filmée entre décembre 2020 et mai 2021, alors qu’en septembre 2021, Purdue Pharma approuvait un immense plan de restructuration, visant à éviter toute poursuite à la famille Sackler en tâchant de « rembourser » les personnes affectées par leur médicament, plan rejeté en décembre 2021 par une juge new-yorkaise…

Ensuite, Dopesick a conscience de ces dangers et les assume, par exemple en s’autorisant beaucoup d’allers-retours dans le temps pour montrer le parcours de beaucoup de personnages… ce qui nous empêche complètement d’avoir une bonne compréhension linéaire des faits, à moins d’une très grande attention aux dates. C’est précisément parce que Dopesick n’a pas la prétention à faire aussi bien qu’un documentaire qu’il peut se permettre quelques confusions et facilités au bénéfice de l’agrément et de l’efficacité dramatique, dépassant finalement la dénonciation de la seule Oxy pour tenir un propos sur BigPharma en général, voire plus généralement encore les collusions entre les lobbys et institutions supposément publiques et démocratiques.

On appréciera ainsi qu’il utilise tous les tropes de la dépendance aux drogues – diversité des profils, descente aux enfers, diverses thérapies, trafic, rechutes – alors que Dopesick porte sur un médicament, une incongruité exposée avant tant de naturel que l’intensité du propos n’en est évidemment qu’accentuée.

Dopesick casting

Mais peut-être revendique-t-il plus de brio qu’il n’en a, multipliant les trajectoires et les époques avec un vrai sens du rythme et du drame, mais finissant par décevoir à cause de quelques conclusions anti-climatiques, l’exemple le plus notable étant assurément celui de ce commercial, très joliment incarné par Will Poulter, essentiel pour comprendre ce rouage de la machine, et échouant piteusement à devenir un réel personnage quand la scénario décide soudain de l’évacuer.

Même le médecin que joue Michael Keaton, souvent présenté comme le personnage principal, semble promis initialement à une destinée plus spectaculaire dans le premier épisode que celle qu’on lui découvre finalement, puisqu’on nous le montre d’emblée comme témoin du procès de l’entreprise pharmaceutique, alors qu’après cette séquence d’une minute il ne sera plus du tout question de lorgner du côté de la série judiciaire, et le personnage n’aura plus d’autre rôle que celui d’illustrer l’une des facettes du cauchemar Oxy sans avoir le moindre impact sur les enquêtes.

Ainsi ai-je été un peu surpris et déçu par un dernier épisode dont il me semblait qu’il ne savait pas trop comment offrir un grand final, et cherchant un équilibre insatisfaisant entre documentaire et fiction, entre ouverture (l’affaire n’étant, on l’a dit, pas tout à fait achevée) et clôture (en faisant mine de fermer l’arc de chacun). Le savoir-faire scénaristique et cinématographique déployé jusque-là par Danny Strong (EmpireLe MajordomeGame ChangeRecount) et les différents réalisateurs (Barry « Rain ManGood Morning VietnamYou don’t know JackDes Hommes d’influence… » Levinson en tête) m’avait laissé espérer – à tort sans doute – d’ultimes séquences plus poignantes ou au moins intéressantes que ces hésitations un peu faibles.

Dopesick Michael Stuhbarg

Pour l’anecdote, la page wikipedia de la famille Sackler comporte le nom de toutes les institutions portant ou ayant porté le nom de Sackler (certaines ayant refusé de fermer mais refusant les nouvelles donations de la famille). On y trouve le Mulsée Guggenheim, le Metropolitan Museum, la National Gallery, le National Opera de Londres, la Tate Modern, le Shakedpeare’s Globe, les Universités d’Oxford et Camrbidge, l’Abbaye de Westminster, le Louvre, le Victoria and Albert Museum, pour ne citer que les plus connus… Le genre de détails qui, me semble-t-il, peut accroître la curiosité pour la série et sa mise en scène de cette famille – d’autant que Michael Stuhlbarg est formidable en Richard Sackler.

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