Matrix : Resurrections – Critique à 4 mains 

L’avis de Lucile « Macky » Deloume : douloureux

Il y a des films qui n’ont pas besoin de suite. Il y a des trilogies qui doivent rester des trilogies, et qui n’auraient, à la base, pas dû autant tryhard de toute façon. Il y a des films que l’on va voir à reculons, en sachant pertinemment qu’on sera déçu, même si on attend rien d’eux. Il y a des films qui arrivent à nous surprendre, mais est-ce le cas de Matrix: Resurrections ? Non. Il fait partie de ces films là pour faire de l’argent (qu’il ne fera, je pense, pas). Mais commençons par parler du synopsis :

« Pour savoir si sa réalité est une construction physique ou mentale, M. Anderson, alias Neo, devra choisir de suivre une fois de plus le lapin blanc. S’il a appris quelque chose, c’est que ce choix, bien qu’illusion, reste le seul moyen de sortir de la Matrice ou d’y entrer. Neo sait déjà ce qu’il doit faire, mais ce qu’il ne sait pas encore, c’est que la Matrice est plus forte, plus sûre et bien plus dangereuse que jamais. »

Je vous laisse maintenant jeter un œil à la première bande-annonce :

On découvre un Thomas Anderson créateur de jeux vidéo, dont Matrix, qui doute de sa réalité. Suicidaire et dépressif, le début commence somme toute assez bien, avec des clins d’œil sur la pression des studios pour faire un nouveau jeu (métaphore pour un nouveau film). On découvrira également au casting Jonathan Groff, qu’on a pu voir dans la comédie musicale Hamilton ou bien dans Mindhunter, qui clairement, pour moi, est de loin le personnage ET l’interprète qui sauvent un peu la mise à ce navet (quand je vous dis que c’était douloureux)…

Matrix 4 semble en trois actes : le début avec la partie jeux vidéo, qui se laissait regarder sans trop de problèmes, avec quelques références, métaphores et blagues bien utilisées et placées, puis la partie « OH LOL regardez on sort ENCORE de la Matrice avec un équipage et bla et bla et bla » et la fin, qui m’a fait lâcher pléthore de jurons tant on marche sur la tête. Le début est d’ailleurs « bien » comparé au deux autres parties, au point que je me demande même si elle n’a pas été écrite et réalisée par quelqu’un d’autre. On aurait presque pu avoir un film décent, mais on se retrouve avec un Neo qui n’est clairement plus apte à faire des arts martiaux (avec un Keanu Reeves qui ne fait aucun effort) mais s’improvise magicien, un Morpheus qui n’en est pas un et une Trinity, jadis badass, qui n’est rien d’autre qu’une pâle copie de ce qu’elle était. Vous verrez qu’il ont poussé le curseur « Hello 2021 on est trop féministe regardez hé hé hé » beaucoup trop loin. On parle quand même de Trinity ! De Matrix ! Qui pour l’époque portait déjà très haut les valeurs féministes ! Mais non, on saccage tout en appuyant là où il ne faudrait pas, éclatant la bonne parole au sol.

Pour moi, clairement, c’est un gros non. D’ailleurs si vous lisez ces lignes MAIS que vous avez quand même envie d’aller au cinéma cette semaine, foncez voir Spider Man : No Way Home.

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Du risque de donner des suites à un film culte

En 1999, Matrix est un phénomène pop, que j’attribuerais principalement au passionnant équilibre qu’il trouve entre action et discours, évitant judicieusement les écueils évidents d’un propos philosophique vain, arbitrairement accolé à un film de gunfight solide, ou au contraire de scènes de bagarre molles supposées dynamiser un essai sinon indigeste. Il évite même l’écueil suprême, celui « des deux lectures », c’est-à-dire que même en cherchant à l’apprécier simplement, au premier degré, on est plongé dans une cuve de méditations qui irriguent inévitablement l’intrigue, contrairement à d’autres œuvres dont la réception oppose les spectateurs les plus passifs et les prétendus exégètes dont le besoin de justifier l’appréciation desdites œuvres passe par des interprétations parfois très éloignées de ce qu’elles semblent raconter.

Il n’était pas aisé de donner suite à une telle prouesse, et on sait déjà à quel point les deux suites directes du film, poursuivant la trilogie qu’il était supposé initier, ont pu décevoir : sans sacrifier à toute pertinence ou tout spectaculaire, l’équilibre était sans doute moins fin, les questions les plus frappantes ayant déjà été posées, et se réinventant sous des formes plus éparses et complexes, voire hermétiques, dans des « moments philosophiques » davantage juxtaposés à des « moments d’action » que dans l’interpénétration des débuts. Plus simplement, ces suites ne pouvaient naturellement plus avoir la fraîcheur d’un Matrix qui avait surpris tout le monde, et créé des attentes qu’il était pratiquement impossible de satisfaire – du moins sur le moment, le temps et les revisionnages ayant permis de mieux les réapprécier.

Or voilà la trilogie Matrix close et bien close, et quoi que l’on pense de Reloaded et Revolutions, arrivée assez évidemment au statut d’ensemble culte, auquel on pouvait espérer des continuations diverses au début des années 2000 – surtout après l’excellent Animatrix, qui pouvait ouvrir tant de pistes – mais dont on préférait assurément aujourd’hui qu’on le laisse en paix. Le meilleur moment pour annoncer un quatrième opus, Resurrections, piloté par la seule Lana Wachowski (puisque sa sœur n’a pas souhaité s’y pencher, pour des raisons apparemment personnelles et donc tout à fait déconnectées du projet lui-même), de quoi lui garantir tout de même la légitimité qui aurait sinon manqué au rêve d’une suite affiché depuis longtemps par la Warner.

Matrix Resurrections

MetaMatrix

Le premier tiers du film est sans doute assez inattaquable, en ayant si bien conscience d’être une « suite de trop » qu’il introduit l’œuvre de la seule manière dont une « suite de trop de Matrix » pouvait être introduite : commentaires cyniques sur le mercantilisme de la Warner, liste des exégèses de la trilogie par les fans, dimension méta portée à son paroxysme (y compris en nous établissant spectateurs d’une spectatrice des scènes du premier film et en multipliant les citations explicites de répliques et images connues) et même remise en cause maline de la « réalité » en faisant de Thomas Anderson le concepteur d’une trilogie de jeux vidéo Matrix – un concepteur un peu fou, croyant par moments que ce qu’il raconte dans sa trilogie est réel, mais consultant heureusement un analyste pour apaiser son esprit par les pilules bleues qu’il lui fournit.

Malheureusement, comme tant de films parlant de jeux vidéo (et on peut encore penser tout récemment au Belle de Mamoru Hosoda), cet aspect est assez raté – quand on montre le jeu, on nous montre des scènes des films, et quand les personnages le mentionnent voire l’analysent, ils mentionnent et analysent ce que l’on a vu des films, sans aucun moyen de savoir comment les jeux vidéo se jouent, ou même se présentent, parce qu’ils sont davantage un prétexte pour fictionnaliser la trilogie (comme des films ou des livres l’auraient été en un autre temps) qu’un support à part entière.

Néanmoins, cette mise en abyme – qui est aussi, paradoxalement et simultanément, mise à distance – est si impeccable que l’on pourrait en venir à l’espérer vraie, à se dire que peut-être en effet, les Matrix n’ont jusqu’ici été que des jeux vidéo, racontant une évasion de la matrice qui ne s’est en fait jamais produite, et qu’il va s’agir de réaliser enfin, la matrice n’ayant beaucoup dévoilé sur elle que pour s’assurer que ces vérités soient prises pour de la fiction – une logique à la Lettre volée. Peut-être que des fans s’en seraient offensés, mais qu’est-ce qui aurait été plus Matrix que de dire que tout Matrix était faux ?

 

Matrix Awakens ?

Lana Wachowski préfère aborder soudainement l’intrigue d’une façon plus premier degré, à coup de lapin et de Morpheus sortant Néo de la matrice pour ramener l’Élu dans le « monde réel ». Et c’est là que la réception du film bascule. Il faut convenir qu’en restant au premier degré, Matrix Resurrections ne brille pas autant que ses aînés – peut-être même moins encore Revolutions. Faire une suite après avoir tant critiqué les suites, et pire, une suite apparaissant à ce point comme une resucée du premier opus, ne pouvait manquer de paraître singulièrement hypocrite.

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Déjà parce que l’intrigue n’a plus du tout l’ampleur des précédents : Néo veut juste sauver Trinity, semble se ficher un peu que la Matrice ait repris possession des esprits, et quand il arrive dans le monde réel, c’est pour découvrir qu’il a viré full fantasy avec son utopie andro-machiniste et ses animaux imaginaires robotiques, et vouloir le quitter le plus vite possible. Sans spoiler, on remarquera que la conclusion de Matrix Resurrections est d’ailleurs à la mesure de ces ambitions au rabais, voire du personnage au rabais que serait ce Néo désinvesti de sa fonction d’Élu, franchement moins puissant et charismatique que jadis, alors même que Keanu Reeves prouvait ces dernières années que l’âge l’avait aidé à gagner en intensité.

Les personnages secondaires tant mis en avant au début sont d’ailleurs relégués à des fonctions dans des péripéties précises sans autre développement alors même que l’on paraissait nous promettre tellement (Bugs, Morpheus, Smith), et un antagoniste connu est même complètement humilié (alors qu’il était plus percutant de le voir déjà se ridiculiser quand il se croyait puissant), promettant d’ailleurs son retour… qu’il ne fait jamais… Une déception scénaristique particulièrement visible dans un « braquage » suivant les règles les plus classiques du film de braquage, et plus ennuyeux que beaucoup d’autres films les suivant.

Il aura été bien noté en outre que Resurrections n’a rien de la maestria visuelle généralement associée au nom de Matrix, ni dans ses chorégraphies physiques, ni dans ses effets spéciaux. Ce n’est pas l’action attendue d’un Matrix, aussi difficile qu’il puisse être de contenter des fans espérant retrouver la magie du premier Matrix améliorée par 23 ans d’évolutions technologiques et de mûrissement. Accessoirement, la musique ne vaut pas celle de Don Davis, même si on pinaille là – elle est loin d’être choquante.

Pour toutes ces raisons, je placerais Resurrections en troisième position d’un inintéressant top des films Matrix, dont tout de même au-dessus de Revolutions. C’est bien simple, on pourrait être tenté de se dire qu’on a surestimé Lana Wachowski, qu’après tout, elle n’a pas fait que Matrix ou Cloud Atlas, mais aussi Speed Racer ou Jupiter Ascending, loin d’être honteux mais si loin du génie de leur deuxième long-métrage, et qu’après avoir enchaîné les échecs commerciaux (rappelons qu’en dehors des trois Matrix, tous les films des Wachowski ont perdu de l’argent, énormément pour Jupiter), elle a préféré capitaliser sur un succès garanti que de faire un film sincère sur un monde dont elle aurait encore quelque chose à dire.

Matrix Resurrections
Pourquoi chercher un autre monde réel ?

La seule résurrection possible ?

Qu’il serait dommage cependant de ne pas percevoir du tout la volonté de déconstruction de la mythologie Matrix mise en œuvre par Lana Wachowski afin de surprendre en reconstruisant autre chose, et donc à quel point beaucoup des « défauts » apparents sont conscients. Attention, je suis loin de dire que Resurrections est à mon avis un chef-d’œuvre, parce que la « médiocrité volontaire » a ses limites, intellectualisant le déplaisir du spectateur, mais ne lui causant pas moins de déplaisir pour autant, et risquant de plus toujours de frôler une certaine malhonnêteté – le fameux « si vous trouvez ça mauvais, c’est que vous ne l’avez pas compris ». Par quelque bout qu’on le prenne, Resurrections ne retrouve pas l’équilibre admiré dans Matrix et mentionné en début d’article – il ne chercher pas à le retrouver d’ailleurs, mais à antagoniser sciemment une partie de ses fans, il ne peut pas vraiment être surpris de se trouver tant d’antagonistes.

Pour autant, il serait injuste de se contenter d’une lecture passive de ce quatrième Matrix alors même que l’on sait que ce n’est pas ainsi que l’on apprécie pleinement un Matrix. Même si la première partie est la plus enthousiasmante, il y a quelque chose de saisissant dans l’horizon déceptif de la suite : je ne sais pas pour vous, mais je n’ai pas très envie que Matrix vire Terminator (de nouveau), qu’il sauve le monde encore (s’enfermant dans une sérialité vaine de blockbuster), que ce soit en oubliant le premier opus ou en le répétant, et je me fiche un peu de Zion ou de tout autre nom que l’on pourrait donner à cette nouvelle humanité.

Si les séquences consacrées au salut du monde réel étaient divertissantes dans la trilogie, ce n’est assurément pas celles qui nous intéressaient le plus et que nous avions le plus hâte de revoir. Que Néo ressente la même lassitude vis-à-vis d’un monde qui (comme l’a signalé l’un de mes contacts) n’est plus du tout qualifié de « réel » est donc étonnant de la part de l’ « Élu », mais existentiellement plus important que toute giga-bagarre : au fond, que la matrice soit un simulacre la rend-elle vraiment moins réelle que les simulacres dans lesquels nous savons si bien nous enfermer par ailleurs ? La plus grande réalité, n’est-elle pas la sensation, qu’importe qu’elle soit induite chimiquement… ou chimiquement ? Il est significatif que le super-vilain de Resurrections emploie comme arme fatale un « swarm mode » : au lieu d’Agents Smith fortement individualisés, Néo doit combattre une masse d’humains auxquels on a retiré toute individualité en un claquement de doigts, arrivés à un tel degré d’aliénation qu’ils peuvent servir d’esclaves sacrifiables aux dominants.

Matrix Resurrections

 

L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles

Ce que Néo cherche à fuir n’est alors plus tant le « monde faux » que l’ « existence fausse », le conformisme aliénant, et quel meilleur refuge pour cela que l’Amour, qu’est-ce qui pourrait bien être plus réel ?

Je ne comprends alors plus ceux qui pointent du doigt une trahison de l’ « esprit Matrix », alors que la relation entre Néo et Trinity était déjà au cœur de la trilogie, et surtout de Reloaded et Revolutions, où l’on sent que les réalisatrices avaient particulièrement cherché à en faire un absolu. L’un des points à cause desquels ces deux opus ont moins fonctionné sur moi est d’ailleurs justement qu’en sentant l’importance de cet amour, je ne sois jamais parvenu à le ressentir, et à y croire assez pleinement pour adhérer aux films qui lui donnaient tant de place, tout en appréciant beaucoup l’idée. Pour sauver Trinity, Néo ne doit pas seulement arracher son corps à la cuve, il doit d’abord et surtout lui proposer le choix libre de vivre une vie de famille conformiste pour laquelle elle ne se sent pas du tout faite, ou d’explorer ses désirs « réels ».

On appréciera d’ailleurs que le personnage du mari de Trinity, Chad, soit vraiment joué par un Chad, Chad Stahelski… doubleur de Reeves dans Matrix, coordinateur des cascades de Reloaded et Revolutions, et réalisateur des John Wick. Je vous laisse savourer toutes les implications de ce simple choix de casting !

 

Through the Looking Glass

Matrix Resurrections était peut-être le seul Matrix 4 possible en 2021, y compris dans ses « défauts », provocation maline des fans, qui n’auraient décidément rien compris à l’esprit Matrix en espérant une resucée de ce qu’ils avaient aimé dans le premier opus. Plutôt que de faire un Star Wars VII, Lana Wachowski a le courage de mettre à distance (dans tous les sens possibles) les thèmes, personnages, acteurs, méditations et visuels de la trilogie pour nous contraindre à nouveau à réfléchir, à « nous rapprocher pour voir plus grand ».

Je serais néanmoins incapable de déterminer à quel point Matrix Resurrections est « parfait », abouti dans ses inaboutissements volontaires. Si les haters ont objectivement tort dans leur dénonciation d’une suite opportuniste et totalement ratée, il ne faudrait peut-être pas sombrer dans l’excès inverse, en prétendant tout expliquer, tout justifier, tout porter aux nues, avec la certitude naïve que chaque seconde du film est bouleversante d’intelligence. Enfin il y a assurément plus de vérité dans cette seconde réception, et toute attitude refusant le rejet par principe me paraît salutaire, parce que l’essence des Matrix (et particulièrement de Resurrections) est aussi, précisément, de nous contraindre à brûler nos idoles pour réapprendre à réfléchir et à vivre.

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