Wingspan : critique de l’extension Océanie et du portage numérique

Je ne dis pas assez de bien de Wingspan sur VonGuru. Bien sûr j’avais consacré au jeu une longue critique très laudative, mais je ne saisis pas assez de prétextes pour reparler du plaisir que je retrouve à chaque partie de ce jeu si élégant, merveilleuse alchimie de thème et de système mécanique, remarquable équilibre d’accessibilité et de profondeur, bref un jeu méritant bien d’avoir été un pareil phénomène, même s’il a pu faire peser sur Elizabeth Hargrave une pression injuste – et Mariposas, pratiquement passé sous silence, n’était en effet pas un second Wingspan.

Bref, le jeu édité par Stonemaier Games (ViticultureScytheBetween two Castles of Mad King Ludwig) a connu deux extensions, Europe (que je n’ai pas essayée et sur laquelle je ne reviens donc pas) et Océanie, que je souhaite présenter et critiquer dans cet article. Notez que je dispose du jeu en anglais, pas de sa localisation par Matagot, de sorte que quelques termes pourraient ne pas correspondre à la version française, et que j’emploierai donc les noms anglais des oiseaux plutôt que de me hasarder à des traductions qui ne correspondraient simplement plus à rien. Il va de soi que je ne reviendrai pas sur le jeu de base Wingspan lui-même, mais seulement sur les additions et altérations proposées par Océanie.

Océanie ne change pas la configuration de Wingspan, puisqu’il s’adresse toujours à 1 à 5 ornithologues de 10 ans et plus pour des parties d’environ 20 minutes par joueuse/joueur. Il est vendu 31 euros (27 euros 81 avec le Pass Ludovor de Ludum), un prix qui peut paraître élevé face aux 50 euros (43 euros 66) de la boîte de base, mais au moins justifié matériellement par pas moins que le remplacement des cinq plateaux. Le tarif est-il justifié aussi mécaniquement ? C’est ce qu’on va voir.

Avant de traiter d’Océanie, nous présenterons le portage digital de Wingspan sur Nintendo Switch (19 euros 99) et Steam (19 euros 99), assuré par Monster Couch, et que j’ai beaucoup pratiqué cet hiver.

 

Une symphonie aviaire sur les écrans

Ne faisons pas durer le suspense : Wingspan est à mon avis le meilleur portage d’un jeu de société jamais réalisé, et pourtant vous savez combien j’ai d’admiration pour Dire Wolf Digital, la beauté et la fluidité de Sagrada ou Pillards de la Mer du Nord par exemple. Monster Couch porte simplement l’idée-même de portage un cran plus haut.

Wingspan Monster Couch

Déjà, ce Wingspan sur Steam et Switch fait absolument tout ce que l’on pouvait espérer d’un portage complet, et toujours de la meilleure manière, en ayant pensé à tout :

  • intégralement en bon français.
  • on peut le pratiquer en ligne jusqu’à cinq ornithologues, dont des IA faciles ou moyennes ; en temps réel ou en asynchrone, avec 24 heures pour réaliser son tour, et la possibilité de mener 10 parties à la fois ; avec un système de karma pour pénaliser celles et ceux qui prennent trop de temps ou quittent une partie entamée ; contre une IA dont les actions seront systématiquement les mêmes de partie en partie, pour des challenges réguliers après lesquels on pourra comparer son score avec les autres joueuses/joueurs.

Wingspan Monster Couch

  • cross-platform entre la Switch et Steam.
  • en solitaire contre l’automa ou 1 à 4 IA faciles, moyennes ou difficiles (en bêta).
  • en pass-and-play, jusqu’à cinq sur le même écran.
  • avec un excellent tutoriel, extrêmement détaillé.

Wingspan Monster Couch

En bonus (comme si une telle complétude ne dispensait pas de bonus), l’interface du jeu est simplement somptueuse (je n’en dis pas plus, je vous laisse juger aux images), fluide et extrêmement pédagogique à tout moment de la partie. Ajoutons qu’en personnalisant les sons de ce Wingspan, vous pouvez intensifier ou retirer les cris d’oiseaux (des centaines d’oiseaux auraient été enregistrés !), bien sûr modifier le volume de la musique (si jolie que je l’ai mise en fond tandis que j’écris ces lignes !) et des bruits accompagnant vos actions… et activer la possibilité d’avoir des anecdotes sur chaque oiseau que vous posez (ou que vous posez pour la première fois !).

Wingspan Monster Couch

Et si vous aimez avoir une vision complète du jeu plutôt que de naviguer entre chaque habitant comme le jeu le propose par défaut pour donner plus de place aux cartes, Monster Couch a pensé à tout, avec la possibilité à n’importe quel moment de basculer en mode plateau, simulant le placement des cartes sur le plateau physique du jeu Wingspan.

Notez seulement que ce portage de Wingspan est paru il y a six mois sur Steam, et il y a à peine plus d’un mois sur Nintendo Switch. Il ne propose donc pas les extensions, dont je ne doute pas qu’elles seront un jour ajoutées comme DLC payants vu le succès et la qualité du portage, mais il faut savoir qu’elles ne sont pas présentes encore, et à ma connaissance pas encore annoncées, donc ni datées ni parfaitement certaines. Or ajouter Océanie au portage ne le rendrait que plus incontournable encore… (merveilleuse transition)

Wingspan Océanie

Des États-Unis à l’Océanie, une extension pour conquérir le monde ?

Wingspan Océanie, c’est bien sûr déjà et avant tout 95 nouveaux oiseaux, donc 95 nouvelles cartes uniques à tous points de vue (et superbement illustrées à nouveau par Natalia Rojas, Maria Martinez Jaramillo et Beth Sobel), que l’on mélange aux cartes du jeu de base, avec ou sans Europe. Attention cependant, quand vous voudrez ne jouer qu’avec Europe ou aux règles du jeu de base, il faudra prendre soin de les retirer des cartes Oiseau : ne pas piocher de cartes d’Océanie pendant une partie avec cette extension n’a aucune incidence, mais une carte d’Océanie pourra occasionnellement être injouable sans les règles de l’extension.

Quatre nouvelles tuiles d’objectifs de fin de manche, recto-verso, pourront quant à elles être mélangées à celles du jeu de base sans aucun problème, afin de bénéficier de points pour les oiseaux dont le bec pointe à droite, pour les cubes d’action sur la case Jouez un oiseau, pour les fruits et le maïs dans le coût de nos oiseaux… Une face ne représente même aucun objectif, donc aucune manière de remporter de points, mais permet de conserver son cube d’action !

La grande nouveauté de Wingspan Océanie est l’apparition d’une nouvelle ressource, le nectar, dont chaque ornithologue ne reçoit qu’un jeton en début de partie. Une addition si importante… qu’elle a justifié la création de nouveaux plateaux, représentant bien sûr aussi un paysage australien, fort joli mais assez crépusculaire, regrettablement moins coloré et joyeux que les précédents.

Wingspan Océanie

Pour être tout à fait juste, les cinq nouveaux plateaux peuvent aussi faire figure de plateaux améliorés pour le jeu de base, et peuvent être tout à fait utilisés sans l’extension Océanie, en acceptant que les quelques pictos relatifs à l’extension soient donc superflus. Je suppose que Hargrave a entendu les reproches sur l’absence de motivation à trop améliorer ses différents habitats, le coût en œufs pouvant paraître élevé après la troisième carte pour un effet bonus n’ayant pas tant d’incidence que cela.

Dès la troisième carte, on peut selon l’habitat défausser un oiseau/un oiseau ou une ressource/un œuf ou un nectar, pour un dé/un œuf/un oiseau supplémentaire. À la quatrième, la forêt et le marais permettent de défausser une ressource pour réinitialiser la mangeoire ou les oiseaux face visible, quand la prairie permet de défausser deux ressources ou oiseaux pour deux œufs bonus. Comme on s’en doute, l’effet de défausse contre un bonus de la troisième case se retrouve sur la cinquième, et une fois qu’elle est occupée, on a simplement accès… à quatre aliments, œufs ou cartes !

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Wingspan Océanie

Autrement dit, le plateau offre bien plus contrôle du hasard, et parvient tout en étant plus généreux à imposer aussi une meilleure gestion de ses ressources, soudain dépensables partout, bien plus tendue.

La dernière différence sur le plateau est le rappel qu’à la fin de la partie, pour chaque habitat, on gagne 5 points de victoire si on y a dépensé plus de nectar que les autres, et 2 points si on est le deuxième ornithologue à y avoir investi le plus de nectar. On pose donc sur cet encadré les nectars utilisés afin d’en faciliter le décompte final.

Le nectar est obtenu grâce aux faces des cinq nouveaux dés. Il s’agit donc d’un aliment particulier – qui n’a d’ailleurs pas droit à sa petite boîte Game Trayz, dommage -, qui sert d’aliment Joker, et peut donc remplacer n’importe quel autre aliment demandé pour une raison ou une autre. Cependant, tout nectar que vous n’auriez pas utilisé à la fin d’une manche est perdu, une excellente idée pour éviter une accumulation qui pourrait trop bouleverser la partie à la dernière manche (si une ou un ornithologue utilise dix nectars en une seule manche pour poser de nombreux oiseaux, et remporte soudain toutes les majorités), et simplement pour inciter à y recourir, un peu comme ces jeux où les pièces ne rapportent pas de points de victoire en fin de partie.

Wingspan Océanie

J’ai entendu quelques critiques pester contre le nectar, parce qu’il renforcerait l’injustice de Wingspan. Après tout, vous n’avez aucune raison de ne pas le prendre quand vous le pouvez, il est aisé à dépenser, et rapportera même des points de victoire, devenant ridiculement win-to-win. Et c’est juste, cela rend la pose d’oiseaux réputés difficiles bien plus aisée… mais il est facile d’obtenir du nectar si l’on apprend à recourir convenablement aux effets de la forêt.

En fait, il ne récompense pas injustement celles et ceux qui trouvent du nectar au détriment des autres, il impose de se demander continuellement à quel point on a besoin de nectar et à quel point on peut s’en passer, par rapport à ses oiseaux et à l’utilisation que les autres en font. Le nectar confère par là-même une autre importance à la forêt et à l’attention portée au jeu de ses adversaires ; il permet d’envisager un peu autrement les logiques à l’œuvre dans Wingspan, et c’est déjà mieux que ce que j’en espérais.

Parmi les autres nouveautés, mentionnons les pouvoirs d’oiseaux relatifs uniquement à la fin de la partie (par exemple jouer un oiseau en réduisant son coût en œuf et appliquer son effet, placer un œuf sur chaque oiseau avec un certain type de nid, piocher quatre cartes bonus et en conserver une…), l’apparition d’oiseaux sans ailes (dont les cassowarys bien sûr), disposant d’une envergure Joker (comptant pour tout effet relatif à l’envergure, à la fois grande et petite) et bien sûr 5 nouvelles cartes Bonus, récompensant les sets d’oiseaux avec des nids différents, l’alignement d’oiseaux à l’envergure croissante ou décroissante dans un habitat ou la pose dans une même colonne d’oiseaux construisant le même type de nid, bref proposant de nouvelles manières de concevoir les objectifs.

Wingspan Océanie

Enfin, une boîte de Stonemaier Games ne serait pas complète sans son automa, cependant conçue ici par David Studley plutôt que par l’habituelle Autome Factory. L’objectif en est avant tout de conserver la compétition pour le nectar malgré la nature virtuelle d’un automa ne dépensant bien sûr pas de nectar, tandis qu’une petite variante astucieuse lui permet de gagner des points quand une ou un ornithologue utilise des oiseaux bénéficiant normalement à toute la table.

Une autre variante, assez consistante, propose même à 2 à 4 joueuses/joueurs d’affronter l’automa, en créant une impressionnante logique de coopération : les ornithologues peuvent s’y donner librement des œufs, des cartes et des aliments, mais contre un léger coût à chaque transaction, voire un bénéfice pour l’automa… Et à la fin de la partie, on réalise la moyenne des scores des joueuses/joueurs (ou l’on prend le score le plus bas dans une partie difficile) pour l’opposer à l’automa !

 

Wingspan série

Oiseaux de tous les pays, unissez-vous

Océanie n’est pas de ces extensions que vous sortirez systématiquement pour améliorer votre expérience de Wingspan – et c’est précisément sa grande qualité, elle n’est pas une petite extension s’intégrant organiquement aux règles du jeu de base, mais une ascension d’un cran, réservée aux connaisseurs de Wingspan et aux parties que vous souhaiterez les plus tendues.

Pourtant, l’addition d’un aliment joker, le nectar, pourrait paraître simplifier (et même outrancièrement) un titre où la recherche des bons aliments pour poser les bons oiseaux est si importante. C’est parce qu’Océanie jongle si astucieusement avec un apparent écueil qu’elle impressionne à ce point : non seulement le nectar disparaît à la fin de la manche, mais le dépenser octroie des points lors d’un calcul final de majorité, de sorte qu’il n’est plus un simple facilitateur mais une source de nouvelles tensions.

De même, si Océanie propose soudain une manière de renouveler aisément ce que Wingspan comporte de plus aléatoire (le marché d’oiseaux et les dés), ce n’est pas tant pour simplifier les parties que pour accroître un contrôle qui pouvait effectivement manquer au point de frustrer dans le jeu de base.

On s’en consolait bien par sa nature plus intermédiaire qu’experte, et parce qu’il savait être malgré tout exceptionnel, mais on pouvait se frustrer épisodiquement de mauvais tirages et lancers, désormais caducs, à condition bien sûr d’une petite dépense, symbolique… Sauf qu’à force de petites dépenses pour davantage de bonus et de contrôle, on finit par ne plus pouvoir rien faire. Bref, ce qui pourrait sembler faciliter le jeu lui apporte en fait une dimension assez fine et tendue de gestion de ressources, qu’il faudra d’autant mieux optimiser qu’elles pourront servir à faire davantage.

Cette nouveauté principale de l’extension ne doit naturellement pas occulter les autres, comme l’apparition de 95 nouveaux oiseaux océaniens, de nouveaux objectifs et bonus particulièrement piquants, dont on sent qu’ils ne proviennent pas juste d’idées mises de côté lors de la conception du jeu de base, des oiseaux sans ailes à l’envergure joker, une variante multijoueuses/joueurs coopérative contre l’automa faisant très judicieusement appel à votre esprit d’équipe…

Wingspan Océanie confère de la sorte un autre sens à Wingspan, pour des parties dont ses connaisseuses/connaisseurs apprécieront la plus grande rigueur et tension, même au détriment d’un peu d’élégance, en plus du plaisir toujours vif de redécouvrir la finesse de l’esprit ludique de Hargrave et la manière dont la passion ornithologique irrigue les mécaniques-mêmes du jeu.

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