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Le Wenja, langue fictive ?

Le Wenja, langue fictive ?

Langues et pratiques du Geek : le Wenja

 

Et si l’envie vous prenait d’apprendre le Wenja?

Si, à cette première question, vous répondez par une autre question, qui serait de l’ordre de « Qu’est-ce qu’une langue fictive ? », je vous recommanderais chaudement de parcourir le premier volet de cette chronique, consacré au Quenya, et dans lequel je prends le temps de définir selon mes termes cette notion de langue fictive.

Néanmoins, pas besoin d’une explication complète pour affirmer ce qui va suivre : il n’est pas rare qu’un univers fictif se compose, outre de personnages et de lieux particuliers, spécifiques et parfois créés spécialement pour cet univers, de langues créées pour l’occasion. Ces langues, qui apportent très souvent cette petite pointe d’exotisme qui nous fait rêver, viennent surtout compléter l’ancrage de ces univers fictifs, les rendant plus crédibles et incroyablement plus riches. Et si nous nous plongions dans ces univers, parmi nos préférés, en apprenant leur langue ? C’est du moins ce que j’ai fait pour vous, en quatre semaines top chrono ! Bien sûr, il ne s’agira pas d’un cours de langue de ma part, mais plutôt d’une approche des différentes langues fictives qui peuvent exister, en s’intéressant à l’univers dans lequel elles s’inscrivent et à leur apprentissage.

Le précédent volet de cette chronique était consacré au Simlish, langue parlée dans le jeu vidéo Les Sims. Revenons à une langue plus concrète (bien plus que vous ne l’imaginez pour le moment), bien qu’elle aussi créée pour et exploitée dans un jeu vidéo. Le jeu dont il est question jeu fête tout juste ses six mois de commercialisation, et cela paraissait donc être l’occasion de nous pencher sur la richesse qu’est sa langue phare, mais ô combien plus vieille, puisque nous nous intéressons aujourd’hui au Wenja, langue issue de Far Cry Primal.

 

wenja-exemple-langue

« Cleek warha winja » – Cleek parle Wenja

 

Les origines du Wenja

 

Le Wenja, à l’image des langues fictives dont nous avons parlé jusque là, est une langue créée tout spécialement pour s’inscrire dans un univers fictif. Ici, cet univers n’est autre que celui de Far Cry Primal, jeu vidéo dont l’aventure plonge le joueur dans le monde aussi mystérieux qu’ancien de la Préhistoire. Et le processus de création de cette langue est sans doute celui le plus intéressant que nous ayons eu à voir depuis le début de cette chronique.

 

Aux sources du Wenja

 

À l’image de son décryptage par le joueur ignorant, la création du Wenja a été de l’ordre du jeu de piste, voire de la fouille archéologique, mais au niveau linguistique. En effet, aussi fictive cette langue soit-elle, le Wenja est très directement inspiré du proto-indo-européen, langue probablement parlée à cette époque. Si vous vous posez la question, sachez que le proto-indo-européen est LA langue mère de nos langues européennes (notamment). Ainsi, si l’on considère les différentes langues actuellement parlées en Europe comme étant les feuilles d’un arbre, et que l’on remonte les branches petit à petit jusqu’au tronc, ce serait a priori sur le proto indo-européen que l’on trouverait en place et lieu du tronc. Vous pouvez vous faire une idée (certes, complexe) de la tête de cet arbre grâce à ce schéma ou cette illustration beaucoup plus romantique que nous propose l’illustratrice Minna Sundberg.

 

 

arbre-linguistique

 

En théorie, puisque la langue est morte depuis très, très, très longtemps, à l’image des mammouths, il faudrait donc pouvoir déterrer quelques ossements linguistiques de cette langue pour la reconstituer. Mais contrairement aux mammouths, aucun ossement ne peut espérer être retrouver. En effet, soulignons le fait que l’écriture, unique trace tangible de la langue qui ne disparaisse pas avec le locuteur, est un système particulièrement récent à l’échelle de l’histoire. On considère ainsi que le sumérien est la première langue possédant un système d’écriture de notre temps, ce qui nous fait remonter à environ 3600 av. J-C. Or, la datation (pour le moment approximative et loin d’être unanime) du proto-indo-européen nous fait remonter au Ve voir jusqu’au Xe millénaire avant Jésus-Christ pour les théories les plus extrêmes. Les théories les plus répandues indiquent que le proto-indo-européen a commencé à se scinder pour former différentes branches linguistique vers le IVe millénaire av. J-C., ce qui montre que cette langue n’a pas bénéficié d’un système d’écriture.

Pour reconstituer le proto-indo-européen, les scientifiques et linguistes se sont donc basés sur le patrimoine génétique de nos langues parlées, comme ils l’ont fait pour déterminer quel était l’ancêtre de l’Homme. Et ce patrimoine génétique linguistique n’est autre que la syntaxe, la phonétique, la morphologie, tout ce qui fait la spécificité de nos langues actuelles. En comparant les divers systèmes linguistiques en cours (on parle de linguistique comparée) et en essayant de remonter les évolutions connues du langage (c’est notamment le sujet de la phonétique historique), les linguistes ont donc petit à petit remonter le fil de la langue. Vous trouverez de nombreuses explications sur Internet si la question vous intéresse, mais pour vous donner un exemple, l’étude des différentes variantes du mot « mère » (mater en latin, mātr̩ en sanskrit, mōdēr en germanique, mếtêr en grec ancien ou encore mayr en arménien) a ainsi permis de reconstituer le potentiel mot méhtēr. Ce travail a été réalisé sur un certain nombre de mots, mais aussi sur tous les autres aspects de la langue (prononciation, conjugaison…). Malgré toutes les avancées réalisées, il reste très délicat, et très artificiel, de recomposer le proto-indo-européen, et les quelques textes de reconstitution qu’il existe ne sont guère représentatif de la langue de l’époque. Je vous propose ci-dessous un extrait de la fable du linguiste allemand Schleiler, intitulée Avis akvāsas ka (ou Le mouton et les chevaux), publiée en 1868, accompagnée de sa lecture par Schleiler lui-même. Vous trouverez par ailleurs une réécriture plus récente de la fable, datant de 2013, proposée par le linguiste américain Andrew Byrd, ce qui montre les découvertes toujours plus nombreuses réalisées dans le domaine, et le caractère toujours obscure de cette langue.

 

Avis akvāsas ka

Avis, jasmin varnā na ā ast, dadarka akvams, tam, vāgham garum vaghantam, tam, bhāram magham, tam, manum āku bharantam. Avis akvabhjams ā vavakat: kard aghnutai mai vidanti manum akvams agantam. Akvāsas ā vavakant: krudhi avai, kard aghnutai vividvant-svas: manus patis varnām avisāms karnauti svabhjam gharmam vastram avibhjams ka varnā na asti. Tat kukruvants avis agram ā bhugat.

Le mouton et les chevaux

Sur une colline, un mouton qui n’avait pas de laine vit des chevaux, l’un tirant une lourde charrette, l’autre conduisant un homme à toute allure. Le mouton dit aux chevaux : « Cela me fait mal au cœur de voir un homme conduire des chevaux. ». Les chevaux dirent : « Écoute, le mouton, cela nous fait mal cœur de voir ceci : l’homme, le maître, se fabrique un vêtement chaud avec la laine du mouton. Et le mouton n’a pas de laine. ». Ayant entendu ceci, le mouton s’enfuit dans la plaine.

 

 

H₂óu̯is h₁éḱu̯ōs-kʷe

h₂áu̯ei̯ h₁i̯osméi̯ h₂u̯l̥h₁náh₂ né h₁ést, só h₁éḱu̯oms derḱt. só gʷr̥hₓúm u̯óǵʰom u̯eǵʰed; só méǵh₂m̥ bʰórom; só dʰǵʰémonm̥ h₂ṓḱu bʰered. h₂óu̯is h₁ékʷoi̯bʰi̯os u̯eu̯ked: “dʰǵʰémonm̥ spéḱi̯oh₂ h₁éḱu̯oms-kʷe h₂áǵeti, ḱḗr moi̯ agʰnutor”. h₁éḱu̯ōs tu u̯eu̯kond: “ḱludʰí, h₂ou̯ei̯! tód spéḱi̯omes, n̥sméi̯ agʰnutór ḱḗr: dʰǵʰémō, pótis, sē h₂áu̯i̯es h₂u̯l̥h₁náh₂ gʷʰérmom u̯éstrom u̯ept, h₂áu̯ibʰi̯os tu h₂u̯l̥h₁náh₂ né h₁esti. tód ḱeḱluu̯ṓs h₂óu̯is h₂aǵróm bʰuged.

 

Le Wenja en tant que tel

 

Maintenant que vous connaissez la principale source d’inspiration du Wenja, penchons-nous davantage sur la conception et l’exploitation du Wenja. Sachez déjà que pas moins de cinq linguistes se sont penchés sur la création de cette langue, dont Andrew et Brenna Byrd, qui s’étaient déjà penchés sur le proto-indo-européen comme nous l’avons vu précédemment. Lors d’une interview, Andrew et Brenna Byrd confiaient que le Wenja était une sorte de « proto-proto-indo-européen » puisqu’il s’agissait d’une version vue comme plus ancienne, et surtout simplifiée, du proto-indo-européen. Sur la base des connaissances que les scientifiques et linguistes ont du proto-indéo-européen, et par un travail d’adaptation du lexique existant pour combler les trous du lexique indo-européen, près de 4 000 mots ont ainsi pu être proposés en Wenja pour permettre la traduction du script.

Pour son usage dans le jeu, le Wenja a donc été enregistré. Des acteurs ont donc été formés pour parler le Wenja. Le script traduit et les enregistrements leur ont ainsi été transmis, mais l’apprentissage du Wenja pour les acteurs de doublage ne s’est pas limité à une simple séance de par-cœur. En effet, les acteurs ont eu le droit à des cours de Wenja, au point que les acteurs ne se limitent pas à parler Wenja uniquement lors des prises, mais aussi entre eux, loin des micros et caméras.

De très nombreuses ressources documentent sur Internet le processus de création du Wenja et les intentions des linguistes et plus largement d’Ubisoft derrière ce processus. Je pourrais par exemple vous recommander cet article ou la vidéo officielle ci-dessous, mais sachez que si la question vous intéresse, vous pourrez trouver toutes les réponses que vous vous posez sur Internet.

 

 

Notons que l’absence totale de traduction ou de sous-titrage dans le jeu (hors cinématiques) est un choix réfléchi de la part des développeurs, et l’apprentissage du Wenja est considéré comme un atout supplémentaire pour espérer mieux survivre dans ce monde préhistorique. Cela en devient un élément de gameplay, puisque la connaissance de la langue vous permet de savoir lors de rencontres avec les autochtones s’ils viennent en amis ou non, et s’il faut donc dégainer votre arc ou non. La langue n’est dès lors plus seulement décorative, mais bien utilitaire, ce qui est après tout, rappelons-le, le rôle premier d’une langue. L’immersion est donc totale.

 

L’apprentissage du Wenja

 

Apprendre le Wenja est un défi linguistique et historique, nous l’avons vu. Aussi intéressant soit-il, cet apprentissage n’en est pas moins très ambitieux, de par les caractéristiques de la langue que nous avons évoquées.

 

La liste des courses

 

La liste des courses sera exceptionnelle courte ce mois-ci. Pas de cours Memrise en vue, mais un simple document.

De par l’état très primitif de cette langue, nous l’avons vu, celle-ci n’est donc pas doté de système d’écriture, et il n’y a donc pas à s’inquiéter de l’apprentissage d’un quelconque alphabet.

En ce qui concerne le système langagier à l’oral, les développeurs de Far Cry Primal ont pensé à tout. Du moins, ils ont pensé à tout pour ceux qui étaient prêts à débourser la somme nécessaire pour faire l’acquisition de l’édition spéciale du jeu, qui contenait le guide d’apprentissage du Wenja. Et si vous n’avez pas Difficile de trouver d’autres ressources sur internet. Heureusement pour vous, et pour moi, je dois le reconnaître, un joueur au grand cœur a pris l’initiative de numériser le contenu de ce guide. Tout ce dont vous aurez besoin, aussi bien sur le plan linguistique, culturel que méta-linguistique, est dans ce guide. Le seul reproche qu’on peut faire à ce guide, à part le fait qu’il soit en anglais, pour ceux que l’anglais rebute, est l’absence d’une table de conjugaison précise. Mais reconnaissons qu’il est assez aisé de la reconstituer à l’aide des exemples de phrases disséminés tout au long du guide.

Je peux aussi vous recommander de parcourir le site Speaking Primal, tout spécialement dédiée au Wenja, et particulièrement complet (voire parfois trop technique pour des néophytes).

 

Ce qu’il faut retenir de l’apprentissage du Wenja

 

Comme nous l’évoquions précédemment, le Wenja est une version simplifiée du proto-indo-européen. Cela se traduit à de nombreux niveaux. Ainsi, la syntaxe du Wenja et l’ordre des mots sont de type SOV, à savoir Sujet-Objet-Verbe. Ainsi, au lieu de dire « Il aime le chocolat » comme nous le faisons en français, le Wenja formule plutôt « Il le chocolat aime ». Cela correspond au système latin mais aussi basque ou encore turque. L’autre spécificité liée à une langue simplifiée est l’absence de temps. En effet, il n’y a guère de conjugaison à apprendre, si ce n’est la marque de la personne, puisque le passé, le présent et le futur sont confondus. Ainsi, la forme warham signifie à la fois je parle, j’ai parlé et je parlerai. Pour le reste, le Wenja se base sur de nombreuses et diverses particules afin de compléter sur le plan sémantique ses phrases. Ces particules, préfixes comme suffixes, auront des sens divers, comme la négation, l’ordre, l’obligation, la potentialité, et j’en passe.

Niveau phonétique, c’est finalement assez similaire à ce que l’on connaît. La plupart des sons sont proches des phonèmes anglais actuels, malgré quelques rapprochements avec d’autres sonorités, notamment le r roulé de l’espagnol ou le ch allemand (sorte de r vélaire). Le rythme n’est cependant pas semblable à ce que l’on connaît, puisque l’accentuation est bien différente de celle pratiquée en France ou chez les autres langues romanes. Si nous autres francophones tendons à accentuer la dernière syllabe des mots, les locuteurs du Wenja se doivent d’accentuer la première syllabe, et de prononcer les autres syllabes sur un ton unique.

 

 

La plus grande difficulté résidera une nouvelle fois dans l’apprentissage du vocabulaire. Malgré la grande parenté des mots du proto-indo-européen et de nos langues actuelles, les mots ne sont pas transparents, et il faut donc compter sur du bon vieux par cœur pour espérer parler Wenja. Notons par ailleurs qu’un certain nombre de mots ont fait l’objet de modifications supplémentaires, comme des réductions parfois extrêmes, pour garder un aspect dynamique vis-à-vis du jeu, et pour faciliter la prononciation des textes par les acteurs.

Comme à l’accoutumée, il est bon de se servir des ressources à votre disposition pour pratiquer autant que possible la langue. Outre les phrases disséminées au travers du guide officiel, profitez des nombreux extraits audio et vidéo du jeu disponibles sur Internet ou sur votre console pour parfaire votre oreille et votre langue. La syntaxe est relativement simple à acquérir, et il s’agira donc davantage de contextualiser un maximum de mots pour que leur usage vous paraisse plus naturel et systématique.

 

Conclusion

 

L’apprentissage du Wenja ne sera certes pas un atout flamboyant à mettre sur votre CV. Mais si vous nourrissez un minimum de curiosité vis-à-vis des langues, et notamment des langues européennes (dont notre cher français), cette langue fictive est un must-have. De par son statut d’ersatz de langue-mère, le Wenja est une curiosité linguistique tout autant que vidéo-ludique. Son apprentissage est plutôt rébarbatif, soyons honnêtes, puisqu’il se concentre uniquement sur des listes de vocabulaire, mais le jeu en vaut largement la chandelle, autant sur le plan intellectuel que pratique, surtout si vous êtes un fan de Far Cry Primal.

Si votre soif pour les langues n’a pas été étanchée, vous pouvez par ailleurs toujours retrouver les articles traitant du Quenya, de l’Hylian, du Dothraki, du Dovahzul et du Simlish. Si une langue fictive vous intéresse, n’hésitez pas à nous la soumettre dans les commentaires.

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@Marine_Wqr

Doctorante en Traitement Automatique des Langues, je n'ai de cesse de chercher, sur tout et rien. Je cherche encore ce que j'essaye de trouver.

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