Alice de l’autre côté du miroir – Critique

Alice de l’autre côté du miroir : un film du mauvais côté du miroir

Tim Burton n’a réalisé qu’une suite en trente ans de carrière cinématographique, celle de son Batman, ce qui se justifiait par la présence du Pingouin pour remplacer le Joker, permettant de coller mieux encore à son univers personnel, tant en terme de psychologie que de graphisme. Qu’il ne soit pas aux commandes de la suite d’Alice au pays des merveilles ne surprend donc pas, même si peu de réalisateurs auraient refusé un investissement aussi sûr que la suite d’un film ayant rapporté un milliard de dollars au box-office. Surtout si c’est pour se lancer dans un projet plus inattendu, comme Miss Peregrine et les enfants particuliers, dont nous vous proposions l’analyse la semaine dernière, certes moins original que Big Eyes, mais possédant des potentialités d’innovation que n’aurait pas eu une suite dans le même monde.

C’est donc à James Bobin que Disney a confié la suite, intitulée logiquement Alice de l’autre côté du miroir, pour reprendre le titre de la suite rédigée par Lewis Carroll, même si l’intrigue n’a pratiquement rien de commun que de vagues clins d’œil. Ce choix est intéressant, parce qu’il est difficile de déterminer si Bobin est un faiseur ou un créateur – différence que nous avions analysée dans notre critique du Livre de la jungle : d’un côté, il n’a jamais réalisé de blockbuster, et pourrait avoir été choisi comme marionnette du studio, surtout si c’est pour rester fidèle aux acquis d’un premier film qu’il n’avait pas réalisé. D’un autre côté, il est le réalisateur des deux derniers films The Muppets, des (bons) films familiaux à l’humour absurde et aux situations et personnages délirants, bref le meilleur choix possible, après Burton, pour un tel projet.

Comment se positionne donc Alice de l’autre côté du miroir, par rapport au premier film, à l’univers étrange et passionnant de Lewis Carroll, et aux attentes très importantes des spectateurs ? La bande-annonce nous préparait à un film magique, allons donc voir ce qu’il en est en ayant le courage de passer de l’autre côté du miroir !

 

 

Histoire absurde même pour un monde absurde

Revenue d’une expédition dans les mers de Chine, Alice découvre que sa mère a vendu les parts de son père dans la compagnie navale pour laquelle elle naviguait, réduisant à néant ses espoirs d’y être nommée capitaine permanente, ainsi que sa maison, qu’elle ne pourra récupérer qu’en vendant son navire.

Frustrée dans ses aspirations par une société misogyne (et on pèse nos mots : les créateurs, comme dans l’épisode de Sherlock The Abominable Bride, ne semblent pas se rendre compte qu’il est presque misogyne de n’utiliser que les clichés les plus crétins pour dénoncer la misogynie…), elle est soudain attirée par Absolem dans un miroir, qui lui permet de retrouver le pays des merveilles. Son plaisir est nuancé par ses retrouvailles avec le Chapelier, en profonde dépression depuis qu’il a retrouvé un petit chapeau qu’il avait confectionné en cadeau pour son père dans son enfance, dans lequel il voit la preuve que sa famille a survécu à l’attaque du Jabberwocky, bien des années auparavant.

Incrédule, Alice décide malgré tout de l’aider afin que sa dépression ne le tue pas, en allant voler la chronosphère au Temps, instrument qui permet de remonter le temps, comme son nom l’indique, mais qui doit être utilisé précautionneusement si on ne veut pas que l’avenir soit profondément modifié et l’univers anéanti par un paradoxe temporel.

On voit là le premier problème majeur de cet Alice : comment le personnage éponyme peut-il sans hésiter une seule seconde ou demander conseil décider de risquer l’univers entier sous prétexte qu’un ami ne peut pas réaliser son travail de deuil ? L’intrigue du premier opus était déjà assez médiocre parce que Burton avait eu l’exécrable idée qu’il fallait introduire une idée de quête, avec un antagoniste majeur devant être vaincu, délirant jusqu’à la prophétie, le combat en armure contre le dragon dans un paysage en ruines, bref jetant à la poubelle l’univers de Carroll pour lui préférer celui de Tolkien. Au moins Alice avait-elle une raison d’essayer de sauver le monde. Ici, tous les rebondissements et les dangers viendront de sa seule imprudence et bêtise, ce qui ne peut manquer de gêner l’implication du spectateur.

 

 

Ce même spectateur qui va bien peiner à s’identifier à un personnage qui est devenu un super-héros, assurément plus proche de Tomb Raider que d’Alice : la première scène déjà, un combat contre des pirates en mer de Chine, posait Alice comme un personnage incapable de ressentir la peur, et lançant une manœuvre désespérée sous prétexte que rien n’est impossible, au détriment de toute crédibilité, évidemment. Quand on la voit en plus sauter sur des plates-formes en mouvement, s’agripper à la plus inexistante anfractuosité au-dessus de centaines de mètres de vide, ne jamais hésiter à aller affronter un danger, comment pourrait-on ressentir le moindre frisson ? D’autant que, contrairement au premier opus où la jeune fille fragile avait besoin de ses amis pour s’affirmer et donner du rythme à l’action, elle est ici essentiellement solitaire…

L’intrigue a cependant une grande qualité, c’est qu’elle n’ajoute qu’un nouveau personnage, celui du Temps (et éventuellement la famille du Chapelier qui sert d’objet à la quête), qui permet de faire le lien entre les différentes sous-intrigues et de ré-explorer les relations entre les différents personnages déjà connus et leur histoire. La manœuvre est plutôt habile pour approfondir l’univers plutôt que de l’augmenter gratuitement, et même si la création de background est souvent très artificielle, revoir les personnages jeunes et voir comment les deux reines en viennent à se haïr ne manque pas d’intérêt – on aurait tout de même aimé, quitte à se replonger dans le passé, voir comment la Reine de cœur s’alliait avec le Jabberwocky et constituait son armée, ce qui n’aurait pas manqué d’intérêt, enfin…

On ressent cette artificialité dans l’impossibilité dans laquelle semblent être les acteurs de faire des propositions de jeu. Mia Wasikowska seule tire un peu son épingle du jeu, sans merveilles pour un personnage aussi central, et malgré une relative superficialité. On peut faire grâce aussi à Sacha Baron Cohen, qui peine à trouver une équilibre entre le clown fatigant et l’antagoniste terrifiant, ne parvenant pas à être assez sérieux pour être comique par décalage quand il le voudrait, mais dont la performance ressort par moments, en particulier dans la deuxième moitié voir le dernier tiers. Helena Bonham Carter et Johnny Depp préfèrent cependant grimacer sous leur épais maquillage que de jouer, leurs personnages étant de toute manière très schématiques, Anne Hathaway est aussi ridicule que dans le premier opus, et les autres simplement inexistants… Même le génial Andrew Scott (Moriarty dans Sherlock) aurait mieux fait de s’abstenir que de n’apparaître que pour une vingtaine de seconde, tandis que le Chat du Cheshire n’est plus qu’un chat fantôme sans personnalité…

Les prétentions à l’humour ne contribuent aucunement à leur donner du relief : Tweedledee et Tweedledum sont mignons une fois sur cinq, le Chapelier pour ainsi dire jamais, l’idée d’une relation amoureuse entre le Temps et la Reine rouge vient de nulle part et sert juste de prétexte à quelques sketches assez déplorables, cette dernière parvenant seule à susciter de l’amusement, voire du rire lorsqu’elle provoque un tremblement de terre (ceux qui ont vu le film comprendront).

N’est-ce pas étonnant dans l’adaptation d’une œuvre essentiellement caractérisée par le non-sens ?

 

 

(Non, ce n’est pas drôle.)

Raison et folie des studios

L’une des fautes de grammaire les plus connues de la langue anglaise est tirée de Alice through the looking glass : « Everything is getting curiouser and curiouser ». Dans le film, cela devient « Voilà qui est curieux. »

On suppose que la faute a été conservée dans la version originale du film, mais la trahison qu’implique cette correction par rapport au décalage créé par Carroll est révélatrice du film en général.

La conservation de la même scénariste que le premier Alice (Linda Woolverton, qui a aussi écrit La Belle et la bête, Le Roi Lion, Mulan) aurait dû garantir un résultat à peu près similaire en terme d’univers absurde, et donc à peu près satisfaisant, le premier étant également bien sage eu égard aux romans.

Mais il n’y a simplement plus rien de réellement insensé dans Alice de l’autre côté du miroir, comme si le miroir n’avait d’autre fonction que celle de l’armoire de Narnia, ouvrir un monde différent, alors que Carroll n’avait pas choisi à la légère un objet qui offre un reflet inversé de notre monde : dans son livre, on offre du gâteau sec à Alice pour étancher sa soif, elle doit s’éloigner d’un jardin pour y accéder, courir pour rester sur place, la Reine blanche a des souvenirs du futur, Tweedledee et Tweedledum convainquent Alice qu’elle n’existe que dans les rêves du Roi rouge, et qu’elle disparaîtra dès son réveil… Un récit est même consacré à la transformation de la Reine blanche en mouton, qui ne fait que répéter les mots « crabe » et « plumes », gênant Alice par leur absurdité, alors qu’ils auraient été pleins de sens si elle avait su qu’il s’agissait de vocabulaire de l’aviron, et que la Reine lui donnait ainsi conseil pour manier ses rames dans un bateau. Bref, il regorgeait de situations et de bons mots, assez dignes du réalisateur des Muppets et qu’il aurait été passionnant et hilarant de retrouver dans ce genre de super-production…

Bobin, Woolverton et leurs producteurs font pourtant l’exact contraire, en faisant sens de tout bois (si j’ose dire), détruisant précautionneusement tout ce qui faisait l’intérêt et le sel des œuvres supposément adaptées. Le résumé seul en donne un parfait aperçu : remonter le temps suppose que celui-ci existe et qu’il est linéaire, deux éléments d’une parfaite évidence… dans notre monde, mais pas du tout dans celui d’Alice, plutôt caractérisé par une inquiétante permanence, ou simultanéité de tous les temps. Supposer que le Chapelier ait eu des parents restaure également l’idée d’une société réglée, avec des mariages, l’engendrement et l’éducation d’enfants, des métiers qu’il faut apprendre, bref un monde aussi parfaitement identique qu’on peut l’imaginer, le Chapelier étant même rejeté par son père pour sa fantaisie, et la Reine rouge pour sa grosse tête… Le pays des merveilles n’est plus qu’un monde d’héroïc-fantasy, de moyen-âge merveilleux, et plus du tout une inversion de la rationalité du nôtre. Et tout vient le rappeler : le mot même de « chronosphère » est désespérément commun, rien n’est moins fou que la décoration de la maison du Chapelier fou, le Temps déplace les montres arrêtées de la salle des vivants à la salle des morts, s’occupant du décès d’un vieillard… On nous explique même pourquoi dans Alice au pays des merveilles le Chapelier fou et ses amis attendaient Alice pour le thé, pourquoi la Reine rouge a une grosse tête, pourquoi elle est en conflit avec sa sœur… Comment est-il seulement possible de vouloir à ce point donner une raison à tout et tout sur-rationnaliser, quand le grand intérêt du livre et le seul du premier Alice étaient leur fantaisie ?

 

 

(La seule scène spirituelle du film.)

De l’univers d’ailleurs il y a peu à dire : sa fantaisie est très sage, les décors à la vraie beauté (le château de Temps) étant rares et mal mis en valeur, bref on sent que le chef décorateur Dan Hennah (Le Seigneur des Anneaux 3 : Le Retour du Roi) n’a su que faire de ce que lui léguait Robert Stromberg (Avatar, Le Monde fantastique d’Oz, réalisateur de Maléfique), tandis que le directeur de la photographie Stuart Dryburgh, qui avait pourtant fait du bon travail sur le très agréable La Vie rêvée de Walter Mitty et Backhat, s’est évidemment senti autrement moins à l’aise dans cet univers bigarré que le remarquable Darius Wolski (tous les Pirates des Caraïbes, Sweeney Todd, les derniers Ridley Scott…), conservant seulement la très belle palette de couleurs du film précédent.  Des personnes habituées à mettre en valeur ce type d’environnement et extrêmement qualifiées ont été remplacées par des techniciens n’ayant jamais eu l’occasion de manifester une quelconque inventivité, il n’est alors pas étonnant que ce film en manque, interrogeant sur les choix de la production… On est bien trompés sur la marchandise, après une bande-annonce aussi belle.

Le principal défaut du premier Alice était la transformation d’un monde dénué de sens en histoire d’héroïc-fantasy, explicitant grossièrement sa dimension initiatique : Alice profitait de cette aventure pour acquérir une personnalité et s’imposer dans le monde réel, ce qui est forcément plus facile quand on a décapité un dragon à l’épée en assumant une prophétie et ainsi restauré la paix universelle. Cette suite n’échappe pas à la règle « Pour qu’un film mérite l’étiquette de divertissement familial américain, il faut que les personnages répètent dix fois la même phrase qui lui servira de subtile leçon morale », en multipliant les enseignements inefficaces, en raison de cette répétition, de leur verbalisation (on est toujours plus enclin à suivre un modèle qu’une phrase, surtout laide), et de leur incohérence. Alors que l’un de ces enseignements est qu’il faut accepter le travail créateur et destructeur du Temps, en se soumettant par exemple au travail de deuil pour tourner la page plutôt que de s’enfermer vainement dans le passé (une noble leçon), ce que fait Alice à la fin, cette morale est réduite en morceaux par le fait que le Chapelier refuse d’admettre la mort de ses parents, déprime au point que d’autres doivent essayer de résoudre son problème, et les retrouve en effet vivants à la fin !!

Il est inutile de revenir sur les quelques incohérences graphiques et scénaristiques qui sont le malheureux lot des blockbusters, selon l’équation bien connue : plus d’argent pour payer les scénaristes -> moins de cohérence, comme si les invraisemblances étaient la meilleure commodité pour s’assurer que le spectateur continue d’être embarqué par l’aventure. On l’aura compris, Alice de l’autre côté du miroir est l’un de ces films prétendument « familiaux » qui sont davantage là pour capitaliser sur le précédent succès et gaspiller un potentiel évident que pour nous faire une proposition innovante, créatrice – pour afficher une véritable volonté de nous faire rêver, et pas seulement dans l’objectif de fouiller nos poches pendant ce temps.

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Ciné Séries

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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