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Huis clos #1 : 10 Cloverfield Lane

Huis clos #1 : 10 Cloverfield Lane

Huis clos #1 : 10 Cloverfield Lane

 

Bonjour et bienvenue dans Huis clos, la nouvelle publication irrégulière de Cleek, consacrée aux… huis clos, et qui se propose de critiquer différentes œuvres relevant plus ou moins parfaitement du genre, qu’elles soient cinématographiques, romanesques ou même vidéoludiques ! Vous connaissez tous ce terme, qui désigne une œuvre relatant une montée en tension dans un lieu unique, sans échappatoire extérieure, conformément à son étymologie, signifiant « porte close ». C’est évidemment le genre théâtral qui semble le mieux à même de proposer des intrigues respectant une parfaite unité de lieu, tandis que l’unité de temps contribue au sentiment d’étouffement, ces caractéristiques semblant contraires à l’essence même du cinéma, chaque changement de plan induisant un déplacement du regard et une ellipse, aussi minime soit-elle.

C’est pourquoi le cinéma, quand il s’attaque à ce genre, propose presque toujours de « faux huis clos », l’espace étant limité par exemple à une maison, dans les différentes chambres de laquelle les personnages peuvent se déplacer, ce qui évite la rigidité d’une caméra posée dans une seule pièce, ou dans le cas des semi-huis clos, où l’essentiel de l’intrigue se déroule bien à huis clos, mais est précédé et/ou suivi de séquences s’extrayant de ce lieu.

Ce premier article s’attaquera à l’une des grandes surprises de cette année 2016, le 10 Cloverfield Lane de Dan Trachtenberg, sorti le 16 mars.

 

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Une suite inattendue. Et inespérée ?

 

Si on peut parler pour 10 Cloverfield Lane d’une réelle surprise, c’est que le film n’a été annoncé que deux mois avant sa sortie. Son existence était vaguement connue auparavant sous le titre de travail The Cellar, puis Valencia. Stratégie marketing originale ? L’exact contraire en fait, puisque le film n’avait à l’origine aucun lien avec Cloverfield, et que la production a choisi de capitaliser sur le succès du film de Matt Reeves en retravaillant juste assez le scénario pour prétendre en proposer un pendant.

Et cela se ressent dans 10 Cloverfield Lane, qui ne fait aucune référence à Cloverfield avant la séquence finale, à l’exception vague d’un bulletin radiophonique, lequel n’évoquera quelque chose qu’aux connaisseurs du premier film. Pire encore, l’intrigue reposant essentiellement sur la question de savoir si l’héroïne a été enlevée par un pervers dangereux sous le fallacieux prétexte d’une invasion des Etats-Unis, ou si sa vie a été sauvée dans un monde anéanti, le titre nous indique clairement la réalité de la menace extérieure. On aura beau dire qu’au fond cela n’a pas tant d’importance, l’existence avérée pour le spectateur du monstre n’impliquant pas nécessairement la réalité de la rumeur de contamination radioactive, et qu’il s’agit avant tout d’une histoire de survie dans un bunker, il est évident que le film était pensé fort différemment, et que le nouveau titre ôte de son mystère au dénouement.

En dehors de ce merchandising malhonnête et des conséquences diégétiques de la décision de faire du film un pendant à Cloverfield, nous sommes cependant bien loin de condamner les différences esthétiques entre les deux films, le found footage urbain du premier laissant place à une réalisation académique se prétendant même léchée, majoritairement en huis clos. Tenter de varier les points de vue et les formes sur un même événement nous semble même une bonne idée, et la rumeur selon laquelle un cloverfield-verse serait envisagé, chaque film offrant une perspective très différente plutôt que de constituer une suite au précédent, ne paraît pas inintéressante.

Les a priori sont donc globalement positifs, et renforcés par deux éléments : la présence de John Goodman au casting, l’excellent acteur habitué aux rôles très secondaires nous paraissant un choix habile pour magnétiser le spectateur par sa présence littéralement et figurativement énorme dans le rôle de l’éventuel pervers ; et le scénario co-écrit, avec deux inconnus, et complètement révisé, par Damien Chazelle… le réalisateur et scénariste de Whiplash !

 

 

Un scénario qui voudrait s’envoler

 

La majeure partie du film, on l’a dit, se déroule en huis clos dans le bunker aménagé par Howard (John Goodman), un marines à la retraite obsédé par les théories du complot et l’idée de la fin, d’où qu’elle vienne. Il y est accompagné d’Emmett (John Gallagher, Jr.), qui a participé à la construction du bunker et a donc su tout de suite où aller se réfugier quand il a senti le monde menacé, et de Michelle (Mary Elizabeth Winstead), une jeune femme qu’il a recueillie quand elle a eu un accident de la route, et qui soupçonne vite Howard de l’avoir percutée.

La relation entre Michelle et Howard est d’emblée étrange : la jeune femme se réveille menottée dans une petite salle close par une épaisse porte métallique, et panique naturellement en se croyant à la merci d’un pervers ou d’un être dangereux à la Old Boy, mais son Argus lui demande sèchement sa reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie, sans chercher à lui expliquer les choses de manière posée, et confirmant donc les craintes de Michelle qui n’a effectivement aucune raison de croire à l’histoire étrange et vague d’une apocalypse nucléaire qui se serait déchaînée à l’extérieur, et dont il devient clair que Howard ne sait pas grand chose, alors qu’il interdit tout contact téléphonique avec l’extérieur sous prétexte qu’il serait inutile.

Les scénaristes sont sans doute très fiers du personnage d’Howard, qui dans ses accès de brutalité soudains et de jalousie, dans sa volonté ambigüe de proximité avec Michelle, inquiète en effet sans que l’on sache exactement à quoi s’en tenir, et porte donc seul la tension du film. L’idée que le « gardien » se soit muré dans ses convictions et sa solitude au point de ne pas envisager de laisser ses hôtes sortir, le bunker devenant à la fois espace de protection et de détention, et l’extérieur espace de liberté et d’un danger incertain, est évidemment passionnante, même si le peu de doute qu’il reste par la suite sur ses intentions et sa dangerosité rendent assez mal honneur à la prétention initiale à la complexité. Il lui manque la sympathie du spectateur, ou du moins sa pitié, la violence d’Howard empêchant toujours de croire à ses bonnes intentions.

Paradoxalement, la certitude qu’il représente un danger ôte de sa tension au huis clos. On sait que cela ne finira pas bien dans le bunker, et on continue de percevoir l’extérieur comme une libération, alors même que l’on sait par le titre qu’il s’est réellement passé quelque chose et malgré la scène très réussie où Michelle s’apprête à ouvrir la porte qui la ferait sortir du bunker mais renonce en voyant une femme chercher au contraire à rentrer pour fuir une menace incertaine.

Il faut finalement être vraiment pris par le film pour s’interdire les trente secondes de réflexion qui casseraient tout suspense, et il faut admettre que rares sont les passages qui sont à ce titre remarquables, comme la scène du tonneau, celle du père Noël, et même celle plus facile du conduit d’aération – ceux qui ont vu le film comprendront. Ce qui est également imputable à une BO proprement horrible, pourtant composée par Bear McCreary, entre autres responsable de la musique de The Walking Dead. La musique est simplement omniprésente, et prétend donc à chaque instant créer une tension quand le spectateur n’a aucune raison de ressentir quoi que ce soit, ce qui est particulièrement frappant au début : le prologue maladroitement expédié nous montre à peine le visage de Michelle, qui se contente de prendre la route, et la musique voudrait nous faire paniquer, pour un personnage que nous ne connaissons pas et dans une situation si anodine qu’elle paraît chercher à créer de toutes pièces un sentiment on ne peut plus étranger à ce que les images montrent…

Il va de soi que ces considérations sur la tension sont subjectives, et Marine  « Reanoo » Wauquier y a été bien plus sensible, estimant que le huis clos parvenait à créer le sentiment de malaise qu’il cherchait à charrier et que nous regrettions de ne pas avoir ressenti, parce que 10 Cloverfield Lane ne nous semblait pas avoir donné assez de consistance à la géographie du bunker pour que l’on s’y sente oppressé.

Mais en dehors de ces passages, 10 Cloverfield Lane est d’abord caractérisé par la pauvreté de ses dialogues, qui n’est évidemment un bon point ni pour l’identification avec les personnages ni pour l’adhésion à l’ambiance. On a rarement autant senti chaque conversation comme un mauvais enrobage autour du seul élément énoncé qui justifie la scène, et l’adjonction de l’artificialité à un fonctionnalisme assez vulgaire est d’abord étonnant pour un huis clos, genre exigeant des dialogues incisifs et forts, et nous fait ressentir assez péniblement les longueurs de milieu du film, quand Emmett et Michelle osent/n’osent pas mettre en place leur évasion.

Étonnamment, Dan Trachtenberg met en scène le film comme un bon élève qui veut montrer qu’il a compris la grammaire cinématographique, et prouve en fait régulièrement qu’il ne suffit pas de connaître les formules pour que cela prenne à l’écran. On n’en prendra qu’un exemple marquant, la scène de rencontre entre Michelle menottée et Howard, dont l’entrée se veut soigneusement préparée : on entend ses pas approcher de la porte, celle-ci s’ouvrir brutalement, quelques plans sur Michelle paniquée, la présence de son gardien est suggérée par ses pieds, puis seulement la caméra révèle la masse constituée par la silhouette imposante de John Goodman. Le dévoilement progressif du personnage magnétique du film est évidemment un cliché de mise en scène dont on comprend que Trachtenberg n’ait pas voulu l’éviter, mais il est d’abord assez laid dans les plans choisis, ensuite assez absurde parce que Michelle voit donc Howard avant le spectateur, alors que tout l’intérêt de ce genre de scènes est que le dévoilement soit simultané pour créer une empathie avec le personnage principal, enfin ce procédé doit conférer une présence mystérieuse et forte au personnage, immédiatement cassée par un dialogue qui surprend plutôt que d’impressionner.

 

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Il faut dire que John Goodman n’est étonnamment pas à son meilleur dans un rôle qui semblerait taillé pour lui. La caméra joue de son poids pour lui conférer une présence à l’écran qu’il ne parvient pas à affirmer par son jeu assez peu impliqué, ses expressions faciales assez grossières, et évidemment son personnage mal écrit…

Le montage et la photographie sont également très inégaux, parce qu’ils ont cette même prétention à l’esthétisme léché, à l’application de recettes faciles pour créer une ambiance tendue, mais avec une telle absence de personnalité artistique qu’on peut parfois s’étonner, jamais admirer. Comment par exemple apprécier réellement ce dialogue où Michelle et Emmett parlent, chacun adossé d’un côté d’un mur (pas les meilleures conditions pour dialoguer d’ailleurs), Emmett se trouvant dans un couloir baigné de tons de bleu assez sombre et Michelle dans sa chambre à la lumière rose-orangée, quand il est si criant que ce choix de couleur n’a été fait artificiellement que pour marquer la relation de confiance entre les deux personnages et aiguiller l’émotion du spectateur, sans que les scènes précédentes aient pu laisser présager une telle élégance ?

 

Mary Elizabeth Winstead as Michelle and John Goodman as Howard in 10 CLOVERFIELD LANE; by Paramount Pictures

 

 

Le retournement final a fait couler beaucoup d’encre, et on avouera y être assez favorables dans l’idée – encore une fois, le titre le laissait anticiper – et absolument défavorables dans la manière de faire. D’abord parce que le Cloverfield de Matt Reeves est honteusement oublié : en sortant du bunker, Michelle a affaire à des créatures qui n’ont aucun point commun avec les monstres du premier film, ni physiquement, ni en ce qui concerne leurs aptitudes, ni enfin en ce qui concerne leur origine, puisqu’à aucun moment on ne soupçonnerait qu’ils sont extra-terrestres dans le film de Reeves, là où le film de Trachtenberg ne laisse aucun doute. On se doutait bien que la présence de Matt Reeves et de son scénariste Drew Goddard au générique en tant que producteurs exécutifs ne servait que de caution pour la suite, sans garantir la moindre implication de ces deux personnes qui auraient simplement réalisé le film s’ils l’avaient voulu, la confirmation en est frappante.

Ensuite… parce que la séquence finale n’est simplement pas bonne, alors que les retrouvailles du spectateur et du personnage avec l’extérieur et l’apparition de la menace étaient assez saisissants. Quoi de plus ridicule que de voir ces monstres sans originalité prendre leur temps avec une bêtise coupable et se laisser vaincre d’une manière aussi pathétique par la révélation soudaine d’un talent extraordinaire de Michelle pour le lancer de bouteilles…

C’est que le film avait l’intéressante prétention de montrer comment une femme qui a l’habitude de fuir les complications finit par s’y confronter courageusement, dans un schéma classique de parcours initiatique. Sauf qu’il faut toute la lourdeur de la première scène et une anecdote qu’elle raconte au cours du film sur une fille battue par son père sous ses yeux qu’elle n’aurait pas pu secourir pour qu’on lui prête une vulnérabilité qui contredit tout ce qu’elle est et dit : Michelle est d’emblée posée comme un personnage intelligent et fort, conforme au stéréotype du combattant, l’affirmation qu’elle se serait accomplie grâce aux événements traversés ne pouvant manquer de surprendre.

Il semblerait qu’à l’origine, avant que Bad Robot Productions, la société de J.J. Abrams, ne décide d’adapter le scénario et donc d’en faire un pendant à Cloverfield, la fin ait été très différente : Michelle sortait du bunker, prenait la voiture pour se rendre à Chicago, et y découvrait la ville ravagée, preuve que Howard ne lui avait pas menti. Ce qui est curieux, c’est que ce dénouement nous aurait paru autrement plus satisfaisant par rapport à Cloverfield, et même en soi, que celui supposé raccrocher les wagons, et qui en plus de ne pas être captivant, fait oublier par sa relative longueur l’épisode du bunker, quand la version originale reposait essentiellement sur Howard, la véracité de ses propos et la complexité de ses motivations. « Reanoo » ajoute qu’effectivement la longueur de cette séquence finale et son peu de lien direct avec l’intrigue précédente rappelle qu’il s’agit d’une addition artificielle, et pas simplement d’un twist intelligent. Dans les deux cas, le film présente deux monstres, celui de l’extérieur et celui de l’intérieur, celui qui est évident et fictif, et celui qui ressemble aux gens que nous côtoyons, et c’est justement la raison pour laquelle la première version nous paraissait à ce point plus fine.

 

En bonus, le court-métrage de Trachtenberg dans l’univers de l’excellent jeu Portal, et qui annonçait déjà certains des défauts de son premier film.

 

 

 

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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