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Critique de Zootopie – Disney en perd son lapin

Critique de Zootopie – Disney en perd son lapin

Zootopie : un film au ras des carottes ?

 

Zootopie est le 55ème des « Classiques Disney », faisant suite dans cette catégorie aux Nouveaux héros, à La Reine des Neiges, aux Mondes de Ralph, à Winnie l’Ourson et à Raiponce pour ne citer que les titres de ces dernières années. Soit des succès mitigés, où pour pallier un certain épuisement des formes traditionnelles, le studio a cherché à innover, graphiquement, narrativement, dans ses univers, ses références, mérite suffisant pour compenser l’inégalité des productions.

Alors que le studio Pixar, propriété de Disney mais créativement libre, est connu pour ses films à double-lecture, destinés à plaire à tous les âges, pour son acuité dans les dialogues et sa finesse dans la réflexion (même si Le Voyage d’Arlo va par sa linéarité et sa simplicité à l’encontre de ces principes, et que Vice Versa ne propose pas réellement de lecture à ses jeunes spectateurs), les films Disney visent un public plus jeune, enchantant surtout les spectateurs plus âgés en jouant sur leur plaisir régressif à se replonger dans des œuvres enfantines.

Zootopie est a priori un projet très prometteur, ce qui explique l’engouement dont il a joui dans l’équipe de cleek, puisqu’il se déroule dans une ville où les animaux cohabitent, ayant dépassé leurs instincts et oublié la chaîne alimentaire au profit d’un mode de vie « anthropomorphe » (même si les hommes n’existent pas dans cet univers), similaire au nôtre. On imagine d’emblée avec un titre pareil les possibilités infinies, en terme d’humour et de surprises narratives, avec lesquelles les créateurs vont être libres de composer, et qui sont d’autant plus intéressantes que l’animalier anthropomorphe, comme le robotique de Wall-E par exemple, est mieux capable de stimuler l’imagination et de favoriser l’identification des spectateurs âgés, plus en peine de suspendre leur crédulité dans d’éternels films de princesse.

Les auteurs n’en ont d’ailleurs pas mauvaise réputation, Rich Moore ayant réalisé l’intéressant Les Mondes de Ralph et Byron Howard co-réalisé le très réussi Raiponce, en plus d’avoir travaillé comme animateur sur Mulan, Pocahontas, Lilo et Stitch, Frère des ours et Chicken Little, tandis que Jared Bush avait contribué au succès des Nouveaux Héros. Alors, Zootopie est-il un concentré du meilleur de Disney ?

 

 

On nous prend pour des lapins crétins !

 

On suit donc dans Zootopie les aventures d’une lapine qui, rêvant de s’illustrer dans la police, où ne travaillent pourtant que des animaux imposants et redoutables (rhinocéros, ours, éléphants, commandés par un buffle), enquête sur des disparitions mystérieuses. L’intrigue a l’intérêt d’imiter le film noir, avec quelques scènes de nuit, une histoire d’enlèvement dans une limousine, l’implication de la mafia, quelques courses-poursuites, une conspiration interraciale…avec ce défaut que toute personne ayant déjà vu l’un de ces films dans sa vie sera capable d’anticiper les twists une demi-heure à l’avance. Si le retournement final de la Reine des neiges fonctionnait si bien, c’est qu’on n’en attendait simplement pas dans une histoire de princesses, tandis que le genre même du film noir en nécessite, et qu’un bon retournement implique forcément des personnages déjà aperçus par le spectateur et normalement à l’abri de tout soupçon…

Ce n’est pas que le twist principal soit indigne d’intérêt, au contraire, toute la didactique du film repose dessus pour livrer un enseignement humaniste pertinent, sur la nécessité de la confiance en l’autre pour la construction commune d’un véritable édifice social, et donc le besoin de renoncer à nos peurs immotivées, à nos préjugés, notamment ceux qui reposent sur le physique des gens, pour avancer ensemble. C’est qu’il n’est pas amené avec assez de subtilité pour réellement intéresser, et que la succession très artificielle de découvertes à la fin du film nuit grandement à l’efficacité de ceux qui comptent.

Il faut dire que la subtilité est loin d’être la caractéristique principale du film, au contraire, les déductions du personnage principal sont aidées par des coïncidences, aussi grossières les unes que les autres qu’elles sont nombreuses et sont pratiquement les seuls rebondissements d’une intrigue qui sans cela pataugerait indéfiniment. On donnerait bien des exemples, mais il y en a tant qu’en sélectionner est déjà une épreuve, et tout spectateur s’aperçoit dès le premier quart d’heure que c’est un peu fort de café, alors au bout d’une heure quarante-cinq… Si les films pour enfants nous ont évidemment habitués aux facilités d’écriture, incluent au premier chef les coïncidences qui sont supposées rendre l’intrigue plus lisible en leur donnant une médiocre vision du réel, leur nombre comme leur nature horripile au détriment de tout plaisir pris à l’intrigue.

Le spectateur étant présumé incapable de réfléchir, l’histoire est découpée en sous-intrigues, clairement localisées et délimitées dans le temps, et résolues rapidement, beaucoup trop rapidement pour permettre à l’intrigue de se déployer de manière aussi intéressante que le pitch le laissait espérer, y compris pour les nœuds principaux de l’intrigue. C’est au point que l’on est déboussolé lors de l’arrestation du maire, plus devinée que vue, classée en deux minutes, l’histoire se poursuivant sur une durée assez longue sans même que l’on comprenne son rôle et qu’il soit apparemment interrogé par la police !

Il paraît en fait évident que le film a été raccourci, sa durée présente excédant déjà la plupart des productions similaires, ce que l’on voit dans une image aussi anodine que la chute des deux personnages principaux d’une cascade, suivie immédiatement d’un plan où ils sont en bas, donc sans que leur plongeon ait été visible, une ellipse qui surprend déjà sur le moment, et ne saurait être autrement justifiée que par une tentative de réduire la durée du film, ce qui a pu se faire également sur des segments plus importants. Il a par ailleurs paru nécessaire qu’un personnage oralise tout ce que le spectateur avait compris, et on ne nous épargne pas même des micro flash-backs à la fin d’une inutilité navrante. Bref, le film nous fige peu agréablement dans une posture de passivité totale.

 

 

Disney nous donne une carotte après nous avoir promis le champ

 

Judy Hopps est l’un des héros Disney les plus agaçants que l’on ait vus depuis très longtemps. Voulant créer un personnage de paysanne destinée à la culture des carottes débarquant dans la grande ville, les auteurs du film ont confondu candeur et stupidité : elle parle trop, souvent pour ne rien dire, presque toujours pour manifester une naïveté qui a dû être pensée comme drôle alors qu’elle est aux antipodes de l’humour. Qu’elle paye une glace à un gamin alors que tout spectateur a flairé l’arnaque est limite, mais que cinq minutes du film soient consacrées à cette scène, qui doit être l’une des plus longues du film, est une erreur dramatique singulière ; qu’elle décide d’impressionner son chef en dressant 200 PV en une matinée et déprime d’être injuriée par les personnes mal garées nous interroge sur la valeur de son grade de lieutenant de police ; qu’elle n’hésite pas, alors que le commissaire l’a privée de travailler sur les enlèvements, à dire en sa présence à la femme de l’un des disparus qu’elle le retrouvera, donne une étrange leçon aux enfants sur l’importance de la désobéissance ; Qu’elle démissionne pour avoir attisé les haines par son discours, dont il est certes hallucinant qu’elle ne voie pas la dangerosité, comme si elle était la seule coupable des débordements et portait donc le monde sur ses seules épaules, renonçant ainsi à arranger les choses, est carrément irresponsable.

Son compagnon d’aventures, le Renard Nick Wilde, est heureusement bien mieux écrit, dans son histoire comme dans ses répliques, et vient apporter ce qu’il faut d’âme et de subtilité au monde de Zootopie pour lui éviter de sombrer. Parce qu’étonnamment, aucun des autres personnages secondaires n’est soigné, leur existence n’étant justifiée d’ordinaire que par un gag, après quoi ils s’évaporent…sans avoir eu aucune importance forte sur l’intrigue ! Qu’il s’agisse de l’officiel Clawhauser, du Yak auquel appartient le club naturiste, de Mr. Big, du fennec qui sert de compagnon à Nick, de Flash le paresseux, les personnages semblent répondre à un besoin de remplissage, et on ne parle même pas des personnages secondaires qui non contents d’être à peine présents ne sont pas même liés à une situation humoristique (le maire, Gazelle…) !

 

 

C’est que Zootopie exploite très mal et très peu l’immense univers sur lequel reposaient l’essentiel des attentes (suscitées par la promotion du film elle-même) : les environnements ne sont pas inventifs, et leurs spécificités n’ont pas réellement d’impact – c’est au point que lors de l’exposition des biotopes constituant la ville…on nous dit qu’il en existe douze, dont trois sont mentionnés, et pas du tout les autres, ah… – , les gags liés aux espèces peu nombreux, et comme on l’a dit les personnages ne sont pas nombreux ni soignés. Au contraire même, cet univers paraît excessivement simpliste (ne donnons qu’un exemple, très parlant : il n’existe pas d’agents de police, tout le monde est lieutenant, et on est catapulté dès sa nomination au commissariat central de la grande capitale – il semblerait d’ailleurs qu’i n’existe simplement aucun autre commissariat – même si l’on n’y a jamais mis les pattes), on ne comprend pas fort bien comment la ville, et a fortiori le monde sont organisés…

C’est à se demander si l’univers n’est pas destiné à être franchisé, voire s’il n’était pas pensé dès le début comme une série d’animation plutôt que comme un film, le format long avec des intrigues variées semblant bien plus propre à lui rendre honneur. Cela ne dédouane pas les animateurs, qui se montrent étonnamment peu créatifs, et si la technique est parfaitement maîtrisée – le travail sur la luminosité est particulièrement impressionnant – on était plus impressionné par la richesse visuelle des Nouveaux héros, finalement bien mieux réalisé, malgré un aboutissement technique moindre.

 

https://youtu.be/lMm7IR-5ebE

 

Un film au ras des carottes

 

En somme, on se réjouit de la manière dont Zootopie cherche à nous parler de la société contemporaine, dans un entre-deux judicieux entre parabole et simple transposition, notamment dans son expression de la peur et de la haine qui rejaillissent avec une violence insoupçonnée à l’encontre du prochain en temps de crise, et de l’éloge humaniste du vivre-ensemble malgré les différences les plus patentes. Mais on déplore la manière dont elle le fait. En dehors d’une intrigue cousue de fil blanc, le film fait se succéder les sketches d’une drôlerie exceptionnellement rare (les meilleurs moments : le bus au début dont les entrées sont adaptées au format des animaux, le chef fan de Gazelle, les policiers se déguisant pour l’infiltration, les tigres danseurs pop au moment du générique de fin, et c’est tout ?), dans un univers mal mis en valeur par une écriture peu créative, une réalisation sans aucune inventivité et une musique insipide, la chanson assez valable de Shakira composée spécialement n’étant utilisée que comme le cliché de la musique pop accompagnant la découverte de la ville, et pas pour accompagner l’action…

Alors que Raiponce brillait par la fraîcheur de son scénario linéaire et Les Mondes de Ralph par ses environnements imaginatifs, il est difficile de comprendre que la coopération de leurs créateurs aboutisse à un résultat diamétralement opposé aux qualités de chacun. L’enfant qui n’aura aucune notion de film noir et d’humour pourra pleinement apprécier, aux plus grands il ne reste plus qu’à conseiller l’excellente série de bandes dessinées Blacksad, imaginant dans un univers peuplé d’animaux anthropomorphes les enquêtes d’un chat noir, série à laquelle on songe si souvent en regardant Zootopie qu’on pourrait se demander si ses créateurs ne l’ont pas lue et n’ont pas tenté de l’adapter pour une autre catégorie d’âge et sans payer de droits à ses auteurs…

Ciné Séries

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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