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Idina Menzel et le secret de La Reine des Neiges

Idina Menzel et le secret de La Reine des Neiges

Idina Menzel, arme pas si secrète de La Reine des Neiges ?

 

Connaissez-vous Idina Menzel ? Si vous répondez par la négative, il est pourtant fort probable que vous ayez déjà entendu sa voix. Idina Menzel est, en effet, l’interprète de la version anglophone de La Reine des Neiges, et donc du tube auquel nul d’entre vous n’aura échappé : Let It Go. Mais loin d’être « seulement » la voix d’Elsa, Idina Menzel est avant tout une superstar de Broadway. Révélée en 1995 dans la comédie musicale Rent, dans laquelle elle joue le très pittoresque rôle de Maureen, Idina Menzel persiste et signe en 2003 en participant au cast original de ce qui deviendra l’un des plus grands succès de Broadway : Wicked. Deux casts originaux de comédies musicales et deux succès commerciaux époustouflants, il ne saurait y avoir de hasard là-dedans : la voix d’Idina Menzel transforme presque tout en or. Le succès de La Reine des Neiges, lui, ne doit rien au hasard, car Disney a tout simplement creusé un peu plus l’ornière créée par l’histoire originale de Wicked. Démonstration.

 

Une carrière à Broadway

 

En 1995, un certain Jonathan Larson élabore l’idée d’une comédie musicale, intitulée Rent, et s’inspirant notamment de l’opéra de Giacomo Puccini, La Bohème. Rent raconte l’histoire de jeunes artistes touchés par la précarité et le virus du Sida tout en relatant leur vie amoureuse. Les personnages de la comédie musicale sont aussi bien hétérosexuels que membres de la communauté LGBT, et représentent une multitude d’origines ethniques. Rent fut un immense succès, que son créateur, Jonathan Larson, ne connaîtra malheureusement jamais : il meurt d’un anévrisme la veille de la première représentation de la comédie musicale.

Idina Menzel, elle, a bien connu le succès de Rent, puisqu’elle figure notamment dans le cast original de 1995 et reviendra jouer son personnage dans un film célébrant les dix ans de la comédie musicale en 2005. Son personnage ? Celui de Maureen, une bisexuelle un peu volage mais ô combien séductrice, qui rend quelque peu fou son ex et sa présente petite amie (incarnée dans la version de 2005 par l’excellente Tracie Thoms, apparue notamment dans Boulevard de la mort, d’un certain Quentin Tarantino et la série Cold Case), qui immortaliseront leurs doutes et les turpitudes de leur relation avec Maureen dans la chanson Tango : Maureen. Mais la « grande » chanson de Maureen, qui restera dans les annales, c’est Take me or leave me, où l’on a déjà un assez bon aperçu du talent de la chanteuse.

 

Mais si Idina Menzel a d’abord pu se faire connaître à Broadway grâce à Rent, c’est avec Wicked qu’elle atteindra réellement le statut de célébrité, révélée au grand public de New York et de Londres, où la comédie musicale se joue de façon quasi ininterrompue depuis la date de sa création en 2003 par le compositeur Stephen Schwartz, seulement concurrencée à ce titre par un certain Fantôme de l’Opéra. Car tout le génie et le charme de Wicked tient à son héroïne, Elphaba, dont Idina Menzel a décroché le rôle, là encore dans ce qui sera le cast original de la comédie musicale.

 

Idina Menzel & the Wicked Witch of the West

 

Wicked est l’adaptation à Broadway du roman Wicked : La Véritable Histoire de la méchante sorcière de l’Ouest, de Gregory Maguire, lui-même basé sur l’univers du Magicien d’Oz, dont il se veut le prequel. Car l’histoire de Wicked est avant tout celle d’Elphaba, destinée à devenir la Méchante sorcière de l’Ouest (the Wicked Witch of the West), qui s’opposera à Dorothy et à la « bonne » sorcière Glinda. Le récit de Wicked se passe à une époque où Elphaba est encore une jeune sorcière extrêmement puissante, mais portant malheureusement le fardeau d’une peau verte qui l’exclut de la communauté et lui vaut d’être rejetée par sa propre famille. Elphaba entre à l’académie de Shiz, où elle fera la connaissance de la très populaire mais bien moins puissante sorcière Glinda : un temps ennemies, puis rivales, les deux sorcières finissent par se vouer une amitié indéfectible.

Wicked est une œuvre exceptionnelle, tant par sa subtilité narrative que par son extrême richesse musicale – qui s’associent de façon à ce que la musique de Wicked devienne le principal narrateur omniscient du récit – et a été saluée par la critique et le public en tant que telle. Tout le talent de Wicked repose sur sa capacité à nous faire nous identifier à Elphaba, sorcière entière et généreuse, qui ne se plie pas aux conventions et à laquelle sa puissance et sa peau tragiquement verte vaudront bien des malheurs. La tragédie d’Elphaba, c’est qu’elle souhaite être acceptée et reconnue par une communauté qui n’a, elle, qu’une envie : la rejeter du plus fort de son être. À un tournant du récit, dans la chanson No Good Deed (une référence à l’expression « No good deed goes unpunished », que l’on pourrait traduire par « Les bonnes actions ne sont jamais récompensées »), Elphaba annonce qu’elle ne souhaite plus faire le bien et, face au rejet, sera désormais celle que les autres perçoivent : une sorcière redoutable et méchante.

 

 

Il faut cependant se pencher sur une autre chanson, The Wizard and I, qui se situe beaucoup plus tôt dans l’action, et qui pourrait être mise en parallèle avec No Good Deed : Elphaba, à qui l’on a annoncé qu’elle allait rencontrer le Magicien d’Oz, se prend à rêver une vie normale. La chanson se veut joyeuse et optimiste et pourtant, si l’on écoute attentivement la musique, l’auditeur attentif peut percevoir une sorte de menace latente et inquiétante qui, déjà, plane sur Elphaba. Car Wicked, tel un narrateur omniscient, joue sur la connaissance que le public a de l’œuvre du Magicien d’Oz. Elphaba est vouée à devenir la Méchante Sorcière de l’Ouest en dépit de ses efforts, elle ne le sait simplement pas encore, et toute la tragédie de l’œuvre naît du décalage entre le savoir du public et le savoir, plus limité, de l’héroïne.

 

Une Reine des Neiges prédestinée ?

 

Et La Reine des Neiges, dans tout ça ? Il existe effectivement une qualité « Disney-esque » à l’accompagnement instrumental de Wicked et au personnage de la jeune sorcière Elphaba, mais cela suffit-il à établir une comparaison entre les deux œuvres ? Nous irons, en fait, beaucoup plus loin :  l’histoire de La Reine des Neiges s’inspire officiellement du conte de Hans Christian Andersen, et, plus officieusement de Wicked, et le choix d’Idina Menzel, première interprète d’Elphaba, pour incarner le personnage d’Elsa ne doit rien au hasard. Au vu du succès et de la renommée de Wicked, il y a fort à parier que Disney a délibérément choisi la voix d’Idina Menzel plutôt qu’une autre. Il est d’ailleurs assez révélateur, à l’écoute des différentes versions linguistiques de Let It Go, de voir que toutes les voix d’Elsa respectent le timbre si caractéristique de mezzo-soprano/soprano d’Idina Menzel. La preuve en images.

 

Les points communs et thèmes partagés entre l’histoire d’Elsa et d’Elphaba sont nombreux : Elsa et Elphaba sont toutes deux pourvues de pouvoirs magiques, qu’elles ne contrôlent pas toujours et qui sont la source de leur différence, et de leur malheur. Pouvoirs magiques qui, dans les deux cas, effraient d’ailleurs beaucoup les autres personnages. Elles ont une amie très proche qui leur est fidèle, Glinda pour Elphaba et Anna pour Elsa, mais qui ne les comprendront jamais totalement et qu’elles envieront toujours un peu pour leur capacité à s’intégrer dans une société normale. Elsa et Elphaba tenteront, toutes les deux, de quitter cette société qui les rejette à un point du récit, moment fatidiquement ponctué d’une chanson majeure dans le cours du récit. Les parents des deux héroïnes sont morts ou tout comme : le père d’Elphaba voue une haine à sa fille et sa mère est morte en couches. Toutes deux ont une petite sœur envers qui elles éprouvent de la culpabilité, car celle-ci s’est retrouvée handicapée ou mise en danger par leur faute. Et passons sur les deux prénoms assez proches d’Elphaba et Elsa.

Le thème du pouvoir politique et de l’imposture est lui aussi très présent dans Wicked (on ne détaillera pas plus cette question de crainte de vous spoiler si vous allez, un jour, voir la comédie musicale). Même musicalement, il est difficile de trouver une différence foncière entre les deux univers, et la reprise de leur thème musical respectif qui est chanté par Elsa et Anna de façon quasi simultanée lorsque cette dernière retrouve sa sœur pour mieux souligner tout ce qui les sépare et leurs différences irréconciliables (vidéo ci-dessous) est peut-être une idée reprise de LA chanson emblématique de Wicked, chantée à deux voix par Glinda et Elphaba : Defying Gravity. Si vous doutez encore, une écoute successive de The Wizard and I et The First Time in Forever pourrait bien achever de vous convaincre, car on y retrouve certaines similitudes : une dynamique de voix proche, des couplets dans un ambitus réduit qui se rapproche de la voix parlée alors que les refrains sont beaucoup plus lyriques.

 

 

Alors, succession de hasards, de similitudes et de coïncidences, ces ressemblances troublantes entre Wicked et Frozen, dans son titre anglais (comparables jusque dans le titre, qui tient en un seul mot et qui se trouve être un adjectif) ? Pas lorsque l’on sait qu’Idina Menzel joue Elsa et Elphaba, car il s’agit là d’une nouvelle similitude presque trop énorme pour passer inaperçue. Dans quelle mesure La Reine des Neiges tient de l’hommage, de la référence inconsciente ou d’une « inspiration » très soulignée de Wicked ? C’est une autre histoire.

 

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