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Doit-on souhaiter l’humanisation des robots ?

Doit-on souhaiter l’humanisation des robots ?

Jusqu’où aller dans cette quête d’une humanité pour les robots ?

 

Objet de fantasme ou héros de fiction cinématographique comme littéraire, les robots n’ont jamais laissé indifférent. Et comme l’homme aime se prendre pour Dieu, il a depuis longtemps cherché à construire le robot parfait. Le sujet tient d’autant plus à cœur que la technologie ne cesse d’évoluer, et que de nouveaux progrès permettent continuellement de pousser un peu plus loin les limites de la création robotique.

Mais qu’est-ce qu’un robot parfait ? À grand renforts de scénarii hollywoodiens, on a fait miroiter aux yeux de l’humanité différents mythes plus ou moins idylliques : les robots, simple machine mécanique, deviennent de plus en plus humains, au point d’en devenir humains – ou presque. Car là semble résider désormais tout l’enjeu du robot : faire du robot un homme de fer. Cet objectif, qui en fait rêver certains, en inquiète d’autres.

 

Que voulons-nous ?

 

Le robot est depuis longtemps dans notre culture. Que ce soit dans notre imaginaire ou dans notre quotidien, le robot présente de multiples facettes et casquettes. Mais s’il y a bien une caractéristique qui n’a jamais changé, c’est bien l’objectif utilitaire du robot.

Si l’on laisse de côté tous les travaux sur les automates du 18e siècle ou les chiens robots de ces dernières années, il faut reconnaître que le robot a toujours été vu comme une machine utilitaire. Déjà dans l’œuvre d’Isaac Asimov, le robot était une machine utilitaire. Que ce soit dans les usines, où le travail ouvrier s’est petit à petit automatisé à l’aide de bras mécaniques ou de toute autre machine programmée, ou dans les hôpitaux, où le bras mécanique a une nouvelle fois remplacé (bien qu’ici, de façon partielle uniquement) celui de l’homme lors des opérations les plus délicates, les robots sont là pour nous faciliter la vie. En nous épargnant le travail pénible, voire impossible (parlons des sondes et des machines d’exploration lunaire ou martienne), le robot aide l’homme – ou le remplace, en fonction du point de vue que l’on prend. De même, les robots de cuisine sont là pour battre vos blancs en neige à votre place (quel soulagement !) ou réduire en purée vos patates à votre place (ô joie… !), vous facilitant ainsi la vie.

Le robot devient donc l’auxiliaire de l’homme. Cette idée a ainsi germé, et de nombreux projets veulent promouvoir le robot comme auxiliaire de vie. Le robot remplacerait une nouvelle fois l’homme, mais dans des tâches sociales, et non plus ouvrières, telles que l’accompagnement moral de personnes âgées, ou l’accueil du public. Mais le robot est aussi un auxiliaire de formation, comme on peut notamment le voir dans cette vidéo présentant ce robot-patient, permettant aux jeunes dentistes à s’entraîner sans doute de suite arracher des dents et des cris à de pauvres victimes.

 

 

Bien évidemment, limiter les fonctions du robot à un aspect utilitaire reste un peu restrictif, et il faut reconnaître au robot quelques utilités oisives. Ainsi, nous parlons du chien robot : le robot sert en effet de remplaçant affectif par le biais de ces jouets robotisés. Chat, chien, dinosaure, il y en a pour tous les goûts. Il y en a même pour les adultes, puisque le marché du robot sexuel se développe toujours plus !

Le robot est-il nécessaire ? Oui, répondront sans hésiter certaines personnes, pour qui l’infaillibilité du robot a fait ses preuves. Il est vrai que la précision du robot fait rêver l’homme, qu’il soit chirurgien des mains ou auxiliaire de vie. Le robot devient de plus en plus présent au quotidien, que ce soit sous une forme très mécanisée ou une forme plus sophistiquée (pour ne pas dire humanoïde). Cela fait désormais l’objet d’une quête endiablée : la quête de l’humanité. Maintenant que le robot est parmi nous, il doit être comme nous.

 

Peut-on le vouloir ?

 

Il est certain que le robot évolue. À l’image du singe qui a évolué pour donner l’homme, le robot change de visages au fil des avancées technologiques. Parlons visage, justement, pour commencer. Alors que le rôle voulu pour le robot a connu une évolution certaine, l’apparence du robot a suivi la tendance. En effet, les considérations esthétiques ne sont pas les mêmes pour un robot de cuisine, un robot de chaîne de montage automobile, ou un robot de compagnie. Les traits du robot se veulent de plus en plus humains, et il faut admettre que ce courant anthropomorphique est de plus en plus convaincant dans sa réalisation. L’on pourrait notamment citer les œuvres (oui oui, des œuvres d’art, presque) du roboticien japonais Hiroshi Ishiguro, dont le réalisme des androïdes qu’il a créés est plus que saisissant.

 

 

Mais l’habit ne fait pas le moine, et la peau en silicone ne fait pas du robot un humain. Plus que l’apparence, c’est le comportement qui fait aussi l’objet d’études. Ainsi, comme la vidéo nous le montre, certains travaux portent notamment sur ces caractéristiques que l’on ne remarque pas forcément de façon consciente, comme les tics du visage, ou les mouvements involontaires. Ainsi, de façon plus anecdotique, on peut parler de ces poupées sexuelles aujourd’hui dotées de la capacité de respirer (du moins, de mimer un mouvement respiratoire). Mais ce sont des choses qui nous semblent aussi basiques que l’équilibre qui font l’objet d’un enjeu de taille : la démarche humaine implique un équilibre qui s’apprend, en tant qu’humain, et qu’il faut réussir à modéliser pour que le robot puisse l’apprendre à son tour. Tout ce qui implique le travail de nos articulations, muscles et tendons s’avère être un challenge qui bloque encore la voie vers un robot humanisé parfait.

Enfin, si les progrès, quoique insuffisants, sont significatifs en ce qui concerne la mobilité et la gestuelle du robot, là ne réside pas l’enjeu majeur du robot humain. En effet, c’est du côté de l’intellect qu’il faut se pencher, et plus précisément de l’intelligence… L’intelligence artificielle (ou I.A. – ou A.I. en anglais) est depuis des années au cœur de la problématique, puisque c’est bien l’objet de nombreuses recherches : créer une conscience semblable à celle de la conscience humaine, mais pour le robot. Si les mécanismes de création de la conscience ne sont pas réellement connus (la conscience est-elle génétique ? Spirituelle ? Les paris sont ouverts…), l’intelligence artificielle, par le biais de l’apprentissage automatique notamment, est depuis longtemps vue comme l’alternative possible – voire miracle – pour les robots.

 

« Can a robot turn a… canvas into a beautiful masterpiece? – Can you ? » – I, Robot

 

Cette idée, loin d’être récente, est notamment le fruit des recherches en linguistique de Chomsky, qui fut le premier à émettre l’idée qu’une grammaire universelle, qui serait commune à chaque être humain est présente en chacun de nous dès la naissance. Cette grammaire universelle, qui serait simplement une prédisposition générale au langage, et qu’il suffirait de spécialiser pour une langue spécifique, a inspiré certains linguistes et chercheurs qui ont rêvé à une modélisation précise du langage. Puisque le langage est à l’origine de la pensée humaine, et que le langage peut se modéliser, la pensée humaine pourrait ainsi être intégrée à une machine. C’est du moins la théorie sur laquelle ont planché de nombreux scientifiques à l’époque (soit dans les années 1950), avant que les limites d’une grammaire pas si modélisable que cela ne s’imposent.

La recherche a alors pris un autre cours en se penchant sur une autre modélisation du comportement humain : les statistiques. Certains courants suggéraient ainsi que les humains faisaient inconsciemment un travail de statistiques dans leur vie quotidien : c’est ainsi que l’apprentissage automatique est né. En incorporant dans un ordinateur des milliers de données, et en demandant à cet ordinateur de faire un travail statistique à ces données, ce dernier peut « apprendre » en choisissant les options les plus probables à certaines situations pour tenter de s’approcher d’un comportement ou de réponses typiques de l’homme. C’est en tout cas sur ce fonctionnement là qu’a été mise sur pied à l’époque l’intelligence artificielle ELIZA (psychothérapeute virtuelle qui répondait, et répond toujours, de façon plus ou moins approximative à vos remarques grâce à une détection de mots clés dans vos propos) ou plus récemment le site Cleverbot, autre intelligence artificielle qui offre inévitablement de longues soirées d’amusement à celui qui s’aventure à lui parler.

De très nombreux films traitent de la question de l’intelligence artificielle, de l’ancien A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg à Chappie de Neill Blomkamp, traitant de la construction enfantine d’une conscience artificielle, mais aussi le récent Ex Machina de Garland, ou encore Her de Jonze qui traite précisément de l’apprentissage automatique. Mais il ne s’agit pas uniquement de fiction. La question du développement d’une intelligence artificielle à l’image de la conscience humaine par un enfant fait notamment l’objet d’études à Berkeley, où le robot Brett tente de suivre les cycles d’apprentissage d’un enfant.

Là encore, si les progrès sont nombreux, les limitations restent tout aussi voire toujours plus nombreuses, et l’intelligence artificielle ultime ne semble pas encore d’actualité.

 

Doit-on le vouloir ?

 

Bien que – nous venons de le voir- l’homme soit encore loin d’avoir créé LE robot humain par excellence, la question se pose cependant de la pertinence de cette quête. En effet, à l’image des différentes questions éthiques que posent de nombreux sujets liés à la création tels que le clonage ou la recherche embryonnaire, la mise sur pied de robots humanisés prête dans une plus ou moins grande mesure à débat. Sans parler de risques, de nombreuses considérations sont cependant à prendre en compte.

Pour reprendre ce qui a été développé un peu plus haut, le robot parfait implique donc l’intégration d’une Intelligence Artificielle qui soit à la hauteur de la conscience humaine. En admettant que l’on parvienne un jour à atteindre cet objectif, le robot, machine sans conscience propre, dont le système est construit sur une base binaire, et qui ne répond (jusque là) qu’à des injonctions définies – de plus en plus complexes pour coller de plus en plus à une réalité infiniment plus complexe, certes, mais définies quand même – serait alors en mesure d’avoir cette subjectivité humaine qui lui faisait alors défaut. Non content d’exécuter des ordres, la machine serait en mesure d’avoir un jugement et de prendre des décisions, comme un homme.

 

Le robot, bientôt capable de juger de la dangerosité d’une situation ? (Chappie, Neill Blomkamp)

 

La machine, en tout point infaillible – l’homme étant la seule source d’erreur possible quand il s’agit des actions des machines, puisque ces dernières ne font qu’exécuter à la perfection ce qu’on leur impose – si ce n’est dans son incapacité à nuancer, à interpréter et à s’adapter, serait absolument infaillible. Mais incorporer de la subjectivité dans un système voulu objectif et purement mathématique, n’est-ce pas là faire un pas en arrière dans cette quête de perfection ? L’erreur étant la caractéristique de l’homme (le libre arbitre humain n’est-il pas à l’origine du premier et principal péché dans le dogme chrétien ?), offrir aux robots la subjectivité humaine par le biais d’une conscience humaine revient à leur faire un cadeau empoisonné.

Bien évidemment, quand on aborde la question des robots et du libre arbitre, la notion de risque induit presque automatiquement et immédiatement un relent de révolte des robots à la Terminator : si la menace d’un épisode à la Skynet peut nous faire sourire, ce sourire n’est pas affiché sur toutes les lèvres. En effet, les déclarations détonantes de Stephen Hawking, appuyées par les propres inquiétudes de Elon Musk, sur les dangers de l’Intelligence artificielle rappellent que tout le monde ne s’accorde pas sur les bénéfices et l’innocence de ces travaux sur l’intelligence artificielle.

 

 

Sans être aussi alarmiste, la question de l’humanisation du robot nous confronte au problème de la déshumanisation de l’homme. Là encore, cela peut paraître anecdotique, mais des scientifiques se sont inquiétés de l’effet de déshumanisation de l’autre que pourrait avoir la prolifération de robots sexuels. Si le développement de ces poupées de plus en plus technologiques et réalistes est croissant, cela se ferait au détriment du partenaire sexuel réel, la femme (de façon majoritaire, les poupées étant majoritairement féminines) devenant de plus en plus stéréotypée et réifiée aux yeux des utilisateurs. Robot humain et humain déshumanisé. C’est du moins les risques que dénonce Kathleen Richardson dans son étude. Le robot finirait-il par remplacer l’humain, et l’humain le robot ?

(Certains objecteront peut-être qu’un robot sexuel parfaitement humain n’est pas souhaitable : pourquoi mettre toutes les caractéristiques humaines féminines dans un robot, quand on peut s’épargner leur blabla constant et leur inconstance ?)

 

C’est sur ce petit clin d’œil que notre réflexion se clôturera. Qu’est-ce qui caractérise l’humanité ? Le travail sur l’humanisation du robot a au moins le mérite de soulever ces questions, autant linguistiques, philosophiques, physiologiques, psychologiques qu’idéologiques. Ni le robot ni la réponse ne sont – pour le moment – disponibles.

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@Marine_Wqr

Doctorante en Traitement Automatique des Langues, je n'ai de cesse de chercher, sur tout et rien. Je cherche encore ce que j'essaye de trouver.

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