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Les bijoux du cinéma asiatique #5 : Stoker

Les bijoux du cinéma asiatique #5 : Stoker

Présentation du film « Stoker » de Park Chan-Wook

Ringu, Old Boy, A Bittersweet Life… autant de noms pionniers d’un univers cinématographique en pleine expansion, et surtout, en pleine gloire sur notre continent depuis maintenant quelques années. Qu’on l’aime ou non, le cinéma asiatique a toujours proposé ce petit quelque chose qui innove, surprend et dévie de nos carcans européens. Difficile donc de rester indifférent face à ce style particulier et à cette façon très caractéristique d’aborder les émotions humaines. Cleek vous propose donc de poursuivre aujourd’hui, après quelques temps d’absence sur le sujet, sa plongée dans les plus grands chefs-d’œuvre asiatiques avec le film choc de Park Chan-Wook, « Stoker » sorti en 2013.

Après avoir traversé le Japon avec Departures, Hong-Kong avec Infernal Affairs, nous resterons aujourd’hui en Corée, où nous avions déjà exploré les films Deux Sœurs et J’ai rencontré le Diable, pour nous intéresser plus particulièrement à ce réalisateur-phare dont nous vous avions présenté le célèbre Old Boy. Aujourd’hui c’est donc un numéro un peu spécial qui sera consacré au cinéma asiatique, puisque le Stoker de Park Chan-Wook est en fait son premier film réalisé outre-atlantique, avec un casting composé d’acteurs de nationalité américaine, britannique, en passant par la Pologne ou l’Australie. Le réalisateur a-t-il réussi à garder l’empreinte de ses films intacte ? Que peut donner la surenchère du malsain et des émotions en dehors des frontières coréennes ? Embarquez donc avec Cleek et découvrez le mystérieux Stoker de Park Chan-Wook.

 

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Autre continent, mêmes standards

 

La première œuvre transfrontalière de Park Chan-Wook se dessine donc sous les traits de Stoker, un drame, presque un thriller, teinté d’une touche d’horreur et de romance. Un film assez nuancé donc, dans son genre comme dans ses propos, flirtant avec le gothique et le voyeurisme, et mettant en scène trois acteurs principaux : Mia Wasikowska (la jeune fille, India), Nicole Kidman (la mère d’India) et Matthew Goode (Charlie, l’oncle). Ce triangle de la famille terrible s’illustre en fait dans un drame tout droit tiré de l’influence d’Hitchcock, selon les dires du réalisateur, dans une immense métaphore du passage à l’âge adulte comme nous le verrons plus bas. Pour ce qui est du scénario, Stoker met en scène une mère ainsi que sa fille, sous le choc d’un deuil soudain, puisque le père de famille est décédé brutalement d’un accident de voiture, dans des circonstances on ne peut plus floues. Là-dessus arrive un oncle, visiblement le frère du défunt mari, dont l’existence est aussi soudaine et surprenante que son arrivée. Néanmoins, et sous couvert d’aider les deux femmes à se reconstruire, l’oncle mystérieux s’insinue peu à peu au cœur de la famille. La méfiance s’installe petit à petit, ainsi que l’attirance.

Ainsi, tout en étant un film résolument différent de ses prédécesseurs, en partie du fait d’un traitement particulier de l’image et d’une sobriété aussi élégante que froide, Stoker s’illustre comme un renouveau du film chez Park Chan-Wook. Néanmoins, les inconditionnels du réalisateur reconnaîtront dans le film certains thèmes et chevaux de bataille habituels tel que les sombres pulsions humaines, la tension, le désir, le sang et les amours interdites (comme on pouvait le retrouver dans l’inceste de Old Boy, l’amour entre un prêtre et une femme dans Thirst, ou encore entre deux patients d’un hôpital psychiatrique dans Je suis un cyborg). Cette fois-ci cependant, le jeu amoureux se diversifie et s’étend jusqu’à former entre les trois protagonistes une sorte de triangle amoureux pour le moins malsain puisque familial. Ainsi, la mère retrouve en cet oncle un alter-ego de son mari, tandis que la jeune fille y reconnaît et y projette ses premiers émois et fantasmes amoureux. Mais s’il n’y avait finalement que ça, cela ne serait pas à Park Chan-Wook que l’on aurait affaire…

 

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De la tension, de l’effroi et du fantasme

 

Dans Stoker, chaque personnage correspond à première vue très bien à l’archétype de son rôle, et chacun des acteurs joue avec une grande justesse : la mère d’une quarantaine d’années, désireuse de plaire encore malgré le temps qui passe, l’homme mystérieux, pourtant très BCBG, à la fois synonyme de désir et de danger, et l’adolescente au physique négligé, presque ingrat, mais dont on devine le potentiel d’une future femme fatale, assumée et accomplie. Stoker offre néanmoins pour chacun d’entre eux un second degré de lecture, un peu comme une ambivalence manichéenne pour chaque personnage. Très rapidement, on comprend que ce malaise autour de la présence de l’oncle et de son charisme déroutant est bien loin d’être infondé, car l’oncle Charlie est, comme India le pressent, un être humain capable de violence et de meurtre. Les raisons de sa présence semblent plus complexes qu’il n’y paraît, et le personnage de l’oncle arbore alors des aspects de limites morales douteuses auxquelles la jeune fille souhaite céder, du moins dans ses plus intimes secrets, sans savoir si la connivence qu’elle ressent est réelle et/ou (mal)saine. Sur un film à l’intrigue très simple, Park Chan-Wook déplie donc un panel d’émotions très variées, et toujours très ambiguës dans la relation qu’entretient chaque personnage avec un autre.

 

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Petites références et spoilers dans le paragraphe suivant, prenez garde !

 

Enfin, si vous souhaitiez, comme dans Old Boy, voir surgir des scènes sanglantes, sexuelles, à la crudité assumée, sachez qu’il n’en sera rien du côté de Stoker. En passant du côté US de la réalisation, Park Chan-Wook signe avec Stoker une esthétique beaucoup plus éthérée et épurée, avec une lenteur artistique assumée et sublimée par des images très lumineuses et ce, même en pleine nuit. La trame principale du film ne trouve d’ailleurs pas de réelle réponse, et certains ont été aussi supris que déçus de la fin assez inattendue du film. Pourtant, Park Chan-Wook marque grâce à cela un cap de maîtrise dans le fait de surprendre, voire frustrer les désirs latents de ses fans.

Ainsi, Stoker sculpte son scénario sur différents niveaux de lectures. Vous pourrez donc interpréter cette histoire au degré le plus terre-à-terre qui soit, mais aussi y entrevoir quelques références et symboliques, parfois maladroites, dans cette immense métaphore de l’innocence perdue vers le passage à l’âge adulte : presque de quoi y retrouver la psychanalyse propre à certains contes de fées (l’araignée virevoltant sur les jambes nues d’India, jusqu’à s’immiscer sous sa jupe, ou encore les escarpins à talon offerts par l’oncle et dont l’essayage fait indubitablement penser à un rite à la Cendrillon, la première gorgée d’alcool que propose l’oncle à India etc). Enfin, si aucune scène sexuelle n’est explicitée, vous aurez l’occasion d’assister dans Stoker à une séquence de séduction mémorable, autour d’un duo à quatre mains au piano, fait de contradictions, de tension et d’un désir plus que palpable sur une magnifique musique de Philip Glass. Enfin, le titre même de l’œuvre, Stoker, fait bien sûr référence au père spirituel de Dracula, et par l’ambiance inquiétante et singulière du film, on se demande pendant quelques temps au début du film si ce dernier ne glissera pas vers le paranormal. Certains se sont même essayés à quelques interprétations, aussi audacieuses que pertinentes, présentant l’image de l’oncle comme celle d’un vampire (et il faut dire que Matthew Goode nous propose ici un physique et une interprétation aussi livide que fascinante, tant son charisme crève l’écran… hypnotique !).

 

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Enfin, côté musique, Stoker s’éloigne des standards de la valse triste récurrente chez le réalisateur pour pousser vers des tubes plus pop, faisant sans doute écho à la jeune personnalité de notre héroïne. On retrouve ainsi le célèbre « Becomes the Color » d’Emily Wells, comme hymne et thème emblématique du film. Le reste de l’OST est signée Clint Mansell (The Fountain, Requiem For a Dream, Black Swan), à l’ambiance soignée et discrète sans manquer toutefois d’une touche de tension. Si vous n’avez pas encore succombé au charme particulier de Stoker, foncez vers cette bizarrerie coréenne, revue à la sauce US, et immiscez-vous dans ce trio amoureux infernal !

 

 

 

 

 

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