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Les Frères Coen #1 : The Big Lebowski

Les Frères Coen #1 : The Big Lebowski

Rétrospective consacrée à Joel et Ethan Coen : The Big Lebowski

Nés dans le Minnesota (théâtre des films Fargo et A Serious Man, notamment) en 1954 et 1957, Joel et Ethan Coen sont devenus, au fil des années, un duo de réalisateurs incontournable du paysage cinématographique américain. Actuels présidents du 68e Festival de Cannes qui s’achèvera demain à l’issue de onze jours célébrant le cinéma sur la Croisette, ceux qu’on appelle familièrement les « Frères Coen » sont de fait des habitués du Festival de Cannes, avec, au cours de leur filmographie, pas moins de 8 sélections. Présidant le jury des long-métrages, le choix des Frères Coen est une consécration de leur œuvre, marquée par l’absurde, un certain don pour le récit et l’humour noir, et comportant des titres aussi renommés et salués par la critique que Inside Llewyn Davis (2013), True Grit (2010) et No Country For Old Men (2007). C’est cependant du côté « comédie » de leur filmographie que nous allons aujourd’hui nous tourner, avec un film de 1998 devenu culte depuis : The Big Lebowski.

 

Dude, dialogues, défonce et déboires

 

Si vous avez le sentiment de n’avoir jamais entendu parler de The Big Lebowski, détrompez-vous, vous en connaissez probablement au moins une image. Celle-ci, tirée de cette scène :

 

Am I the Only One

 

Eh oui, cette scène, désormais culte, dont la réplique originelle était « Am I the only one around here who gives a shit about the rules ? » est celle qui a donné naissance au meme. D’une façon générale, The Big Lebowski a donné lieu à de nombreuses spéculations autour de ses références et de ses métaphores tant il a frappé de son empreinte l’imaginaire collectif et nourri la culture cinématographique qui lui a succédé. Souvent décrit comme un chef-d’œuvre, le film aborde de nombreuses questions au cours de son voyage au pays du burlesque et de l’absurde.

The Big Lebowski raconte l’histoire de Jeffrey « The Dude » Lebowski (Jeff Bridges), sympathique et paisible chômeur qui emploie ses journées à se la couler douce avec ses potes au bowling et qui a fait du « cool » une philosophie de vie. Il passe ses journées en compagnie de Walter (John Goodman), un vétéran de la guerre du Vietnam grande gueule et impulsif, et Donny (Steve Buscemi), plus discret pour ne pas dire carrément simplet.

Un jour, des malfrats le méprennent pour son richissime homonyme, et le Dude va se retrouver embarqué dans une sombre affaire de kidnapping et de rançon. Il croisera au détour de sa route le majordome Brandt (Philip Seymour Hoffman) et Maud Lebowski (Julianne Moore). Tout aurait pu très bien se passer, mais c’était sans compter l’humour noir et farceur des Frères Coen, qui partent de cette situation initiale pour en faire une comédie que vous ne serez pas prêts d’oublier.

 

Une comédie de la catastrophe

 

Ce qui frappe, de prime abord, c’est avant tout le Dude lui-même. Le film commence sur une narration en voix-off, qui nous présente le Dude comme un héros des temps modernes. Le Dude est avant tout un héros qui boit, fume, jure comme un charretier, et aborde la vie de façon décontractée. Si ce n’est la patience assez extraordinaire dont il fait preuve avec le plus violent, égoïste et impétueux Walter, il n’y a rien de vraiment héroïque chez le Dude.

 

Gif Jeff Bridges

 

Pour mieux comprendre le film, il faut se pencher plus attentivement sur ce qu’il nous raconte. La structure de The Big Lebowski évoque le film de gangsters, dont il serait une assez féroce parodie. « Bande d’amateurs ! » c’est ce que répète inlassablement Walter au fur et à mesure du film. Il est question de kidnapping, et de rançon, rançon que perdent assez rapidement nos deux héros, se retrouvant en butte à des malfrats énervés et à un riche Lebowski tout aussi contrarié. Mais les menaces des gangsters, loin de représenter un enjeu narratif pour le Dude, sont ici traitées comme un élément de comédie à part entière.

Il apparaît très vite que personne, dans le film, ne sait très bien ce qu’il fait, et il en résulte alors une confusion généralisée qui fait tout le sel des dialogues d’un film aussi bavard que caustique. Le Dude se retrouve donc embarqué dans une série d’événements loufoques et absurdes, au milieu de personnages tourmentés par l’appât du gain et de la rançon quand tout ce qu’il souhaite, c’est de récupérer son tapis qui « mettait vraiment la pièce en valeur ». Film au troisième voire quatrième degré dans son humour, The Big Lebowski se moque gentiment des déboires de ses personnages, pour lesquels il a une réelle affection et dont il dresse un portrait à la fois savoureux et, en dépit de son aspect de parodie de film de gangster, authentique.

 

Dieu, guerre et société

 

Il est intéressant de noter que le président Bush apparaît au tout début du film, dans un discours sur la première guerre du Golfe. Avec les références incessantes de Walter à la guerre du Vietnam, et au vu de l’opposition flagrante entre leurs deux caractères, on pourrait voir en le Dude et Walter des figures opposées du pacifisme à toute épreuve, voire un peu hippie, contre le militarisme prompt à dégainer ses armes. Walter, belliqueux et agressif, mène souvent le Dude à la catastrophe dans une dualité où le conflit l’emporte systématiquement sur la placidité assumée du Dude, et où la réconciliation ne devient possible qu’à la fin du film après un événement dont le ton est significativement plus grave que l’ensemble des péripéties comiques du film.

 

Cowboy Lebowski

 

La voix-off est également un élément propice à l’analyse. D’abord hors-champ au début du film, le personnage à laquelle cette voix appartient finit par faire son apparition sous les traits d’un mystérieux cow-boy qui semble connaître le Dude et lui tient des propos dont la nature philosophique est affirmée quoique teintée, elle aussi, d’une dimension satirique certaine. Omniscient et mystérieux, notre cow-boy pourrait bien être une vision un peu moqueuse mais néanmoins intéressante de Dieu, sous les traits d’un cow-boy sage au visage buriné, qui a expérimenté les velléités de la vie. L’appartenance de Walter à la religion juive est abondamment moquée dans le film, et Jésus est là, lui aussi, en la personne d’un rival de bowling sautillant et provocateur, qui affirme sans sourciller que « No one fucks with Jesus ».

Au sein d’un film mêlant des réflexions plus ou moins sérieuses sur des mouvements aussi variés que le nihilisme, le féminisme, le militarisme, ou même la « religion de vie » pacifique du Dude, sans oublier l’essor de la pornographie contre le véritable art, ces personnages auraient pu être de l’ordre de l’insignifiant mais la fin du film vient démentir cette impression. La voix-off du cow-boy reprend sa narration en donnant la « leçon » du film, mais ses propres termes de « comédie humaine » lèvent le voile sur la vraie nature de The Big Lebowski, qui sous prétexte de farce offre une vision plus profonde qu’il n’y paraît de l’âme humaine au pays du dollar.

 

Anecdotes et métaphores

 

Si The Big Lebowski est devenu un film culte, c’est aussi pour le talent des Frères Coen à raconter une histoire et à écrire des dialogues prompts à faire rire le spectateur. Au-delà de ça, il faut voir le film pour découvrir une bande-son géniale (Creedence Clearwater Revival, Bob Dylan, Nina Simone…) et une séquence de rêve magistrale. Il nous faudrait beaucoup plus que ces simples lignes pour explorer tout l’univers du film, c’est pourquoi vous pouvez aller plus loin avec ces références et anecdotes en vidéo et en anglais autour de ce film culte. Bon visionnage, et bonne fin de Festival de Cannes avec Cleek !

 

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