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Le Lexi-Cleek : Geek

Le Lexi-Cleek : Geek

Petit lexique façon Cleek : « geek »

Vous faire découvrir de nouveaux horizons, c’est bien. Vous proposer un angle de vue nouveau sur un univers qui vous est déjà familier, c’est mieux. C’est pourquoi Cleek vous propose de faire un tour lexical de ce réseau complexe de par ses codes et son langage qu’est Internet. À chaque numéro de cette petite série, il s’agira de s’intéresser à un mot ou une expression aussi geek qu’obscure (ou pas) pour pouvoir faire le beau sur les chans ou autres salons de discussion en ligne.

Et pour commencer en beauté, le choix du mot qui fera l’objet de notre étude la plus approfondie s’est révélé évident. Composante essentielle de notre culture et de l’identité de ce site, je ne pouvais bien évidemment pas faire l’impasse sur ce mot aux multiples facettes, j’ai nommé, vous l’aurez compris, le mot « GEEK ».

 

To geek or not to geek

 

GEEK n. – 1996 ANGLIC. FAM. – Personne passionnée d’informatique et de nouvelles technologies.

 

Voilà l’entrée que l’on retrouve pour le lexie (ou unité de sens) qu’est « GEEK » dans le dictionnaire Le Petit Robert, édition papier de 2013 (so old !), entre les entrées « -GÉE » et « GÉGÈNE » (je vous épargne bien évidemment les exemples et mises en contexte donnés par le dictionnaire).

Sans surprise, ce mot est un anglicisme, mot à la base anglais donc qui a pourtant très bien su parasiter notre langue. Ou presque. On constatera en effet que ce nom (« n. ») n’a pas de genre ! Si certains parleront d’égalité homme-femme, puisque l’on peut librement dire « le » ou « la » geek sans se poser la question d’une féminisation du mot (n’entrons pas dans le débat sur des mots tels que « auteure » ou « professeure »), c’est bien là un calque direct de l’anglais qui ne connaît pas de genre, d’où le célèbre « the » (ou « Ze » pour les francophones pure souche).

Mais le calque s’arrête cependant à ce point. Il est en effet surprenant de constater que les dictionnaires anglais ne semblent pas attribuer le même signifiant au signifié « GEEK ».

 

geek / gi:/ n informal – someone who is not popular because they wear unfashionnable clothes, do not know how to behave in social situations, or do strange things.

 

Voilà la définition (en anglais, je m’en excuse) que nous propose le Longman Dictionary of Contemporary English, cinquième édition papier du nom datant de 2009. Alors bien sûr, en six ans, la langue a bien évolué, et il serait absurde de penser que le mot lui-même n’a pas évolué depuis. Mais la différence de définition reste cependant particulièrement frappante. Quand le français s’attache à relier ce concept à l’informatique et aux nouvelles technologies (sans faire mention d’un quelconque comportement social), l’anglais souligne lui la dimension sociologique de ce concept.

Ces deux définitions sont-elles si différentes l’une de l’autre ? Cette distance peut-elle s’expliquer par l’histoire de ce mot, à savoir son étymologie ? C’est ce que nous allons essayer de voir.

L’étymologie étant une science aussi ardue que fourbe, il était donc évident que nous allions nous tourner vers le plus grand professeur de cette discipline qu’il soit, le Professeur Teemo !

 

Le mot de Teemo

 

Retrouvez ci-dessous l’avis du grand spécialiste d’eh-Teemo-logie, le Professeur Teemo, que Cleek a recueilli spécialement pour vous.

 

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Tel mon cousin le Père Castor, laissez-moi vous raconter une histoire. Connaissez-vous Déméter ? Déesse grecque (lorsque le pays n’était pas encore en crise) généralement associée à l’agriculture et les moissons, et que les Romains appelaient Cérès (il faut les comprendre, l’alphabet grec n’est pas évident à lire), Déméter parcourut notamment le monde à la recherche de sa fille, Perséphone, qui avait décidé de fuguer pour retrouver son cher et tendre, Hadès, bien que la version officielle parle d’un enlèvement (Ah, symptôme de Stockholm, quand tu nous tiens…). Épuisée et rongée par le chagrin et la douleur (et accessoirement sous les traits d’une vieille femme, la pomme empoisonnée en moins), Déméter s’arrêta un soir et trouva refuge chez d’honnêtes gens qui lui offrirent le souper, malgré les petits caprices culinaires de la déesse.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, avec ou sans l’étoile au Michelin, mais c’était sans compter l’intervention d’un petit personnage au demeurant discret jusque là. Assis à la même table que Déméter se trouvait un petit garçon (un Kevin sans doute). Et ce garçon, l’histoire raconte, se mit à rire au nez de la déesse. Les raisons de ce rire, la légende ne le raconte pas. Les conséquences, par contre, oui.

Folle de rage, Déméter jeta son repas au visage du garçon (je vous l’avais dit qu’elle était folle de rage) et transforma le vilain garnement. En lézard. Pas de lézard jusque là non plus, me direz- vous. Mais voilà, Déméter étant une grande fan de Juliette Greco (ce n’était pas encore un crime en ce temps-là), la déesse métamorphosa le garçon en gecko.

 

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Seul Kevin peut avoir la classe en se léchant l’œil

 

Comme toute bonne malédiction ou tout bon défaut, cette caractéristique se transmit de père en fils, au point qu’une communauté entière d’hommes-gecko (le gène serait sur le chromosome Y) apparut. Et autant vous dire qu’à l’époque, lorsque l’on ressemblait à un gecko, on se retrouvait légèrement en marge de la société. Il n’était donc pas étonnant que les membres de cette malheureuse communauté s’isolent, que leur comportement soit jugé étrange (les gens ont tendance à se méfier des gens qui gobent des mouches), et finissent par se rabattre sur l’informatique et les nouvelles technologies, puisque sur internet, personne ne sait que vous êtes un gecko.

Oui mais, pourquoi parle-t-on aujourd’hui de geek et pas de gecko, me demanderez-vous ? L’anecdote est là encore assez cocasse.

Comme cela était à la mode à l’époque, un anthropologue avait souhaité faire une étude ethnologique sur ce nouveau groupe social que constituaient les hommes-gecko (dont le nom scientifique était par ailleurs les Gekkota, ou gekk pour aller plus vite dans les rapports). Plongé dans leur univers sauvage, notre scientifique, dont nous tairons le nom par respect pour sa famille, s’attaqua donc à retranscrire les comportements et fonctionnement de cette communauté encore inconnue. Et soudain, ce fut le drame. Par inattention, ou en guise d’appel à l’aide (nous ne le saurons jamais), sa plume dérapa. Et au lieu de doubler le « k » dans gekk, il doubla le « e ». Erreur fatale, qu’il ne put jamais corriger. Le nom geek est resté à la postérité, et l’on a pris soin d’oublier cette histoire malheureuse.

 

Nous remercions une nouvelle fois le Professeur Teemo de son aimable participation, et rappelons à notre lectorat que l’abus de champignons n’est pas bon pour la santé (mentale et physique).

 

Motus et bouche cousue

 

Et dans les faits (les vrais), ça donne quoi ?

 

Eh bien, apprenez tout d’abord que ce mot est loin d’être propre à la révolution technologique et culturelle de ces dernières années. Si la première attestation du sens indiqué plus haut que recense Le Petit Robert 2013 date bien de 1996 (non, ce n’est pas si loin que ça… Vingt ans, ce n’est pas vieux ! ), il faut cependant remonter plus loin, beaucoup plus loin, dans le temps pour en retrouver l’origine. Ainsi, ce même dictionnaire nous indique que le nom tel qu’on le connaît vient du mot geek qui désignait un « personnage de carnaval qui mord la tête d’un poulet ou d’un serpent », et qu’il est d’origine germanique.

Et c’est notamment du côté du moyen bas allemand (donc entre le XIIe et le XVIe siècle) que l’on retrouve le mot geck, pour désigner un fou, et son équivalent néerlandais gek, pour qualifier quelque chose de fou. L’anglais étant la plus germanique des langues latines (ou la plus latine des langues germaniques, au choix) du fait des différentes invasions entre le Ier et le Ve siècle puis beaucoup plus tard, de la colonisation de ce qui deviendrait les États-Unis d’Amérique par les protestants, il n’est en effet pas étonnant de retrouver des termes d’origine germanique dans la langue de Shakespeare (bien plus couramment qu’on peut le penser). Si l’on retrouve alors aisément dans les patois du Nord et de l‘Est de la France (en Alsace notamment) le terme gicque (notez que le mot s’écrit ici comme il se prononce désormais) pour parler du fou du carnaval, ou le terme gecken pour les monstres de foire des cirques ambulants qui parcouraient l’Empire austro-hongrois du XVIIIe siècle, le Nouveau Monde n’est pas en reste puisqu’il propose dans le courant du XIXe siècle dans ses propres foires des geek, ou freaks, à savoir des monstres (comprenez ici des personnes défigurées ou mentalement handicapées) ou bien des acteurs chargés de jouer les hommes sauvages, chaînon manquant de l’évolution (d’où les têtes de poulet et/ou serpent).

 

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Magnifique (hum) carte postale où l’on retrouve un gecken (à gauche, en rouge).

 

Le sens du mot geek commencera à prendre une forme qui nous est plus familière au début du XXe siècle, pour lentement mais sûrement se stabiliser (ou presque, donc). Il sera dans un premier temps utilisé pour désigner ou qualifier les gens en décalage avec la société, jugés bizarres de par leur comportement. L’évolution technologique dans les années 60 entraînera une évolution du sens de ce mot, qui s’appliquera alors aussi aux gens qui s’isolent par l’imaginaire, en se plongeant dans leur monde, à savoir le monde technologique en plein essor. Un geek sera alors une personne forte en mathématiques, sciences ou autres matières du genre, et qui ne s’intéresse qu’à cela.

Le mot geek n’arrivera réellement en France qu’au début des années 80, et il sera d’abord utilisé dans son sens second de monstre avant qu’un glissement ne s’effectue vers le sens quatrième d’une personne se consacrant fortement aux domaines technologiques. Aujourd’hui, le terme de geek s’étend au delà des simples domaines informatiques. Littérature, cinéma et de nombreux autres champs peuvent désormais être qualifiés de geek, grâce à certains univers comme la science-fiction, la fantasy, et j’en passe. De par une définition encore un peu trop instable (car en constante évolution), le mot geek est parfois associé, à juste titre ou non, à d’autres termes tels que nolife, nerd et j’en passe sans doute quelques uns. Mais cela est une autre histoire.

 

Enfin, pour conclure, je voulais simplement souligner le caractère encore versatile du mot geek. En effet, si le dictionnaire le caractérise comme un nom, il est plus que courant de le voir utiliser comme un adjectif voire comme un verbe. Geek, le « schtroumpf » de demain ?

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@Marine_Wqr

Doctorante en Traitement Automatique des Langues, je n'ai de cesse de chercher, sur tout et rien. Je cherche encore ce que j'essaye de trouver.

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