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Le Klingon, langue fictive ?

Le Klingon, langue fictive ?

Langues et pratiques du Geek : le Klingon

 

Et si l’envie vous prenait d’apprendre le Klingon ?

Si, à cette première question, vous répondez par une autre question, qui serait de l’ordre de « Qu’est-ce qu’une langue fictive ? », je vous recommanderais chaudement de parcourir le premier volet de cette chronique, consacré au Quenya, et dans lequel je prends le temps de définir selon mes termes cette notion de langue fictive.

Néanmoins, pas besoin d’une explication complète pour affirmer ce qui va suivre : il n’est pas rare qu’un univers fictif se compose, outre de personnages et de lieux particuliers, spécifiques et parfois créés spécialement pour cet univers, de langues créées pour l’occasion. Ces langues, qui apportent très souvent cette petite pointe d’exotisme qui nous fait rêver, viennent surtout compléter l’ancrage de ces univers fictifs, les rendant plus crédibles et incroyablement plus riches. Et si nous nous plongions dans ces univers, parmi nos préférés, en apprenant leur langue ? C’est du moins ce que j’ai fait pour vous, en quatre semaines top chrono ! Bien sûr, il ne s’agira pas d’un cours de langue de ma part, mais plutôt d’une approche des différentes langues fictives qui peuvent exister, en s’intéressant à l’univers dans lequel elles s’inscrivent et à leur apprentissage.

Bien que sa sortie fût somme toute des plus discrètes, Star Trek : Sans Limites est venu allonger en août 2016 pour nous autres Français un peu plus la déjà longue liste des films liés de près ou de loin au vaste univers Star Trek. Apparu pour la première fois sur les écrans, initialement américains, le 8 septembre 1966, soit il y a cinquante ans tout juste (à un mois près, je vous l’accorde), l’univers de Star Trek s’est rapidement révélé très complet et complexe, autant par ses personnages et ses intrigues, que les cultures qu’il mettait en avant, dont les célèbres et menaçants Klingons. Et comme toute bonne culture (et bon univers fictif) qui se respecte, les Klingons possèdent leur propre langue, le Klingon, que nous nous proposons aujourd’hui d’étudier. Alors sortez vos grammaires et dictionnaires, et embarquez pour Kronos.

 

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« tlhIngan ghoj cleek » – Cleek apprend le Klingon

 

 

Les origines du Klingon

 

Aussi fictif son univers soit-il, et aussi limité son succès fut-il en son temps, Star Trek a su laisser son empreinte. Ainsi, si pour l’aspect technologique l’on peut citer le nom de la première navette spatiale américaine créée par la NASA, OV-101, mais aussi connue sous le nom de Enterprise, sachez que le Klingon n’a pas non plus laissé indifférent. Depuis sa première apparition pour le film Star Trek : Le film, en 1979, le Klingon n’a cessé de se développer, de se compléter, et son utilisation de se diversifier. Si elle se limitait dans un premier temps à quelques rares personnages sur écran ou locuteurs du monde réel, elle a depuis investi le monde de la littérature et du théâtre, puisque diverses œuvres littéraires ont été traduites en Klingon, dont les pièces Hamlet et Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, ou des œuvres littéraires plus classiques et antiques, comme un récit légendaire de l’ancienne Mésopotamie écrit au XVIIIe ou XVII siècle avant Jésus-Christ, l’Épopée de Gilgamesh, ou un récit chinois plus récent, Dao de jing, écrit aux alentours des années 600 avant J.C., et dont on attribue traditionnellement la paternité à Lao Tseu, fondateur du taoïsme. Un opéra a même été tout spécialement créé en Klingon, ‘u,  et a été joué sur les planches néerlandaises en septembre 2010 à La Haye.

 

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Extrait de ‘u

 

Mais revenons aux origines. Et les origines du Klingon, on les doit à Marc Okrand, un linguiste américain, auquel firent appel Leonard Nimoy et Harve Benett, respectivement réalisateur et scénariste-producteur de Star Trek III : À la recherche de Spock. Précédemment chargé de créer quelques lignes de dialogues en Vulcain pour Star Trek II : La colère de  Khan, Marc Okrand se retrouva avec la lourde tâche de transformer les quelques mots écrits par l’acteur James Doohan dans le premier film Star Trek et baragouinés par l’acteur Mark Lenard en une langue à part entière, structurée et fonctionnelle. Défi relevé, à coup de grammaire et de lexique, et qu’il poursuivra sur les films suivants en complétant toujours plus le Klingon. Il publiera en 1992, avec l’aide de le Klingon Language Institute, The Klingon Dictionnary, ouvrage introductif reprenant la grammaire et le vocabulaire Klingon. Marc Okrand n’abandonnera jamais le Klingon, puisqu’il participera à la mise en scène des pièces traduites de Shakespeare ainsi qu’à la mise en scène de l’opéra ‘u. Eh oui, vous l’avez bien lu, il existe un institut américain spécialement dédié à cette langue, comptant près de 2 500 membres à travers le monde, qui publie à un rythme trimestriel une revue linguistique très sérieuse sur le Klingon et qui a notamment été à l’origine des traductions en Klingon. Le Klingon est pris très au sérieux, particulièrement aux États-Unis, où des cours sont proposés, et même une bourse linguistique. Si vous souhaitez en savoir plus concernant la génèse de la langue Klingon, de nombreuses interventions de Marc Okrand sont disponibles en ligne.

 

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Et qu’en est-il de la langue elle-même ? Distinguons d’abord l’histoire extradiégétique (celle dans le monde réel) du Klingon de celle intradiégétique (au sein de l’univers Star Trek). Notons que si le Klingon officiel dans notre monde est celui créé par Marc Okrand (on parle alors du Klingon canonique), d’autres variantes sont apparues au fil des années et de l’augmentation de son nombre de locuteurs. Ceci n’est donc pas à confondre avec les différents dialectes de Klingon qui existent au sein de l’univers Star Trek, comme le Krotmag, le Tak’ek ou le Morskan, variantes intradiégétiques, donc, malgré la prédominance de la version considérée comme standardisée. Dans l’univers Star Trek, le Klingon descendrait d’une langue parlée par la figure légendaire de Khaless l’Inoubliable, quelques 1 500 ans avant leur ère.

Dans son dictionnaire, Okrand décrit le Klingon comme une langue agglutinante, c’est-à-dire qu’elle utilise des affixes (des préfixes comme in- dans inacceptable en français, des suffixes comme -ment dans rapidement en français, ou des infixes). Notons que ces préfixes (au nombre de 29) et suffixes (au nombre de 36 pour les suffixes verbaux et 26 pour les suffixes substantivaux, à savoir les suffixes pour les noms) sont parfois très complexes, la personne et le nombre du sujet mais aussi de l’objet d’un même verbe étant exprimé par un seul et même suffixe. Ainsi, le préfixe Da- utilisé avec un verbe signale que le sujet est à la deuxième personne du singulier (tu) et que l’objet est à la troisième personne du singulier (ça). Le Klingon suit un ordre syntaxique OVS, à savoir objet-verbe-sujet : la phrase française il mange goulûment la pomme donnerait ainsi la pomme goulûment mange il. Notons que les temps verbaux n’existent pas, et qu’il existe trois genres grammaticaux (contre deux en français, que sont le féminin et le masculin) : les personnes capables de parler, les parties du corps, et le reste.

 

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L’expression que tout apprenant arbore quand il découvre les subtilités du Klingon…

 

Pour faire de cette langue une langue extra-terrestre, Okrand a mélangé des sonorités présentes dans différentes langues terrestres, mais jamais présentes dans une même et unique langue. En mélangeant des consonnes peu fréquentes issues du suédois, de l’Amazighe (langue berbère), du gallois, du zoulou ou de langues khoïsan (issues de l’Afrique australe), on obtient une sonorité peu commune, non familière, déroutante pour le spectateur, et particulièrement délicate à prononcer pour l’apprenant. Les voyelles sont quant à elles somme toute classiques. Notons que si le Klingon peut être écrit en alphabet latin, il existe un système d’écriture qui lui est propre. Marc Okrand parle en effet d’un alphabet nommé pIqaD dans son dictionnaire, mais pour lequel il ne donne pas réellement d’information. C’est du côté du Klingon Language Institute que l’on trouvera une formalisation du pIqaD, créée par une source anonyme issue de Paramont et qui s’est servie des graphies utilisées dans les films (mais jusque là non porteuses de sens).

De par son succès, de très nombreux articles s’évertuent à déchiffrer les mystères du Klingon. Je vous recommande notamment l’article de Slate qui donnent des clés très intéressantes vis à vis de la création et de la connaissance du Klingon. Si après cette longue présentation, apprendre le Klingon vous tente toujours, c’est en-dessous que ça se passe.

 

 

L’apprentissage du Klingon

 

Si mon défi initial est d’apprendre une langue fictive en quatre semaines, ce sera moins de deux semaines que j’aurai réellement pu allouer à l’apprentissage du Klingon. Et autant vous dire que quatre semaines n’auraient clairement pas été de trop, loin de là. Vous l’aurez peut-être compris grâce à la présentation précédente, le Klingon est une langue complète, complexe, et particulièrement exigeante. Son apprentissage est semé d’embûches, malgré les nombreuses aides que l’on peut trouver sur notre chemin.

 

La liste des courses

 

Pour le coup, il faut admettre que les ressources pour apprendre le Klingon sont plus que nombreuses. Notons déjà les deux principales sources officielles, que sont le site du Klingon Language Institute et le dictionnaire de Marc Okrand (bien que celui-ci soit moins facilement accessible). Vous trouverez aussi divers cours Memrise, mais aussi des wikis pour vous donner quelques astuces pour parler le Klingon.

En ce qui concerne l’alphabet, vous trouverez des informations sur le site du KLI mais aussi des sites de fans ou sur ce cours Memrise.

Enfin, pour tous les aspects phonologiques, je ne peux que vous recommander de parcourir YouTube. Outre les interventions de Mark Okrand, dont certaines réalisées en Klingon, vous trouverez notamment des extraits des pièces jouées en Klingon mais aussi des dialogues issus des films, histoire de vous faire l’oreille et la langue.

 

L’apprentissage du Klingon

 

L’apprentissage du Klingon est ardu. Très ardu. Si l’on peut être soulagé par l’absence de temps verbaux, la quantité astronomique de préfixes et suffixes, tous aussi différents et subtils les uns que les autres, est assommante. Pour ne prendre qu’un seul exemple, notons que le suffixe substantival permettant de dénoter le pluriel se dit -pu’ pour les êtres capables de parler, -Du’ pour les parties du corps et -mey pour le reste. L’apprentissage est quasiment triplé du fait de la spécification du préfixe en fonction du genre. Votre mémoire sera mise à rude épreuve par cet apprentissage. Cet apprentissage n’est pas facilité par la forme que prennent certains mots, conséquence de leur phonologie, à l’image de tlhlH qui correspond au pronom vous pluriel en français. Cela se complique d’autant plus que ce pronom devient che- s’il sert de préfixe pour un verbe sans objet ou avec comme objet des personnes comme moi ou lui, ou pe- pour des verbes sans objet mais avec un sujet impératif… Oui, les préfixes et suffixes sont sans aucun doute LA difficulté majeure du Klingon. Sans oublier qu’il faut compter avec un ordre syntaxique différent du nôtre, ce qui va demander beaucoup de réflexion avant la composition de phrases, et beaucoup d’entraînement.

 

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To be or not to be Klingon ?

 

À côté de ça, l’apprentissage de l’alphabet est presque aisé. Avec 26 lettres, chacune correspondant à un son précis, son apprentissage n’est qu’une question de patience et d’entraînement. Certaines lettres seront moins évidentes à acquérir, le a ressemblant étrangement à un e majuscule français, mais à l’image des alphabets Hylian, cet apprentissage se fait sans trop de difficultés. Quant à la prononciation, rien ne vaut l’entraînement, d’autant plus que les ressources ne manquent pas pour se familiariser puis essayer d’imiter la sonorité de la langue.

 

Conclusion

 

Le Klingon n’est pas pour les âmes fragiles. Avant de vous y attaquer, soyez certains de votre motivation. Apprendre le Klingon demande énormément de temps, que ce soit pour connaître les différents préfixes ou suffixes, pour s’habituer à sa syntaxe, ou pour acquérir la prononciation de certaines lettres qui ne nous sont pas familières. Les ressources sont heureusement très nombreuses et diverses, rendant cet apprentissage sans doute plus motivant et utile (qui n’a pas rêvé de lire Shakespeare en Klingon ?). Si vous parvenez cependant à maîtriser cette langue, vous ferez partie d’une élite des plus réduites, ce qui a un certain panache. Mais qui ne s’obtient pas sans en payer le prix. Et à défaut de savoir parler le Klingon, vous pouvez toujours utiliser ce traducteur qui donne de plutôt bons résultats (en alphabet latin comme pIqaD). Mais comme le dit si bien le slogan du Klingon Language Institute : qo’mey poSmoH Hol (les langues ouvrent des mondes).

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@Marine_Wqr

Doctorante en Traitement Automatique des Langues, je n’ai de cesse de chercher, sur tout et rien. Je cherche encore ce que j’essaye de trouver.

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