Le Newspeak, langue fictive ?

par Marine « Reanoo » Wauquier

Le Newspeak, langue fictive ?

Le Newspeak, langue fictive ?

Marine « Reanoo » Wauquier
28 janvier 2017
Le Newspeak, langage contrôlé créé par George Orwell pour le roman 1984, est-il réellement une langue fictive ? Et si l'envie vous prenait de l'apprendre ?

Si, à cette première question, vous répondez par une autre question, qui serait de l’ordre de « Qu’est-ce qu’une langue fictive ? », je me contenterai pour le moment de vous expliquer qu’il n’est pas rare qu’un univers fictif se compose, outre de personnages et de lieux particuliers, spécifiques et parfois créés spécialement pour cet univers, de langues créées pour l’occasion. Ces langues, qui apportent très souvent cette petite pointe d’exotisme qui nous fait rêver, viennent surtout compléter l’ancrage de ces univers fictifs, les rendant plus crédibles et incroyablement plus riches. Une explication plus détaillée sera présentée dans un prochain article. Au travers de cette chronique, je vous propose donc de plonger dans ces univers, parmi nos préférés, en apprenant leur langue. C’est du moins ce que je fait pour vous, en quatre semaines top chrono ! Bien sûr, il ne s’agit pas d’un cours de langue de ma part, mais plutôt d’une approche des différentes langues fictives qui peuvent exister, en s’intéressant à l’univers dans lequel elles s’inscrivent et à leur apprentissage.

 

Si un grand nombre d’univers se sont attachés à créer une nouvelle langue de toute pièce pour qu’elle ne ressemble à aucune autre, comme pour le Na’vi (lien) dont il était précédemment question, d’autres langues, au contraire, se démarquent par un héritage très marqué, qu’elles le rejettent ou non. Vous vous en doutez, c’est ce dont il sera question aujourd’hui, puisque nous allons nous pencher sur cette langue qui, vous le verrez, est à portée de main et de bouche, à savoir l’anglais. L’anglais, oui, mais pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de celui revisité par George Orwell dans 1984, à savoir le Newspeak. Sortez vos cartes de membres de l’Ingsoc et débranchez vos cerveaux, nous apprenons aujourd’hui le Newspeak.

 

« Vonguru duckspeaks Newspeak » – Vonguru canelangue le Novlangue

 

Les origines du Newspeak


 

Le Newspeak, ou Novlangue en français, est une langue fictive créée pour et mise en scène dans 1984, un roman dystopique signé George Orwell et publié en 1949 (et dont l’adaptation théâtrale avait fait l’objet d’un article). Voilà qui pose le contexte de cette langue, quand bien même vous n’auriez pas lu ce livre (ce à quoi vous devriez remédier au plus vite). Pour la faire courte, 1984 relate les aventures (ou plutôt mésaventures) de Winston Smith en Airstrip One, comprendre Angleterre, dans un monde dominé par la guerre et sous un régime totalitaire du doux nom de Ingsoc (ou English Socialism) dirigé par un certain Big Brother, dont le slogan le plus fameux et le plus significatif, autant dans l’univers de 1984 que dans le nôtre, est « BIG BROTHER IS WATCHING YOU ».

 

Dans l’univers intradiégétique de 1984 (à savoir l’univers dans le livre), tous les aspects de la vie des citoyens d’Airstrip One sont contrôlés, et ce contrôle passe aussi par la langue, sous la tutelle du Ministère de la Vérité (Minitrue en anglais). Le but de ce langage, qui devait supplanter ce qui était alors appelé l’ancien anglais, ou OldSpeak (ancilangue en français), et qui correspond à l’anglais contemporain, était de s’assurer que tout le monde pensait la même chose, et pour un bien en accord avec la doctrine du régime, et ce en limitant les façons de s’exprimer et donc les choses (comprendre opinions politiques) à exprimer. Le régime est donc passé par un langage contrôlé, limitant ainsi notamment le vocabulaire.

 

 

Un petit aparté sur les langages contrôlés est ici nécessaire. Des langages contrôlés, il en existe beaucoup, le plus souvent dans les milieux professionnels. La première chose à noter est qu’un langage contrôlé n’est initialement pas un objet de propagande. Le but d’un langage contrôlé est de créer des règles visant à une langue efficace et désambiguïsée, et ce notamment afin de faciliter la communication dans une situation de travail précise. Un des meilleurs exemples reste la langue parlée par les services de police ou d’urgence, tel que le PoliceSpeak parlé au niveau du Tunnel sous la Manche, ou  encore le Simplified Technical English, langage contrôlé utilisé dans l’aéronautique. L’objectif est qu’il n’y ait aucune ambiguïté, et donc aucune interprétation subjective possible, dans une phrase donnée, afin de limiter les risques vis-à-vis de certaines procédures. Le principe a cependant été poussé à l’extrême par Orwell, qui soutint un temps, avant de le décrier, l’anglais basic (essai d’anglais contrôlé) dans le cadre du Newspeak puisque le langage contrôlé est, dans le cadre de 1984, utilisé dans un but de propagande. On retrouve ici une trace de l’hypothèse Sapir-Whorf (décidément, il n’y en a que pour elle en ce moment), avec l’idée que le langage a une influence sur la manière de concevoir le monde. Proposer une langue limitée reviendrait, à terme, une fois installée, à limiter la vision du monde qu’en ont ses locuteurs.

 

Exemples de règles de bonne rédaction en STE (Simplified Technical English)

 

 

Dans 1984, le Newspeak est la langue officielle d’Oceania, mais elle n’est pas encore l’unique langue parlée. Une période de transition est en effet en cours, avec comme objectif une utilisation unique du Newspeak en 2050. L’installation de la langue passe par les médias, à savoir le Times, et la publication régulière de dictionnaires mettant à jour l’étant du Newspeak. Le Newspeak est une version améliorée, aux yeux du Parti du moins, de l’Oldspeak en cela qu’il ne contient plus les mots inutiles , qu’ils soient redondants comme nous le verrons plus loin, ou qu’ils ne correspondent plus à aucune réalité, tels que démocratie ou justice.Trois types de vocabulaires ont ainsi été définis, en fonction du degré d’utilisation et de spécialisation des mots. Le vocabulaire A regroupe tous les mots de la vie quotidienne, sans ambiguïté aucune, selon des règles qui seront explicitées plus tard. Le vocabulaire B propose des mots à portée politique, plus complexes puisque généralement composés à la façon de mots-valises. Enfin, le vocabulaire C regroupe les mots scientifiques, et n’était donc accessible qu’à un nombre réduit de locuteurs.

 

Notons que le Newspeak vise la dichotomie : toute nuance est supprimée, et un mot, à l’image de duckspeak (ou canelangue en français), signifie soit un sens A dans un contexte A’ donné (dans notre exemple, parler sans penser de façon élogieuse, si les idées exprimées sont en accord avec celles du Parti) soit un sens B opposé à A dans un contexte B’ (pour canelangue, parler sans penser, sorte de verbiage, si les idées exprimées sont opposées à celles du Parti). En réduisant ainsi la marge d’expression des locuteurs, le Parti espère ainsi réduire la marge de pensée des locuteurs.

 

L’apprentissage du Newspeak


 

L’apprentissage du Newspeak est relativement simple pour peu que votre anglais soit correct et que vous adoptiez le bon réflexe. Le Newspeak relève en effet davantage d’un mode de pensée que d’une structure de langue particulière.  Notons que seul le Newspeak dans sa version originale sera ici étudiée. Sa version française fonctionne cependant sur les mêmes grands principes (bien que ces derniers soient plus pertinents vis-à-vis de l’anglais, mais nous y reviendrons), seul le vocabulaire va réellement varier. Mais commençons par le commencement, à savoir les ressources sur lesquelles s’appuyer.

 

La liste des courses

 

Pour une fois, il faut reconnaître que les ressources à votre disposition pour asseoir votre apprentissage du Newspeak sont relativement limitées. Mais elles sont néanmoins de qualité, puisque que l’on citera principalement l’appendice du roman 1984, The Principles of Newspeak (Les principes du Novlangue, en français), qui n’est autre qu’un essai sur la création et le fonctionnement du Newspeak. Vous pourrez aussi vous baser sur le roman lui-même, qui recèle quelques occurrences de Newspeak. Vous pourrez sinon compter sur quelques sites ou pages Wikipédia regroupant toutes les informations et mots que l’on connaisse sur le Newspeak, mais vous trouverez rarement davantage d’éléments (ou alors, n’hésitez pas à le signaler).

 

L’apprentissage du Newspeak

 

Quatre aspects sont généralement à prendre en compte lorsque l’on apprend une langue : la prononciation, l’écriture, la grammaire et le vocabulaire. Dans le cadre du Newspeak, le problème de la prononciation et de l’écriture n’en est pas un puisque ces deux aspects restent constants entre le Oldspeak et le Newspeak. Reste donc le vocabulaire et la grammaire, ce dernier aspect étant généralement le plus terrifiant lors de l’apprentissage d’une nouvelle langue.

 

« BIG BROTHER IS WATCHING YOU »

 

 

Rassurez-vous tout de suite, la grammaire du Newspeak ne vous posera aucun problème pour peu que vos bases en anglais soient correctes. En effet, en bon langage contrôlé qu’il est, le Newspeak est soumis à des règles visant à simplifier et désambiguïser la langue. Tout est fait pour que vous n’ayez pas à réfléchir, et il faut dire que le Newspeak est plutôt convaincant de ce point de vue. En effet, la grammaire du Newspeak n’est dès lors régie que par deux règles principales. La première du Newspeak, non, ce n’est pas que l’on ne parle pas du Newspeak, mais c’est l’interchangeabilité des différentes parties du discours. Comprenez par là que tous les mots de la langue peuvent être utilisés aussi bien en tant que nom, verbe, adverbe ou encore adjectif. À ce titre, plus besoin d’avoir à la fois le nom thought et le verbe think (respectivement pensée et penser), puisque le simple élément think peut remplir tous les rôles grammaticaux. On utilisera à ces fins les suffixesful, pour créer un adjectif (thinkful) ou –wise pour former un adjectif (thinkwise) La seconde règle du Newspeak, c’est la régularité de sa flexion. Ainsi, tous les verbes du Newspeak finissent au prétérit ou au participe passé par –ed. Adieu les read-read-read et autres verbes irréguliers. De même, le pluriel est simplifié, et tout mot au pluriel finit par un –s (ou –es s’il n’y a pas le choix). Adieu donc les mice-mouse et autres couples irréguliers.

 

Comme j’ai pu le laisser entendre jusque là, le Newspeak se caractérise surtout par son vocabulaire, qui se veut lui-aussi sous le signe de la simplification. Outre les conséquence de la première règle grammaticale que je vous évoquais précédemment, qui se traduit par la disparition d’un certain nombre de mots, et la volonté tout court de supprimer certains mots, il faut retenir quelques éléments. Ainsi, la synonymie et l’antonymie sont réformées, là encore à l’aide d’affixes, et plus précisément de préfixes, que sont plus-, doubleplus– et un-. On ne dira plus good, better ou best, mais good, plusgood et doubleplusgood. De même, on ne dira plus bad ou worst, mais ungood et doubleplusungood. Notons que le préfixe un– peut aussi servir à la négation d’une phrase, voire à l’énonciation de l’interdiction, comme dans unproceed qui correspondra à do not proceed. Voilà comment sont expliquées (en anglais) les choses dans l’adaptation cinématographique de 1954.

 

 

Pour le reste, il s’agit d’apprendre, bêtement et simplement, le vocabulaire du Newspeak. Et de s’entraîner. Car l’équivalence Newsspeak/Oldspeak n’est pas toujours des plus évidentes pour un novice qui n’aurait pas la traduction à portée de main.

 

 times 3.12.83 reporting bb dayorder doubleplusungood refs unpersons rewrite fullwise upsub antefiling

The reporting of Big Brother’s Order for the Day in ‘The Times’ of December 3rd 1983 is extremely unsatisfactory and makes references to non-existent persons. Rewrite it in full and submit your draft to higher authority before filing.

 

Conclusion


 

La difficulté du Newspeak pour un apprenant tel que vous et moi réside principalement dans sa philosophie. Puisque la langue a été construite pour modifier la façon de penser de ses locuteurs, il vous faudra éviter les écueils de votre vision du monde pour parvenir à maîtriser les subtilités (si l’on peut dire) de cette langue. Cette langue ne vous permettra pas de parler de tous les sujets possibles et sera donc difficilement praticable au quotidien, mais elle pourra très facilement servir de langage codé, y compris dans sa version française. Le principal intérêt de son apprentissage est davantage intellectuel, puisqu’il permet d’explorer, de façon un peu extrême, la notion de langage contrôlé, mais aussi de réfléchir, de façon méta-linguistique, sur notre vision du langage.

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