Blade Runner 2049 – l’avis de la Rédaction

par Mathilde « Shai » Leroy, Siegfried « Moyoconi » Würtz, Laurianne « Caduce » Angeon

Blade Runner 2049 – l’avis de la Rédaction

Blade Runner 2049 – l’avis de la Rédaction

Mathilde « Shai » Leroy, Siegfried « Moyoconi » Würtz, Laurianne « Caduce » Angeon
6 octobre 2017

Le 4 octobre en France et le 6 octobre aux États-Unis sortait l’un des films les plus attendus de l’année, Blade Runner 2049, dont tout promettait qu’il serait à la fois dans la continuité du classique dont il poursuit l’intrigue – même scénariste, Ridley Scott en producteur exécutif, retour d’Harrison Ford, évidemment même univers et ambiance musicale, même réflexion autour de l’intelligence artificielle – et en rupture – l’intrigue se déroule dans un contexte assez différent, trente ans après le précédent et 27 après le « blackout » qui a effacé toutes les données concernant les androïdes de la société Tyrell, la nouveau héros est un Nexus-VIII incarné par Ryan Gosling, et surtout le film est réalisé par Denis Villeneuve, l’un des auteurs les plus enthousiasmants de la dernière décennie, et l’un des moins susceptibles de faire simplement oeuvre de faiseur.

Rappelons d’ailleurs qu’il a commandé trois courts-métrages pour introduire Blade Runner 2049 : le dessin animé Blade Runner Blackout 2022 réalisé par Shinichirō Watanabe (notamment responsable de la très bonne série Cowboy Bepop), et les live 2036: Nexus Dawn et 2048: Nowhere to run de Luke Scott, présentant respectivement Niander Wallace (Jared Leto) et Sapper Morton (Dave Bautista). Sans être indispensables, ils apportent un complément appréciable (et gratuit), en particulier le premier qui référence un événement majeur pour comprendre la transition du monde du premier Blade Runner vers celui de 2049.

Pour vous parler d’un film aussi important que Blade Runner 2049, il fallait pas moins que trois rédacteurs aux ressentis différents par rapport à l’oeuvre originale… et peut-être par rapport à sa suite, mais trois rédacteurs espérant tous que ce Blade Runner sera le chef-d’oeuvre promis.

 

 

 

 

 

L’avis de Siegfried « Moyocoyani » Würtz

 

Curieusement, le Blade Runner de Ridley Scott m’a toujours laissé sceptique. Bien entendu, j’admire avec tout l’enthousiasme possible le travail de Syd Mead et de Jordan Cronenweth au design et à la photographie, et dans une moindre mesure celui de Vangelis à la composition musicale, le monologue de Rutger Hauer m’a touché comme n’importe quel être humain normalement constitué, et en tant que film d’action il se défend assez bien ; bref, je le trouve tout à fait agréable à regarder et j’apprécie le rôle séminal qu’il a eu sur l’histoire de la science-fiction au cinéma. Il suffit cependant de lire le roman qu’il annonçait adapter, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques, pour prendre toute la mesure du chef-d’œuvre d’intelligence qu’on nous a volé. Ce n’est pas pour rien qu’un titre complètement vide de film d’action lambda a été substitué à celui, surprenant et réflexif, de K. Dick, il y avait une limite à ne pas franchir dans le sacrilège, et du moins Scott a-t-il compris que son film noir sans enquête, de course-poursuite vaine (les réplicants, programmés pour vivre quatre ans, doivent de toute manière s’éteindre bientôt), de faux mystère (rien dans la version de 1982 n’interroge l’humanité de Deckard, tandis que la version de 2007 prouve nettement qu’il est un réplicant, bref il n’y a jamais à avoir de débat), et d’une misogynie sidérale (jusqu’à la représentation non-problématisée du viol par Deckard d’une androïde) ne pouvait usurper jusqu’à la lie le sujet d’un roman aussi important.

Même sans détester Prometheus et Covenant, j’avais donc du mal à voir dans le projet d’une suite à Blade Runner autre chose qu’une nouvelle tentative marketing de capitaliser sur le succès d’un film culte, dans la logique apparente de ce que Scott fait en ce moment, et il a fallu que le projet soit confié à Denis Villeneuve (dont j’ai admiré pratiquement tous les films), avec Deakins à la photographie et Zimmer à la musique, pour restaurer partiellement ma confiance. Partiellement parce que les bandes-annonces pouvaient laisser présager le pire comme le meilleur, et peut-être plutôt le pire que le meilleur : sur-esthétisation gratuite, omniprésence des tirs et explosions, Jared Leto en grand méchant caricatural… Même les noms des scénaristes me laissaient dans une incertitude étrange : clairement j’étais contre le retour de Hampton Fancher, scénariste du premier Blade Runner, et je n’ai jamais trop su que penser de Michael Green qui lui est associé, celui qui a écrit Green Lantern (!) s’étant aussi occupé de Logan et de la création de la série American Gods… Dans tous les cas, il n’était pas question de ne pas aller voir Blade Runner 2049, dont je n’avais pas non plus prévu à l’avance d’être déçu (comme c’était le cas pour Dunkerque), et dont jusqu’à la fin j’ai osé espérer le meilleur.

 

 

Sur tous les termes possibles, deux adjectifs très simples suffisent à mon avis à caractériser l’essentiel de mon expérience de Blade Runner 2049. Le premier est beau, somptueusement beau, principalement grâce à sa luminosité et à sa colorimétrie magistrale. Il ne suffit pas pour arriver à une belle colorimétrie de coller parfois un filtre sur l’objectif ou de multiplier les symboliques chromatiques, il faut sentir quand l’image a besoin d’être verte ou jaune, blafarde ou contrastée, sereine ou sale, et si Blade Runner 2049 n’échappe pas à une stylisation omniprésente, c’est peu de dire que Villeneuve et Deakins savent tirer le meilleur de chaque sujet et de chaque couleur pour livrer des plans d’une rare superbe, que ce soit en confrontant l’homme seul à l’immensité d’un Las Vegas désertique jaune, en lui faisant survoler un monstre urbain de nuit, ou en le montrant dans son terne chez-lui. Toute la première séquence est ainsi extraordinairement ordinaire, parfaite dans sa manière d’exprimer la quotidienneté du travail du blade runner K en même temps qu’une nostalgie qui transcende ses actions avant qu’il ne comprenne qu’elle provient de son manque profond d’exister. Les blancs poussiéreux ou blancs d’hôpital savent ainsi être aussi fascinants que les nuits illuminées de mille spots publicitaires et plus beaux encore que les faux crépuscules ocres qui sont d’une artificialité plus manifeste parce qu’ils se contentent d’être dans l’épate. On retrouve même dans cette crudité esthétique quelque chose de l’esprit du roman, ce qui est toujours plaisant quand on se souvient comment le premier film l’avait oublié, même si les touches pessimistes de Blade Runner 2049 ne sauraient rivaliser avec l’amertume dantesque de Philip K. Dick.

Cette beauté des couleurs rend l’image belle, mais d’une beauté globale, diffuse, et pas inoubliable, d’abord parce que le cadrage a perdu la précision ou l’inquiétante étrangeté qu’il a si souvent chez Villeuneuve (y compris dans Sicario, photographié par le même Deakins) pour rester dans un académisme puissant, ensuite parce que Blade Runner 2049 compte beaucoup de plans, énormément, et que son incapacité chronique à montrer quoi que ce soit plus de deux secondes ou à créer une beauté dans la continuité par un mouvement de caméra un tant soit peu ample, empêche d’en profiter pleinement. Encore une fois, c’est de l’académisme, pas de la faute de goût dans un sur-montage insupportable, mais cela suffit à produire une froideur, une beauté trop extérieure pour investir vraiment le spectateur dans l’image qu’il doit admirer.

Le deuxième adjectif est frustrant, une frustration qui confine au snobisme dans l’impression que le film se croit parfois supérieur à son spectateur, en lui imposant sa modernité ou son pathos sans lui laisser d’autre choix que de l’accepter. Sans spoiler, au fur et à mesure de votre visionnage, vous vous posez naturellement des questions sur l’enquête qu’est en train de mener K et sur les circonstances et personnages qui l’entourent, et qui offrent régulièrement une nouvelle couche de profondeur à l’univers dans lequel le film se déroule. Or il ne faut pas vous attendre à trouver satisfaction pour toutes les pistes ouvertes, à vrai dire vous vous demanderez peut-être au moment de la conclusion s’il s’agit vraiment de la conclusion, s’il n’y a pas une demi-heure de scène post-générique pour clore les autres pistes, mais non, Blade Runner 2049 est un film « moderne », de cette modernité qui refuse de satisfaire vos bas instincts, votre avidité pour une histoire conventionnelle (même s’il est extrêmement conventionnel sur bien d’autres points), et un film « généreux », qui en vous offrant une conclusion digne de la mort de Rutger Hauer dans le premier opus vous intime de vous laisser porter par l’émotion sans vous poser de questions qui casseraient la magie du moment, et qui sont supposées se perdre dans le temps comme les larmes dans la pluie… Comme si désarmer les nombreux fusils de Tchekhov dispensait de quelconques pay-offs.

Pourtant j’aime être secoué dans mes habitudes de spectateur, mais pas de cette façon dirigiste, pas dans des scènes où j’entends « si tu es intelligent, alors tu vas admirer sans te plaindre », pas quand dans le maintien final du mystère j’entrevois la paresse ou la peur des scénaristes de décevoir leur public en leur apportant des réponses qui ne les satisferaient pas, quand il est tellement plus facile de rester dans une incertitude prétendument poétique, si tant est que cette poésie « marche » comme elle l’avait fait pour Rutger Hauer… On ne sait plus vraiment dire si les pistes que le film ouvre sans jamais les refermer sont les signes subtils qui créent un univers immense autour de l’intrigue sans l’épuiser, ou les marques d’un poseur paresseux imbu de son propre génie. Au moins dans Blade Runner l’histoire était simple, et dans sa linéarité elle ne faisait pas appel à notre snobisme mais à notre sentiment d’émerveillement devant les ressources de création d’univers, de mise en scène et de personnages, inhabituelles pour un pitch aussi classique de film noir. Même Premier Contact ou Enemy, dans toute leur complexité, étaient des mécaniques bien huilées, qui nous embarquaient en nous faisant autant apprécier le mystère que la résolution dans laquelle tout commençait à faire sens.  Blade Runner 2049 est (comme Prisoners d’ailleurs) plus icarien, il prétend explorer le labyrinthe puis s’envoler vers le soleil, et se noie un peu piteusement dans la mer, sans savoir s’il était loin de son objectif ou non.

Et c’est une question difficile que celle du degré de réussite ou d’échec de Blade Runner 2049 tant il est indéniable que ses 2 heures 40 passent incroyablement bien, tant il est sincèrement merveilleux de voir un film prendre si posément son temps sans susciter une seconde d’ennui, et tant certains enjeux en paraissent profonds. Il faut se rendre compte que ce film compte moins d’action que le premier, ne proposant qu’une vraie scène de bagarre (incroyable), pour mesurer qu’un miracle s’est tout de même produit dans l’industrie hollywoodienne. Le talent réel des acteurs et de leur directeur (Ryan Gosling et Harrison Ford en tête, avec le très charismatique Dave « Drax » Batista), l’image, ne peuvent cependant jusqu’au bout servir de cache-misère, à l’instar de cette scène où la musique envoûtante et merveilleusement forte de Wallfisch et Zimmer (par excellence LE compositeur qui a compris ce qu’on pouvait faire avec de la musique forte) enveloppe la découverte par K d’un lieu comme si tous les secrets du monde allaient nous être dévoilés… alors que l’on sait parfaitement où l’on est et ce qu’il contient pour l’avoir vu peu auparavant !

Rarement vulgaire, Blade Runner 2049 n’échappe ainsi pas à deux coïncidences extraordinaires (la boîte et l’ingénieure, pour ne pas en dire trop) et quelques facilités profondément indignes d’un réalisateur comme Denis Villeneuve, des retours d’images et de phrases déjà vues et entendues pour nous faire comprendre leur importance au cas où nous les aurions oubliées, des vilains imprévisibles parce que l’on ne peut concevoir qu’ils puissent être aussi mal écrits (au point que Leto embrasse un clone qu’il est en train de tuer après avoir récité des phrases bibliques de psychotique, hallucinant on vous dit), un immense conglomérat où la secrétaire est aussi la directrice-adjointe et l’agent des basses œuvres qui doit aller en personne se rendre dans des salles interdites d’accès et assassiner des personnes dans un imposant commissariat de la LAPD où personne ne la voit et où les caméras ou autres capteurs n’existent pas (pas plus que les policiers d’ailleurs)…

Et que dire de la « chef » de K, qui apparaît comme une supérieure assez peu importante, et qui prend une décision digne d’une chef d’État sans même se demander une seconde si elle est habilitée à donner un tel ordre… Ou du seul souvenir que K ait de son enfance, extrêmement précis d’ailleurs pour une personne qui ne se rappelle absolument rien d’autre de ce qu’on est supposé lui avoir implanté, et qu’il raconte tellement sans raison qu’on sait qu’il va prendre une importance démesurée dans la suite… Villeneuve suit même Nolan sur la pente impardonnable des maîtres du show don’t tell commençant leur film par un carton introductif inutile, celui de Blade Runner 2049 s’offrant même le luxe de ne pas être si clair, et d’apporter des éléments qui ne seront finalement d’aucune utilité, comme l’importance de l’obéissance pour les Nexus VIII (également au cœur de l’un des courts-métrages).

Si je n’ai pourtant pas passé un mauvais moment, loin de là, en dehors de quelques scènes, il est impossible de ne pas admettre qu’on nous promettait beaucoup plus (et que les conditions étaient réunies pour nous offrir beaucoup plus) que trois ou quatre petites originalités dans un beau film condescendant, qui croit à sa propre générosité quand il est le plus avare, et à sa plus grande intelligence quand il est le plus vide. Blade Runner 2049 mérite d’être vu, mais arriver dans la salle avec des attentes, avec des exigences par rapport à son scénario ou à sa valeur réflexive, serait une grossière erreur, quand en oubliant qu’il est réalisé par Denis Villeneuve il peut passer pour le meilleur film de science-fiction depuis quelques temps.

 

L’avis de Mathilde « Shai » Leroy

 

C’est avec quelques espoirs (et les craintes de voir ces derniers déçus) que je me suis mise en route pour aller voir Blade Runner 2049… Ayant en tête non pas le premier film que je n’ai jamais vu, mais les lointains souvenirs du roman de Philip K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, j’avais quelques appréhensions concernant la direction que prendrait le film réalisé par Denis Villeneuve : serait-il un film d’action édulcoré de toute la saveur philosophique du bouquin ? (Oh non, Denis ! pas après Arrival, Prisoners et Sicario ! ne me fais pas ça !) Verdict, donc, de ces 2h47 d’un spectacle qui, vous le comprendrez bien vite, ne m’ont pas déçue une seule seconde !

 

Une réalisation au poil

Sensible aux détails, aux éléments qui font la vie dans un film, instaurent une ambiance, décrivent un univers, je me suis régalée : le son d’une marmite au contenu bouillonnant pendant toute la durée d’un dialogue sous tension signe l’une des premières scènes du film, rien que cet élément était un indice flagrant et alléchant de la préoccupation du détail du réalisateur. Les multiples clins d’œil à l’esprit cyberpunk fourmillent dès que « K » – l’officier du Los Angeles Police Department du futur interprété sobrement et efficacement par un Ryan Gosling sexy as fuck dans son imper’ au col moumoutte (« Ryaaaaaaannn ! », hurleront les groupies) – nous fera découvrir cette ville désabusée, véritable portrait d’un avenir sombre et pessimiste, personnage à part entière dans le film, tant sa représentation regorge de détails. Les premières vues aériennes nous permettent de découvrir une ville littéralement écrasée par son propre poids, sous des millions d’habitats construits dans toutes les directions, entre bidonvilles, immeubles HLM ultra modernisés et super building abritant ce que nous pouvons supposer être le siège des sociétés régnant sur cette fourmilière presque inhumaine… Les stands et distributeurs automatiques de fast-foods, fournitures et drogues diverses égayent les rues encrassées de cette méga-cité grouillante d’une population cosmopolite, entre humains « de souche » et réplicants, ces androïdes « sans âme » créés par le génie de la génétique. Les enseignes lumineuses, hologrammes aux dimensions pharaoniques, font office d’un ciel artificiel faisant une promotion high-tech de services de prostituées (plus ou moins humaines), ou des derniers produits marchands au service d’une société affamée de numérique… La découverte de cet univers se poursuit sur les pas d’un K, rentrant chez lui après ce que l’on pourrait qualifier vulgairement de « dure journée », son chemin attirant les regards haineux de ses compatriotes humains quand les insultes ne suffisent plus « Skinner ! » (que l’on pourrait traduire certainement par « saleté d’androïde ! »), la situation se poursuivant jusqu’à une image de la porte de son appartement, taguée avec le même souci du respect pour autrui…

Mais cette manière concernée, presque scolaire – et pourtant plutôt réussie – de donner vie à son univers à travers cette multitude de détails n’est pas le seul moyen qu’a déployé Denis Villeneuve pour enrichir son film, la musique et l’ambiance sonore sont toutes les deux très soignées. Si la musique orchestrale à laquelle nous a habitué Hans Zimmer ne m’a pas totalement marquée (c’est dire, je doute même qu’il y en ait), ce n’est à aucun moment un souci : la patte typique du compositeur se fait sentir dans ces sons électroniques, lourds et sourds, qui m’ont à plusieurs reprises rappelé un moment phare du Dark Knight de Nolan, cette scène pendant laquelle le Joker prend en otage Rachel, la musique – un bourdonnement saturé en fait – va crescendo jusqu’à devenir presque anxiogène. C’est clairement cette forme d’ambiance sonore qui est retrouvée dans Blade Runner 2049, bien qu’utilisée de manière moins sordide (la scène du Dark Knight m’a vraiment mise mal à l’aise) et systématique, mais l’effet y est, la tension est apportée par cette musique, et certaines scènes s’en trouvent tout simplement sublimées !

Pour finir sur la qualité de la réalisation, j’ai été extrêmement séduite par la qualité graphique du tout : les couleurs trouvent chacune leur place, leur signification, et deviennent ainsi un réel symbole de chaque partie de l’univers de Blade Runner 2049. Du gris sale de Los Angeles au brouillard orangé et omniprésent de la ville de Deckard (oui, oui, spoiler alert : nous retrouvons Deckard, ce flic incarné par Harrison Ford déjà dans le premier opus), en passant par le marron/rouille des décharges extérieures, véritables bidonvilles radioactifs. Au-delà des couleurs (un point particulièrement appréciable, encore que cela soit toujours très scolaire, d’un point de vue réalisation, c’est fait avec justesse), la qualité de l’image, des décors et effets spéciaux ne fait aucun faux pas : les hologrammes sont criants de réalisme (jusqu’à cette légère et sporadique transparence dans l’image éthérée de Joi, la compagne immatérielle de notre cher Ryan).

Mention spéciale à l’accessoire associé au personnage interprété par Jared Leto, lui permettant de pallier sa cécité : un implant derrière l’oreille lui permet de diriger (par l’esprit ?) une nuée de minuscules drones volants au design épuré, presque mignons, faisant office d’yeux cybernétiques !

 

Une philosophie préservée

Ma crainte principale s’est rapidement envolée : tout le volet « réflexion philosophique » sur la notion d’âme, de conscience, d’humanité (pour résumer, la problématique soulevée par le titre du roman original de K. Dick : Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?) est quand même présent dans l’œuvre de D. Villeneuve. K est un réplicant (nous le comprenons dès les premières minutes du film) et ses interrogations et préoccupations vont s’empirant au fur et à mesure du film, explorant ses certitudes sur ce qui le dote ou non d’une âme, ce qui lui donne une valeur en tant que créature non-humaine (et pourtant si semblable !). Au final, une problématique fort semblable à celle portée par les mangas et animes de la licence Ghost in the Shell. Sans aller si loin que ça dans la réflexion, le film a au moins le mérite de ne pas ignorer ladite réflexion et même de lui donner une place prépondérante jusque dans les ramifications du scénario les plus infimes. Mais en dire davantage serait prendre le chemin du divulgachage, et si le scénario est relativement téléphoné, il a tout de même bien plus d’épaisseur que celui du film d’action lambda.

Un dernier argument en faveur du film (en tout cas à mes yeux), est que le réalisateur prend son temps, chaque scène est installée, exploitée, chaque instant apporte ses richesses au film, dans une lenteur presque narrative, qui m’a donné l’impression de « voir le livre en images », comme s’il était une version vidéo d’un univers retranscrit avec un souci de conserver une forme très littéraire. Première fois que je ressens cela en allant au cinéma, et je considère cela comme une qualité très particulière !

Pour conclure, je dirais que si vous êtes amateur du genre science-fiction intelligente ou de la licence Blade Runner, foncez sans crainte, pour les autres, l’idéal reste de se faire son avis soi-même, bien que la lenteur relative (et la longueur) du film puisse être rébarbative/effrayante.

 

 

L’avis de Laurianne « Caduce » Angeon :

Le nom de Denis Villeneuve, associé à un projet de film autour de Blade Runner, était en soi une raison d’avoir un certain espoir quant au prolongement d’une œuvre culte de science-fiction (surtout lorsque l’on sait que la prochaine étape pour Villeneuve sera de s’attaquer à la saga Dune de Herbert). Ajoutez à cela Ryan Gosling, qu’on a pu voir dans de troublantes interprétations – dans Drive notamment -, le retour en grâce d’Harrison Ford, la présence Hans Zimmer à la composition, et vous avez là une sortie cinéma des plus hype. Une lourde charge reposait donc sur les épaules de Villeneuve, mais aussi sur celles de Ridley Scott (réalisateur du Blade Runner de 1982) qui a accompagné le projet en tant que producteur exécutif. Blade Runner 2049 est-il donc la réussite que l’on attendait ?

 

Une film de science-fiction innovant

 

S’attaquer à un titre tel que Blade Runner ne relevait pas du petit challenge. Il serait difficile en effet de quantifier l’influence considérable que l’œuvre de Philip. K. Dick a pu avoir sur l’univers de l’anticipation et de la science-fiction, notamment mais pas exclusivement grâce à son roman Les Androïdes rêvent-il de moutons électriques, parfois republié ensuite sous le titre de Blade Runner après la sortie culte du film de R. Scott. Villeneuve semblait toutefois taillé pour l’exercice, après les réalisations impeccables de films tels qu’Incendies, Sicario, Prisoners, ou plus récemment Arrival (qui signait alors une sorte de renouveau dans le genre du film d’extraterrestres, notamment avec sa profonde réflexion sur la linguistique et son impact sur nos structures de pensées : la critique est ici, le commentaire linguistique du film là).

Blade Runner 2049, s’il apparaît pourtant comme tel dans la bande-annonce, n’est pas à proprement parler un film de science-fiction tel qu’on pourrait l’attendre. Davantage basé sur une ambiance riche et soutenue, Blade Runner ne se perd pas dans une démonstration outrancière d’action, d’explosions, de tirs ou de crash et concentre l’essentiel de sa force dans une narration soignée et un univers qui se souhaite aussi fidèle que possible à l’œuvre originale. Les graphismes sont réussis et retransmettent parfaitement l’ambiance froide et poussiéreuse que l’on était en droit d’attendre. Résolument sombre, le film offre toutefois quelques échappées vers des univers (pas moins salissants) faits de camaïeux clairs ou orangés, insufflant une grande force aux images et la persistance d’un univers soigné à l’extrême. Il serait d’ailleurs honteux de ne pas mentionner l’excellent travail (normal, d’un côté) de Hans Zimmer, qui s’éloigne de ses habituels leitmotivs orchestraux pour s’axer d’avantage sur un bande sonore electro, saturée de synthétiseurs puissants – avec un petit goût de Vangelis – et de percussions lourdes et entêtantes. Peu de mélodies réelles, si ce n’est quelques aplats d’accords sur de solides basses pour rythmer, souligner et accompagner sans jamais surplomber la narration du film. Un peu à la manière d’Interstellar où Zimmer se voulait minimaliste, quasi mystique, son OST de Blade Runner innove par rapport à ses bandes son habituelles, et pour autant que nous apprécions les « anciennes », celle-ci n’en demeure pas moins réussie, hypnotique et saisissante.

L’histoire quant à elle n’est pas en reste et demeure bien orchestrée, sans grande surprise cela étant. Heureusement, pas de fan service à déplorer (en dehors de la présence d’Harrison Ford évidemment), Villeneuve signe là un film pur et puissant, très lent dans son déroulement pour parfaire un peu plus l’ambiance, et ainsi l’éloigner d’autres blockbusters du moment bien plus maladroits. Certains s’ennuieront peut-être dans une entreprise telle que celle-ci, écartant les écrasantes scènes d’actions pour mieux s’orienter vers les personnages, leur psychologie, mais aussi vers les réflexions sous-jacentes à la licence originelle, tout en proposant une histoire nouvelle qui à défaut de briller par son originalité, nous laissera apprécier la suite du Blade Runner de 82.

Que pourrait-on donc prêter de négatif au film de Villeneuve ? Pas grand chose, si ce n’est que le parti-pris d’un film d’ambiance ne contentera certainement pas tous les spectateurs. Si les quelques scènes d’action accompagnent sans surcharger l’intrigue, d’autres se perdront peut-être dans le caractère froid et le déroulement en longueur d’une histoire qui aurait pu trouver une résolution plus rapide (mais que serait-il advenu de l’univers, sur un long-métrage plus court ?). Le casting quant à lui satisfait amplement, Ryan Gosling quittant son aura de jeune badboy/jeune premier pour retrouver la mélancolie et l’aspect stoïque de Drive. Jared Leto, quoique caricatural n’en demeure pas moins assez puissant à l’écran. Ford livre quant à lui une prestation neutre, sans éclat particulier. Soulignons enfin cette romance qui n’apporte que peu à l’histoire, si ce n’est d’aborder quelques facettes plus « humaines » du protagoniste principal, et ainsi suggérer quelques autres questions sur les réflexions inhérentes à l’œuvre. À la manière d’un Sicario qui excelle sans avoir toutefois convaincu tout le monde, Blade Runner 2049 demeure un film de science-fiction innovant et précis dans son ambiance et l’univers qu’il retranscrit.

Ne serait-ce finalement pas là ce que l’on attendait de la suite de Blade Runner ?

 

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