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Critique de Mindhunter : quand David Fincher refait Zodiac pour Netflix

Critique de Mindhunter : quand David Fincher refait Zodiac pour Netflix

Critique de Mindhunter : quand David Fincher refait Zodiac sur Netflix

 

Le 13 octobre dernier sortait Mindhunter, la nouvelle série-événement de Netflix, passionnante par son sujet (la théorisation de la psychologique criminologique et l’invention du profilage par deux agents du FBI au contact avec des tueurs en série) et excitante par l’implication de David Fincher, producteur exécutif (aux côtés de Charlize Theron) et réalisateur de quatre épisodes. C’est bien simple, on ne pouvait décemment pas rêver meilleur nom que celui du cinéaste derrière Zodiac et Seven (et accessoirement de Millenium, Fight Club et Gone Girl) pour traiter le sujet. Alors, Mindhunter est-elle la série parfaite chapeautée par les personnes idéales ?

 

 

L’avis de Moyocoyani : une série pour les fans de Zodiac plutôt que pour ceux de Seven

Mindhunter, c’est d’abord l’histoire de la prise en compte par les autorités de l’intérêt que peut avoir le profilage, la compréhension de la psychologie des criminels. La série part en effet de l’intuition qu’ont deux agents du FBI, Holden Ford et Bill Tench, que quelque chose a changé dans la société des années 1960 et 1970 qui se répercute sur les meurtres, de plus en plus souvent commis en série sur des victimes apparemment aléatoires, sans réel motif, contrairement au crime organisé ou aux homicides passionnels et par intérêt que l’on combattait jusqu’alors. Est-ce que le renoncement de tout paternalisme étatique au profit d’un hyper-libéralisme économique et social aurait donné inconsciemment l’impression au peuple d’un abandon, est-ce que la brutalité policière dans la répression des manifestations contre la guerre du Viêtnam ou la ségrégation a participé à couper la base de ceux qui étaient supposés la protéger, ou d’autres raisons doivent-elles être retenues ? Mindhunter pose les questions sans y répondre, et c’est déjà un grand pas pour intéresser ses spectateurs, et pour motiver ces deux agents à aller interroger directement ceux qu’ils appelleront ensuite des « tueurs en série ».

Mindhunter possède un ancrage social fort, on le voit, qui vient principalement de ce que la série flirte avec le documentaire : Holden et Bill sont fortement inspirés par John E. Douglas et Robert Ressler, qui pour l’anecdote avaient servi de modèle au Jack Crawford de la saga Hannibal, au point que les affaires auxquelles ils sont mêlés et les psychopathes qu’ils rencontrent sont généralement véridiques. Dans la série comme dans les faits, ils commencent leur investigation par un entretien avec Edmund Kemper, résolvent quelques affaires grâce à leurs méthodes encore peu orthodoxes, ont des démêlés avec leurs supérieurs… La série s’inspire même explicitement d’un livre écrit par Douglas, Mind Hunter : Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit, paru en 1995 !

Cet aspect documentaire pourrait en rebuter certains, effrayés par la froideur factuelle que cela peut impliquer, et ces spectateurs craintifs doivent se rassurer : ce n’est pas pour rien que la production a changé les noms des agents, Mindhunter n’a aucune voix off et ne nous inflige aucun carton explicatif, la série se présente tout à fait comme une fiction, avec un schéma assez classique d’exploration de la vie intime et professionnelle des protagonistes, en particulier Holden, de crises dans le couple et avec les collègues… Cependant, même si leur investigation est mouvementée et que certains épisodes jouissent d’une indiscutable intensité, la série est effectivement assez posée, et il ne faut pas en attendre la violence de Fight Club ou les courses-poursuite de Seven, les héros se contentant d’interroger des criminels souvent déjà derrière les barreaux, ou participant à des arrestations où le coupable se livre après avoir confessé.

L’idée de regarder une série sur les psychopathes, réalisée par David Fincher, et pourtant relativement tout-public (sauf dans certains dialogues, un peu crus), sans aucun flash-back pour nous montrer le détail des meurtres, sans montage hystérique pour faire monter une tension et un sentiment d’urgence globalement absents, peut s’avérer frustrante, mais elle est surtout remarquable, parce que réalisateurs, scénaristes et acteurs peuvent se concentrer sur l’humain, sur les dialogues, sur le jeu, plutôt que sur des gimmicks qu’on peut déjà retrouver dans à peu près toutes les séries et tous les blockbusters. Et quand une série dont quatre épisodes sont réalisés par Fincher, deux par le documentariste reconnu Asif Kapadia (SennaAmy) et deux par le puissant Tobias Lindholm (Hijacking, et scénariste de La Chasse et de la moitié des épisodes de Borgen) se focalise sur l’humain, cela ouvre la voie à d’extraordinaires confrontations.

 

 

Il faut dire que Happy Anderson et Cameron Britton, dans le rôle des serial killers Jerry Brudos et Edmund Kemper, n’ont aucune peine à voler la vedette à Jonathan Groff (Holden) et Holt McCallany (Bill), grâce à leurs répliques et à leur subtile mise en valeur par la réalisation certes, mais surtout du fait du talent de leurs acteurs, dont la carrure occupe tout l’espace et dont la voix fascine. C’est une des forces de Mindhunter que de n’avoir cherché aucun interprète célèbre, le saisissement du spectateur n’en est que plus fort. Il n’y a guère que Jonathan Groff, pourtant l’acteur principal, qui ne paraisse pas toujours convaincant, mais c’est essentiellement lié à un personnage insaisissable, qui a la tête d’un Emmanuel Macron niais, se montre d’abord assez introverti et falot, et peut soudain chercher à être intimidant quand il dévoile son ambition et son égoïsme.

Or l’évolution de ce personnage se fait très lentement, ce qui est assez contraire à nos habitudes de spectateur, puisque même les séries et les films insistant sur une progression psychologique du personnage montrent très vite la duplicité de sa nature ou procèdent par étapes assez visibles jusqu’au stade final. Dans Mindhunter, on a l’impression de connaître le personnage au début du premier épisode, et plus on avance, plus on s’en désolidarise parce qu’on comprend qu’il n’est pas un « héros zéro », c’est-à-dire un héros creux sur lequel on colle nos attentes et que l’on dote d’attributs conventionnels (un personnage un peu gentil qui veut bien faire, mais qui se heurte à des obstacles), mais un vrai personnage que l’on nous a imposés sans nous le dévoiler, et sans doute sans qu’il se connaisse si bien lui-même. Encore une touche de réel très appréciable, qui distingue Mindhunter tout en créant une distance, ce que certains spectateurs n’aimeront pas.

D’autant que Mindhunter est une série qui a été dès l’origine conçue pour durer plusieurs saisons, et qu’après avoir travaillé sur House of Cards, Fincher a compris qu’il fallait garder des cartes en main. Alors que dans cette dernière série, on savait tout du caractère et de l’histoire de Frank Underwood dès le premier épisode, les cinq saisons devant alors utiliser des événements extérieurs pour maintenir notre attention, on ne sait simplement pas à la fin de la première saison de Mindhunter où en est le personnage principal. Dans une série traditionnelle, il aurait fini par se sentir plus proche des psychopathes que de ses collègues et aurait commencé à développer des symptômes psychopathiques, mais une série contrainte par des faits réels est paradoxalement plus imprévisible encore !

Et c’est bien ce mot d’imprévisible qu’il faut retenir pour qualifier Mindhunter, une série dont les épisodes peuvent durer une heure comme 35 minutes (!), qui ne propose une première enquête qu’au quatrième épisode, et dont les intrigues peuvent se clôturer dans l’épisode ou en durer plusieurs, qui peut nous occuper entre deux interviews de tueurs en série avec une histoire particulièrement étendue de directeur d’école chatouillant des enfant. C’est une série qui peut désorienter par ces personnages et sa structure, qui peut agacer aussi parfois avec ses personnages parfaitement sûrs d’eux (et qui ont toujours raison) à chaque fois qu’ils font de la « psychologie » (ce qui ne rend pas forcément honneur à la complexité de ce qui est le sujet-même de la série), qui peut décevoir nos attentes, et c’est aussi pour toutes ces raisons que c’est une série recommandable, qui promet de vite devenir indispensable quand on nous montrera Charles Manson, que les personnages devront concilier leur dégoût, leur désir de comprendre l’injustifiable, et leur fascination, et que la réflexion sur les triggers qui font passer à l’acte des hommes apparemment sains d’esprit se poursuivra. En somme, quand on nous parlera moins de la vie privée des inspecteurs (qui reste le point faible de la série, même si cela s’améliore) et plus de tueurs fous. Et puis franchement, une série qui fait si bien sa pub pour le génial Un Après-midi de chien de Lumet, c’est déjà une série qui mérite votre attention.

 

 

 

L’avis de Laurianne « Caduce » Angeon : Mindhunter et les débuts du profilage

 

Si vous croulez devant les propositions de séries/films plus ou moins alléchants de Netflix, sachez que la récente sortie de la série Mindhunter, avec David Fincher en tant que producteur exécutif, pourrait bien être LA série du moment. À première vue pourtant, et après quelques épisodes, vous pourriez vous retrouver quelque peu désarçonné par cette série policière, alternant interviews de tueurs en série et psychologie. Mindhunter surprend, comme le disait Moyocoyani, par un rythme lent et soigné, sans cliffhanger aguicheur. Pourtant, l’envie d’y revenir demeure palpable : pour provoquer cela, Mindhunter a davantage joué sur l’ambiance des années 70′, et sur la fascination qui résulte du comportement et des genèses de grands tueurs en série. Là où Le Silence des Agneaux avait trouvé son public dans la diffusion répétée de dialogues entre Clarice Starling et Hannibal Lecter, la nouvelle pépite de Netflix propose ici le récit de deux agents (inspirés donc de John E. Douglas et Robert K. Ressler) qui manœuvrent en eaux troubles pour divulguer au grand jour les premières tentatives de profilage, mettant ainsi le doigt sur le concept de tueur séquentiel, que l’on connaît désormais sous le terme de tueur en série.

 

Mr President, is that you ?!

 

Ce qui est intéressant pour nous, du haut de notre année 2017, c’est de constater l’état assez manichéen des esprits et procédures policières de l’époque, le crime étant toujours imputable à un mobile, un proche, une raison concrète de tuer. Les premières interrogations sur le phénomène de meurtres répétés, sans grands motifs apparents étaient donc des plus novatrices, et il est fascinant de se replonger dans les prémices de la nouvelle psychologie criminelle de l’époque . Pour servir cela, nos héros – pas si fictifs – se verront donc confrontés à quelques grands noms de l’histoire des tueurs, à commencer par le célèbre Edmund Kemper, dont le personnage de Hannibal Lecter est en partie inspiré (suite à ses divers entretiens avec le FBI), fascinant dans son rôle, son caractère d’apparence tranquille, et ses récits de meurtres sans concession.  Ces interviews, dialogues entre les agents et les meurtriers, constitue à vrai dire la vraie force de la série. D’une intensité rare, chaque face-à-face nous plonge dans l’intimité d’un esprit criminel : on se sent comme happés dans la discussion, à l’image d’un témoin muet, caché au fond de la pièce. Sans pathos ni fioriture, chaque criminel livre dès lors sa vision du crime, son pourquoi, son comment. Si les quelques grandes lignes peuvent sembler à première vue être de grosses ficelles (maltraitance infantile, souci d’œdipe, rapport conflictuel/humiliation par la figure maternelle), Mindhunter n’en puise pas moins sur des récits réels, allant même jusqu’à retranscrire avec précision les dates et noms historiques des victimes. Armé d’une page wikipédia dédiée à portée de main, Mindhunter nous offre l’opportunité d’assister aux premières dissections de l’esprit « malade (?) » de tueurs en série plus vrais que nature (la ressemblance entre l’acteur et le réel Edmund Kemper est d’ailleurs totalement saisissante !).

 

 

 

Si vous vous êtes donc un jour perdu sur le web pour vous renseigner sur tel ou tel grand nom de tueur, Mindhunter pourrait être fait pour vous. Oubliez la lenteur, la psychologie lisse – en surface du moins – des protagonistes, et laissez-vous prendre au jeu de l’interview. Bien loin donc des séries policières actuelles, et signant une œuvre très proche du Zodiac de 2007, Netflix & Fincher transforment l’essai et signent là une réussite indéniable.

 

 

L’avis de Mathilde « Shai » Leroy : ambiance, ambiance…

 

Si j’étais moyennement branchée par l’affiche de Mindhunter, je suis forcée de constater qu’y revenir, épisode après épisode, n’est nullement une option. Le synopsis basique (deux intellectuels du FBI se prenant au jeu du profilage avant même que cette discipline n’existe officiellement) sert surtout de prétexte pour nous présenter les deux protagonistes, bataillant contre des administrations rigides pour faire sortir le FBI – et plus largement, les forces de l’ordre – d’un obscurantisme manichéen, et ainsi leur fournir les armes pour lutter contre une forme émergente de criminalité : les « tueurs en séquence », tels qu’ils sont désignés aux premières heures des études sur le sujet. L’essentiel de la narration tourne autour de la vie presque bohème de ces deux flics caricaturaux – le jeune excité et le vieux désabusé – qui courent la campagne américaine pour dispenser leur méthodologie à travers le pays, tout en entrecoupant ces masterclass d’enquêtes bien concrètes (pour filer un coup de main aux commissariats locaux) et d’interviews de cette nouvelle espèce de tueurs.

Sur le papier, cette série est caricaturale à mourir, et pourtant, je me suis rapidement prise au jeu ; les deux héros, s’ils sont en effet tirés d’un portrait dressé des millions de fois dans le cinéma policier, sont interprétés avec justesse mais aussi une certaine richesse, et j’ai grandement apprécié les multiples détails, qu’ils soient dans la gestuelle, les mimiques ou tout simplement, la psychologie, de ces deux flics itinérants, mi-profs, mi-enquêteurs, mi-chercheurs (et on peut ajouter un paquet de « mi-chose »)… Au delà de ces deux joyeux lurons (c’est ironique), la série baigne son spectateur dans une lenteur qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui donne aussi son petit cachet à l’ensemble. Les longues discussions règnent en maîtresses absolues dans Mindhunter, et font le sel de cette série qui recycle l’ambiance Zodiac sans pour autant endormir le spectateur, tant le cycle masterclass-interviews-enquêtes est agréable à suivre, comme si Netflix avait demandé à David Fincher de faire quelque chose d’intelligent sur la base d’un NCIS en pleines 70’s…

Un point fort à mentionner aussi serait la fidélité avec laquelle la série parle de ces deux profilers en devenir, ainsi que la représentation de ces quelques tueurs, tant dans leurs biographies malsaines que dans le choix des acteurs (mention spéciale à un Ed Kemper glaçant de réalisme – et mon effroi ne doit rien à la moustache).

En bref, j’ai beaucoup aimé Mindhunter, et si je ne le recommanderais pas à tout le monde (il faut savoir apprécier la lenteur de la narration et de l’ambiance), la série est à mes yeux ce qui se fait de mieux actuellement au rayon enquêtes & serial killers !!

 

 

Ciné Séries

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque – et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j’essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l’avoir fait sur Cleek, persuadé que c’est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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