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E3 : quel(s) regard(s) porter sur le plus grand salon du jeu vidéo ?

E3 : quel(s) regard(s) porter sur le plus grand salon du jeu vidéo ?

 

E3 : quel(s) regard(s) porter sur le plus grand salon du jeu vidéo ?

 

À travers cet article, je souhaite vous proposer un regard très personnel sur ce qu’est l’E3, un des grands salons du jeu vidéo. En effet, il ne s’agira pas de dire si cet Eletronic Entertainment Expo a été bon ou mauvais, s’il y a eu des annonces fracassantes ou si Ubisoft a cassé l’Internet en dévoilant Beyond Good and Evil 2. Ce sera avant tout un ressenti, une impression forgée par un visionnage intense, année après année, de trailers en CGI et de bandes annonces de gameplay.

À l’E3 vous êtes certain de croiser du beau monde ; toutes les grandes pontes s’y retrouvent, se congratulent et se félicitent à grand renfort de mots creux. Ils parlent beaucoup (quoiqu’un peu moins cette année) et donnent des hosties, ces quelques minutes d’un jeu estampillé 4K que l’on regardera bouche bée. Il ne manque rien : la cathédrale est belle, le public est là et les miracles s’enchainent, ce n’est pas Jésus qui ressuscite ou la Vierge Marie qui tombe enceinte, c’est Anthem qui se dévoile, c’était Final Fantasy VII et Shenmue qui se présentaient à nous. D’abord, le son du silence puis un tonnerre d’applaudissements. Extatique. Il y a, je crois, une certaine magie qui s’invoque et se dévoile dans cet Eletronic Entertainment Expo, le sentiment que le jeu vidéo peut encore et toujours nous émerveiller, que les développeurs, game designers, scénaristes et autres sauront nous surprendre.

Il est certain que chaque E3 réserve son lot de belles surprises, parfois cela finit en pétard mouillé (Watch Dogs et bien d’autres…) et parfois ce sont juste des moments hors du temps, des instants qui remuent la chair et l’esprit ; le jeu vidéo peut être un art viscéral, un plaisir brutal qui finira… en downgrade graphique. À ce titre, on peut compter sur le français Ubisoft qui prend toujours un certain plaisir à faire ses plus belles annonces pendant le show. The Division, Anno, Ghost Recon, Splinter Cell ont su marquer les joueurs, hic et nunc.

En résumé, l’Entertainment Expo doit être vu comme une collusion d’éléments entièrement tournés vers le jeu vidéo. Et à chaque messe ses instants de gloire, en CGI ou en pixel art. Qu’importe, pourvu que le joueur prie plus fort, pourvu que le joueur y croie encore.

 

 

EA : le sur-réalisme est-il un argument marketing crédible ?

 

Pour cet E3 2017, on a dénombré pas moins de six conférences, trois faites par les acteurs majeurs du jeu vidéo que sont Sony, Microsoft et Nintendo ; trois autres par des éditeurs-développeurs importants, Bethesda, Ubisoft et EA. À cela, nous pouvons rajouter le PC Gaming Show et la conférence donnée par Devolver qui, étrangement, ne sont pas notifiés sur le programme officiel de l’E3. Peut-être ces deux évènements ont-ils moins de valeur pour les organisateurs. Bon, il est certain que le « spectacle » organisé par les créateurs de Hotline Miami (et qui n’a duré qu’un petit quart d’heure) s’apparentait plus à une satire de l’industrie vidéoludique et de l’E3 lui-même : un des développeurs du studio monte sur scène pour annoncer qu’il ne développe aucun jeu et l’animatrice de la conférence commence le show en vidant le chargeur d’un faux pistolet. Effectivement, ça fait tâche sur un programme. En tout ça, cette conférence avait, au moins, le mérite d’apporter chaos et dérision dans un E3 décidément trop ordonné et très polissé.

Pour cette cuvée 2017, EA a ouvert les débats et on a eu notamment le droit aux sempiternelles acrobaties de footballeurs plus beaux que nature, aux sauts désaxés de gardiens, à des nouvelles coupes de cheveux et à des crampons flambants neufs. Tout cela incarné par un Cristiano Ronaldo qui a certainement les plus belles gouttes de sueur de l’histoire du jeu vidéo. Les années passant, je note que la communication d’EA Sports se répète inlassablement, le jeu se doit d’être toujours plus réaliste et les duels toujours plus crédibles. À pousser continuellement le curseur de l’authenticité, il me semble que les développeurs se perdent dans des circonvolutions inutiles, mes matchs virtuels sont plutôt un mélange de centres mal négociés, de buts honteux et d’échanges verbaux particulièrement singuliers.

Sans rentrer dans les détails, ludisme et réalisme se conjuguent assez mal. Ainsi, la série Total War ne raconte pas la guerre telle qu’elle a été mais telle que nous voulons la voir : des assauts et des pugilats plaisants, brutaux et magnifiés par des effets graphiques. Non, les batailles IRL ne durent pas une vingtaine de minutes (et plutôt dix dans Rome 2 : Total War), elles s’étendent sur de longues heures et les grandes campagnes napoléoniennes ne mobilisaient pas dix mille hommes mais plutôt quelques centaines de milliers. Alors, j’ai conscience que comparer FIFA et Total War peut paraitre déplacé mais cette obsession du réalisme est un mauvais pas que prend le dixième art ; le graphisme ne renforce pas l’immersion, il l’accompagne et doit rester un élément secondaire reposant au milieu des autres. Si vous regardez la bande-annonce d’Anthem (qui dans sa structure s’inspire beaucoup de celle d’Uncharted 4 à l’E3 2015), le bond graphique est indéniable et on reconnait la puissance de l’image, cette foule compacte dans le jeu de Naughty Dog ou dans la dernière production Bioware. Tout cela frôle l’indécence visuelle, tout est ordonné, tout est lumineux et bien dessiné. C’est méchamment beau, indubitablement. Dans le trailer d’Anthem, les visages sont criants de réalisme et les lèvres ont un mouvement tout à fait crédible, le personnage parle et ne se contente plus de bouger les plis et les replis de sa bouche afin de suggérer la parole. Dès lors, l’image s’impose commandant l’imagination du joueur lui-même, car, en effet, si la littérature a toujours laissé l’esprit du lecteur forger ses représentations (mon Hermione Granger n’est certainement pas la même que la vôtre) le jeu vidéo emprunte de plus en plus le chemin de l’imposition. Imposer plutôt que provoquer, gouverner plutôt que conduire. Une image envisagée abattue par une image représentée.

Voilà donc ce que m’a inspiré la conférence d’EA : le réalisme comme seule perspective et la beauté comme seul élément de langage. Je suis persuadé que nous, joueurs, méritons décidément mieux.

L’enfant mort-né du jeu vidéo (et de l’E3) : la réalité virtuelle

 

Je ne continuerai pas cet article sans évoquer la VR et la tristesse que doit susciter un échec annoncé. Sur le papier, la réalité virtuelle a tout de l’enfant prodige. Casque vissé sur la tête, les mains serrées sur les périphériques, je suis dans le jeu, projeté dans un couloir morbide, les yeux rivés sur cette porte qui craque. Le jump scare parfait en somme. Mon réel est submergé, les zombies de Resident Evil 7 ou les sauriens de Crytek sont bien face à moi et je peux vous garantir que voir de très près la gueule d’un T-Rex est une expérience tout à fait fascinante. Un rêve de gosse quand on a été bercé par Jurassic Park et qu’on se rêvait « chasseur de dinosaures ». Mais voilà, produire un jeu a un coût, généralement élevé, et peu de studios ont osé franchir le pas de la VR. Dès lors, au lieu de productions exclusives à cette nouvelle évolution du jeu vidéo (et j’y crois), les développeurs se contentent d’adaptation. C’est Doom VFR, Skyrim, Fallout et, bien que ces jeux soient excellents, il me semble que c’est excessivement léger pour un équipement à plus de 1000 euros (si vous optez pour le HTC Vive) et près de 400 pour le casque de Sony. Je m’inquiète déjà pour les joueurs qui tenteront l’expérience Doom sur VR, vu la rapidité du jeu et enchaînement fou des séquences prévoyez quelques sacs à vomi…ou jouez chez un ami.

Pour ma part, j’étais persuadé que Sony centrerait une partie de sa conférence sur la réalité virtuelle mais que nenni, le constructeur n’a fait qu’annoncer quelques jeux, un Skyrim VR déjà évoqué par Bethesda, un jeu de pêche (???) tiré de l’univers de Final Fantasy, Moss qui nous invite à suivre les aventures d’une souris guerrière et The Inpatient, proposé par les développeurs d’Until Dawn (et qui dénote d’un vrai parti pris). Je note aussi que cette année Oculus a fait l’impasse sur cet E3 et pourtant s’il fallait annoncer des jeux c’était bien là, c’était bien maintenant. Il m’apparait (mais j’espère me montrer) que la VR a empruntée un chemin tortueux où les raccourcis ne seront pas salvateurs. Peut-être aurait-il fallu prendre plus de temps, laisser tomber les envolées marketing auxquelles plus personne ne croit et privilégier un discours net et précis. D’autant plus que pour avoir déjà enfilé un Oculus Rift, on se rend bien compte que le potentiel est là, encore balbutiant, que la VR peut changer notre rapport au médium. Ainsi, nous devons espérer qu’à l’avenir elle ne se contente pas d’être une feature supplémentaire, un logo sur la jaquette d’un jeu, car ce n’est plus uniquement de l’interactivité que nous propose la réalité virtuelle, c’est une projection de l’être dans un monde. Un Jumanji à l’ère vidéoludique. Et qui n’a pas rêvé de voir débarquer des abeilles géantes dans son salon ? Qui n’espère pas, qu’un jour, un lancer de dés vous transformera en « chasseurs de dinosaures » ?

En relisant ces quelques lignes, je me trouve finalement assez sévère avec la VR mais je crois que nous assistions à un nouveau saut dans la vide, sans harnais, ni filet de sécurité. Dans le même genre, on se souvient tous du flop de la 3D au cinéma, ces lunettes qui devaient révolutionner le grand écran. Avatar, puis plus rien. Nonobstant cela, je reste plus optimiste pour la VR, je pense que celle-ci peut trouver sa voie et marquer un tournant dans l’histoire du jeu vidéo. Pourvu que les studios se saisissent de son potentiel et apprennent à communiquer convenablement. Les révolutions se passent dans un garage et non pas sur une scène surchauffée de l’E3.

 

Micosoft : entre vitrine technologique et rétrocompatibilité

 

Évidemment, il est difficile de parler de l’Entertainment Expo sans évoquer des mastodontes comme Sony ou Microsoft (je reviendrai sur Nintendo un peu plus tard). Si la firme de Redmond n’a pas déçu en annonçant fièrement la Xbox One X, dixit « la console la plus puissante du monde », il fallait aussi quelques jeux pour mettre tout le monde d’accord ; à ce titre, Forza Motorsport 7 a dévoilé des carrosseries brillantes, des moteurs rugissants, des panoramas de Dubaï et des essuie-glaces qui tressautent. Tout ça en 4K, le minimum syndical en somme… Si j’ai apprécié la pléthore de jeux présentés, qui mélangeaient blockbusters survitaminés et productions plus indépendantes (Ori…), la conférence de Microsoft manquait de fantaisie et de vraies nouveautés. Où sont les exclusivités et les system sellers ?

Si j’apprécie le choix de la rétrocompatibilité qui agrandit encore le catalogue de jeux, j’ai le sentiment que le constructeur est à la peine et cherche encore son public. Peut-être qu’en faisant le choix, avec la Xbox One, d’une console multimédia, Microsoft s’est fâché avec les gamers qui se sont naturellement tournés vers Sony (et ce n’est certainement pas pour rien que la phrase d’accroche de la PS4 est « for the players »). En proposant maintenant (mais n’est-ce pas trop tard ?) une console dédiée à la puissance, la X tente de reconquérir un public en quête de photoréalisme et du sacro-saint 60 FPS. Espérons pour le constructeur que les promesses soient tenues et que les développeurs fassent l’effort d’optimiser leurs jeux pour cette belle boite. Dans tous les cas, il reste très plaisant de voir débarquer une nouvelle console dans le grand monde du jeu vidéo et la réplique de Sony promet d’être intéressante.

En résumé, il me semble que si la communication de Microsoft a été assez timide, le constructeur tente des choses en proposant notamment une console plus puissante et en faisant le choix d’une rétrocompatibilité qui peut être aussi vue comme un aveu d’échec. En effet, à force de manquer d’exclusivités, Microsoft ressuscite ses vieilles gloires passées et joue la carte de la nostalgie. Faut-il vraiment un summum de puissance pour faire tourner le premier Halo ? Les joueurs jugeront. En 4K, 60 FPS.

Sony : un mastodonte au repos

 

J’ai déjà évoqué rapidement la conférence de Sony en parlant de la VR et il reste peu de choses à dire. Le géant japonais est, pour l’instant, le grand gagnant de cette génération de console, la PS4 connait un succès planétaire et sa version Pro renforce encore cette domination. Pour cet E3, le constructeur a donc balancé moult trailers, je retiendrai notamment celui de God of War, très imposant et présentant un jeu renouvelé qui ne renie pas son passé : une histoire plus intimiste, une relation père-fils particulièrement riche et toujours ces ennemis démesurés, ces envolées ludiques qui ont fait la renommée de la série. L’âge de la maturité sans doute.

Cette conférence de Sony a aussi été marquée par les quelques minutes de Detroit : Become Human du français David Cage. Alors, je dois dire que j’ai toujours été attiré par ses productions très cinématographiques et qui sont, chaque fois, un pari risqué et une autre manière d’envisager le médium vidéoludique. Néanmoins, je trouve que les œuvres de Quantic Dream dégagent un sentiment d’inachevé, une incomplétude, comme si le studio n’osait jamais aller au bout de ses idée ; elles oscillent entre deux arts, sans trouver un juste milieu, sans savoir sur quel pied flancher. Toutefois, je mets de côté la première œuvre du studio, The Nomad Soul, tant ce dernier m’a bouleversé, son univers sombre et poétique, ses thématiques finement développées comme l’IA, le futurisme ou la religion. Depuis, j’ai cette désagréable impression que les autres productions de David Cage courent après cet héritage sans être capable de s’en saisir, le trait est grossi et les subtilités narratives qui font la moelle d’Omikron laissent place à des caricatures. Reste que ce trailer de Detroit laisse entrevoir un univers accrocheur et des personnages attachants, en outre, voir l’homme et le monde à travers les yeux d’un(e) androïde me rappelle les contes philosophiques de Voltaire ou les Lettres Persanes d’un Montesquieu. Si David Cage adopte un vrai ton critique et laisse de côté satires brouillonnes et autres stéréotypes, l’œuvre peut faire date et combler les attentes d’un public qui reste en marge du jeu vidéo.

Finalement, le show de Sony se conclut sur un Spider-Man bondissant, accumulant crochets, uppercuts et tatanes. La mise en scène me parait (très ?) inspirée, même si les nombreuses QTE hachent les jolies plans séquences et font un peu old-school. On pourrait aussi se demander où est le renouvellement par rapport à d’autres jeux du même type et j’ai quand même eu le sentiment de voir un Batman Arkham en plus coloré et plus drôle (quoique le Joker est un comique-né…). Néanmoins, il serait un peu précipité de juger ce Spider-Man sur une bande-annonce de 8 minutes et si je n’ai pas été véritablement impressionné, si ce n’est par une mise en scène vraiment cool, le potentiel est là.

 

Nintendo : le réveil de Mario (et d’un T-Rex moustachu)

 

Faisons une pause. Que me reste-t-il à évoquer ? Nintendo et beaucoup de jeux dont je ne parlerai pas, malheureusement. Avant de continuer, je dois préciser que je suis très étranger au monde de Yoshi et de la Switch et que mon avis en sera forcément altéré. D’abord, il est certain que la firme de Kyoto est tout à fait étonnante dans cette capacité qu’elle a à renouveler ses univers, pourtant toujours identiques. Mario existe depuis 1981, il se révèle pour la première fois dans le jeu Donkey Kong et aura à partir de 1985 sa propre série, Super Mario. Ainsi, depuis plus de 30 ans, le plombier affronte Bowser et sauve la Princesse Peach. Depuis plus de 30 ans, Mario traverse les âges, les modes et les genres en réussissant à bousculer, quand il le faut, le grand monde du jeu vidéo. En effet, on ne peut être qu’impressionné par la longévité des personnages de Nintendo, par cette communauté de fans et les choix audacieux qui ont été faits (sortir la Switch avec un seul « grand » jeu c’était un pari osé). Certes, il y a quelques manquements et Super Mario Run (auquel j’ai pu jouer) est pour moi une hérésie et surtout une grosse machine à cash.

A contrario, le nouveau Odyssey promet beaucoup et commencer une bande-annonce avec un T-Rex affublé d’une moustache et d’une casquette rouge est tout à fait brillant. Mario au temps des dinosaures puis dans un deuxième plan Mario au temps des hommes, balancé dans un ersatz de New-York. Pour le reste, j’ai pu lire à plusieurs reprises que Nintendo a fait une bonne conférence (un spotlight si on veut être précis) et que le constructeur est de retour après une Wii U qui n’avait su que diviser. Finalement, après une période en demi-teinte, qui a été l’occasion pour le constructeur de panser ses plaies, de réfléchir à son avenir et de se reconstruire, Nintendo s’est imposé naturellement dans cet E3. Sans en faire trop. Juste assez pour prouver que l’avenir sera affublé d’une casquette rouge.

 

Ubisoft est-il le (grand) gagnant de cet E3 ?

 

Pour finir cet article, je souhaite revenir sur la conférence d’Ubisoft que j’ai trouvée marquante en plusieurs points. Et tout n’est pas positif, loin de là. À l’E3 2012, le temps suspend son vol quand la société française présente Watch Dogs, une ambiance généreuse, un contexte captivant, des mécaniques de gameplay novatrices et des graphismes soignés. Un an plus tard, Ubisoft réitère l’exploit avec The Division, un monde ouvert qui semble redéfinir le jeu vidéo online. Mais en sombrant dans l’hubris, dans l’orgueil et la démesure, le studio est taxé de mensonges et son image est écorné. On ne ment pas impunément à toute une communauté de joueurs et Watch Dogs est accueilli très froidement ; au-delà du downgrade graphique, le jeu semble plus fade, moins inspiré et souffre de la comparaison avec GTA V qui aura eu, au moins, le mérite de tenir ses promesses. Dès lors, se dégage l’impression tenace qu’Ubisoft se contente de faire de la communication, très bonne au demeurant, en pariant sur l’image et sa puissance marketing. Si les précommandes de Watch Dogs ont certainement été excellentes, le retour de bâton sera particulièrement violent et le deuxième opus de la série va profondément souffrir de cette mauvaise com’. Là, le studio se retrouve dans une situation schizophrénique : n’évoquer que les graphismes d’un jeu qui finalement se fera descendre par la presse et les joueurs exactement pour la même raison.

Cependant, au fil du temps, Ubisoft semblait apprendre de ses erreurs et les derniers E3 se voulaient plus sages, plus réalistes : For Honor ou Ghost Recon sont aussi de très bons jeux parce qu’ils n’ont pas pâtis d’une communication démesurée et grandiloquente. Une campagne marketing qui restreint notre horizon d’attente et qui ne crie pas sans cesse à la révolution. Concernant cet Entertainment Expo 2017 il me semble que le studio est retombé (un peu) dans ses travers et je me dois de mettre au pilori l’annonce du dernier Beyond Good and Evil. Rembobinons ensemble.

Tout commençait plutôt bien avec la présentation d’un crossover Mario et les Lapins Crétins. Pourquoi pas ? Le jeu parait drôle, assez fun et je ne vous cache que voir sur une même scène Yves Guillemot et Shigeru Miyamoto est un plaisir suffisant. Le nouveau Assassin’s Creed était aussi de la partie et si la séquence de gameplay rappellera de bons souvenirs aux joueurs, je n’ai pas été forcément emballé ; malgré tout, le contexte narratif est pertinent et cette Egypte antique me rappelle les plus belles pages de l’orientalisme, notamment dans ce rêve de l’ailleurs et cette invitation au voyage. Au XIXème siècle, parcourir l’Orient est presque une étape obligée pour tout artiste et Ubisoft, à la manière de Pierre Loti, ravive cet élan, ce désir de l’inconnu et les délices qu’il suppose.

Voilà. La conférence aurait pu s’arrêter là et Ubisoft aurait pu se contenter d’annoncer ses blockbusters et quelques autres jeux plus intimistes. Mais non, la démesure est dans les veines du studio et pour conclure il fallait donc frapper fort. Annoncer l’impensable, le jeu dont plus personne n’ose prononcer le nom. Oui, Michel Ancel assiste à la conférence et… soudain, on ne le voit plus. Avait-il une envie pressante ? Certainement oui, susciter cris et pleurs en balançant un trailer en CGI d’une Arlésienne vidéoludique. Beyond Good and Evil 2. Adieu veau, vache, cochon (quoique…), voilà un singe, un « buon appetito », une jeune métisse, un Ganesh futuriste, des gros missiles, une explosion et un vaisseau diablement attirant. La recette d’un hit ?

Évidemment, on ne peut qu’être heureux de voir le studio montpelliérain annoncer le retour d’un jeu culte qui a bouleversé les critiques et les joueurs (même s’il a fait un four rappelons-le). On ne peut que saluer le choix d’Ubisoft de financer et de parier sur une production qui est un joyau rare, rare de par son esthétique, sa narration, sa bande-son et ses personnages. Pourtant, même si le trailer et les quinze minutes de gameplay sont un régal pour les yeux, elles soulèvent de nombreuses interrogations. Alors oui, le jeu sera beau (et il faudra certainement une GTX 2080 pour le faire fonctionner), oui, il s’agit d’un monde ouvert, a priori immensément grand et oui, Knox est un personnage jouable. Mais cette annonce-là n’était-elle prématurée, y avait-il un intérêt à parler d’un jeu dont on ne peut même pas supposer la date de sortie (un vague 2018) et qui se dévoile si peu car il y a peu de choses à montrer. BG2 sera certainement un grand jeu et Ubisoft Montpellier y mettra tout son amour et toute son intelligence, ce qui était déjà le cas du premier opus, mais en suscitant une telle attente, une telle envie, ne crée-t-on pas déjà une forme de désillusion. La déception n’est-elle pas devenue la pierre angulaire de bons nombres d’annonces d’Ubisoft ? Car l’horizon d’attente, là, est immense et les récentes déclarations d’Ancel laissent franchement rêveurs. Certes, le français a rarement déçu, que ce soit avec Rayman ou le premier BGE, mais je me demande juste si le studio arrivera à tenir ses promesses. En effet, je ne doute pas des qualités de l’équipe mais plutôt de la manière de communiquer d’Ubisoft et de cette quête désespérée pour créer et vendre du rêve. Watch Dogs était un mirage et plus on se rapprochait, plus on entrevoyait le mensonge, les chimères et les fantômes. Alors, certes, nous pouvons espérer que la société des frères Guillemot a appris de ses erreurs et force est de constater que cet appel du pied fait aux joueurs à travers le programme Space Monkey ouvre la voie à une nouvelle manière de communiquer. L’hubris au placard ? Jusqu’au prochain E3.

 

Panem et circences

 

Finalement, comment pourrais-je conclure ? De la même façon que j’ai commencée. L’E3 est un moment particulier dans le grand monde du jeu vidéo, un beau spectacle ouvert à tous, à un public acquis à la cause de notre médium et à des inconnus qui, par centaine de milliers, visionnent cette grand-messe, les yeux rougis par la puissance des images. Dès lors, il faut savoir soulever les foules, gérer son storytelling, susciter des émotions et rassurer les actionnaires. Cette année, chaque constructeur, chaque éditeur a joué sa partition : le sur-réalisme pour EA, la continuité pour Bethesda, la puissance technologique pour Microsoft, le repos du guerrier pour Sony, et le rêve pour Ubisoft. Sans oublier, bien sûr, le retour en force de Nintendo. Finalement, à chaque E3 on se gave d’hosties, on s’impatiente à chaque silence et on attend. On attend le miracle, cet instant historique, imaginaire sans doute, qui doit bousculer les foules.

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Doctorant de 25 ans travaillant sur les jeux vidéo. Passionné par la littérature, les mythes et la culture vidéoludique. Amoureux de son île, Kallisté.

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