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Silence (Scorsese) ou Lego Batman ?

Silence (Scorsese) ou Lego Batman ?

Silence ou Lego Batman ? Double-critique sans spoiler des films sortis le 8 février 2017 !

 

Deux films très attendus ont été enfin diffusés sur nos écrans le 8 février dernier : Silence, le film que Martin Scorsese souhaite réaliser depuis 25 ans, et Lego Batman, la production délirante dont DC Comics pourrait justement avoir besoin pour améliorer son image, surtout après l’excellente réception de La Grande Aventure Lego.

Ce n’est cependant pas tout que d’espérer le meilleur d’un film, encore faut-il qu’il soit à la hauteur de ces espérances. Alors, Silence et Lego Batman sont-ils, dans leurs genres respectifs (et aussi distincts que possible) les chefs-d’œuvre que nous attendions de la part d’un réalisateur de 74 ans au sommet de sa carrière et d’un studio pratiquement mort-né en mal de reconnaissance ?

 

Lego Batman : ça casse quelques briques

 

 

Si Lego Batman semblait tenir, avant la diffusion des premières images, beaucoup du projet marketing facile, les bandes-annonces en avaient vite fait l’un de mes films les plus attendus de 2017. La caricature du personnage principal semblait aussi excessive que fidèle à sa mégalomanie misanthrope, et laissait admirer son traitement d’une audace iconoclaste inattendue en même temps que le profond respect manifesté par un studio de fins connaisseurs du personnage – forcément, il leur appartient.

Bref, Lego Batman semblait être le film parfait aussi bien pour ceux qui reprochaient à Batman v Superman sa trop grande obscurité, pour les amateurs éclairés, que pour les spectateurs à la recherche d’une comédie à plusieurs degrés et complètement désinhibée, ne reculant devant aucun anachronisme, aucun jeu de mots facile, aucune référence pop.

Et le film commence en effet assez brillamment par les commentaires de Batman…pendant les logos des producteurs, dont il vante la noirceur et la classe, lançant au moment du noir précédant l’intrigue « Tous les grands films commencent par un noir », puis faisant une citation de Michael Jackson, qu’il s’attribue (parce que personne d’autre que lui ne peut avoir de bonnes idées). C’est méta, c’est drôle, c’est surprenant : du génie en brique.

Et la suite est du même acabit : après une scène d’action un peu poussive, le film exprime très efficacement les motivations centrales de ses personnages, la solitude de Batman que son ego compense par la popularité que lui valent ses victoires sur le mal, le complexe du Joker, qui aimerait faire admettre à Batman qu’ils ont une « relation », qu’ils se haïssent et qu’il est son plus grand ennemi (et pas Superman), Dick Grayson, pauvre orphelin marginal admirant aussi bien l’orphelin par excellence, Bruce Wayne, que celui qui deviendra son « deuxième papa », Alfred, qui aimerait que Maître Bruce admette qu’il désire au fond retrouver une famille, et Barbara Gordon, dont le souhait le plus cher est l’intégration de Batman aux forces de police.

 

C’est que Batman lui pose un problème : l’idée d’un justicier qui dissimule son identité, refuse de rendre des comptes, et exerce la violence pour résoudre le crime, lui paraît devoir être rejetée, sans égards pour le bien dont il est capable pour Gotham. Tiens, cela ne vous dit rien ? Ce questionnement a priori central sera cependant évacué très vite au profit de l’intrigue plus abordable autour de l’isolement de l’homme chauve-souris. Dommage…

Le problème a du moins le mérite d’être posé dans une production plutôt estampillée « jeunesse », rappelant la maturité de DC par rapport à ses concurrents, Lego Batman n’hésitant pas davantage à rappeler toutes les « phases » comportementales par lequel le héros est passé, qui sont autant d’allusions explicites à ses différentes versions à travers les âges, sans oublier ni le Dark Knight de Frank Miller, ni le film de 1966 avec Adam West. Les références au « passé » de Batman sont nombreuses, parfois directement imagées, parfois plus finement glissées au détour d’une phrase (on évoque l’échec du plan du Joker avec ses deux bateaux par exemple), Suicide Squad étant égratiné au passage (Batman s’exclamant qu’il serait stupide de libérer des super-vilains pour lutter contre des super-vilains), la liste de ses adversaires n’oubliant pas les plus ridicules inventions de l’âge d’argent (et le Joker nous invite à chercher sur Google si on n’y croit pas), tandis que même Iron Man est cité…

C’est cet humour référentiel qui est évidemment le plus attendu de la part d’un film Lego, et il faut avouer que ce n’est pas toujours une réussite, en particulier pour des questions de finesse de l’allusion. Si les plaisanteries auto-référentielles sont généralement excellentes, les allusions pop le sont beaucoup moins. On rencontre par exemple les Gremlins et Voldemort, mais leur présence est appuyée avec une grossièreté qui ne passe pas, d’autant qu’ils ne sont prétexte à aucun autre gag que celui de leur existence inattendue dans l’univers de Batman…

Lego Batman y trouve un défaut qui s’accroît avec le temps : la platitude de l’humour et son absence de finesse deviennent vite très pesants, et ôtent  beaucoup au dynamisme d’un film dont il est évident que le rythme repose davantage sur les gags que sur l’action. Les combats n’étant jamais passionnants, soit parce qu’ils ne sont pas très inspirés dans leur mise en scène, soit parce qu’il est difficile de ressentir la moindre excitation devant la déferlante de briques et de couleurs qu’on nous envoie au visage, il aurait fallu les rendre plus absurdes, plutôt que d’en faire des combats cohérents de personnages absurdes.

Finalement, entre des musiques plus insistantes qu’intéressantes, un déluge d’effets qui laisse penser que les films Lego prennent lentement la pente du marketing (surtout avant le film Ninjago) malgré l’auto-parodie, la présence trop éphémère (et assez incohérente) de la JLA, et les idées judicieuses qui faute d’un véritable talent d’écriture virent au poncif, on serait tenté d’en conclure que l’hystérie de Lego Batman n’est défendable qu’après des enfants, et encore, si l’on ne cherche pas le charme mélancolique de certaines productions Laika ou Pixar, ou l’humour tout aussi pop, mais plus malin de La Grande Aventure Lego

 

 

Cette déception ne doit pourtant pas rendre injuste, en faisant oublier l’animation impeccable (en particulier le travail sur les effets de matière), certaines trouvailles d’humour formidables, quelques rares plans superbes, et une qualité dans l’auto-référence parodique qui ne peuvent laisser indifférent, suffisant largement à justifier son visionnage, et en V.O. de préférence : malgré les efforts de V.F. (en particulier Philippe Valmont, la voix de Christian Bale, dans le rôle-titre, et Stéphane Bern en Alfred), Will Arnett (Bojack HorsemanLes Orphelins Baudelaire…), Michael Cera, Zach Galafianakis ou Raph Fiennes entre autres célébrités rendront j’en suis sûr votre expérience plus agréable encore !

 

Silence : Kylo Ren et Spider-Man partent à la recherche de Ra’s al Ghul

 

 

Martin Scorsese est sans aucun doute l’un des réalisateurs les plus en vue du moment, en plus d’être souvent estimé comme un pilier de l’histoire du cinéma. Son parcours est cependant loin du chemin de roses, l’échec tantôt critique tantôt commercial de plusieurs de ses films l’ayant souvent retenu loin des projets qu’il avait le plus à cœur. Après 25 ans à tenter de porter le roman Silence de Shūsaku Endō à l’écran (inspiré de faits historiques), le triomphe du Loup de Wall Street lui a enfin donné les moyens nécessaires à sa direction, mais est-il si évident qu’il s’agit là d’une bonne nouvelle pour ses fans ?

Loin de la peinture des milieux mafieux qui constitue l’essentiel de son œuvre louée par ses sectateurs, Silence appartient en effet au pan « chrétien » de son œuvre, le plus décrié, celui du fascinant La Dernière Tentation du Christ et de À tombeau ouvert… « Chrétien » non parce que cela le rapprocherait du cinéma prosélyte d’un Mel Gibson, mais parce que l’ancien séminariste a toujours été fasciné par les ambiguïtés de la vie spirituelle et de la morale catholique, au grand dam semblerait-il du public qui exigerait (c’est ce que semblent dire les critiques) une dénonciation en règle de l’absurdité religieuse ou l’aveu honnête de sa foi, bref un « message ».

Silence fait d’abord beaucoup penser au très beau Mission de Roland Joffé, avec cette histoire de prêtres envoyés dans un pays dont les populations reçoivent assez mal l’enseignement du Christ et ses envoyés, les Japonais remplaçant cette fois les Guarani. Soit Andrew Garfield (tiens, le même acteur que Hacksaw Ridge, aurait-il quelque chose à nous dire sur ses convictions ?) et Adam Driver en jésuites portugais, consternés par la rumeur selon lequel le prêtre (Liam Neeson) qui les a tant inspirés aurait abjuré sa foi, prenant même une femme japonaise, et décidant d’en avoir le cœur net en tentant de le retrouver au pays du Soleil levant tout en ranimant la foi dans un pays ayant tué tous les autres missionnaires et des centaines de milliers de Japonais convertis…

 

 

La première partie du film est donc assez aventureuse, le fait même de se rendre au Japon représentant un danger, et les deux prêtres vivant près de Nagasaki dans la terreur constante d’être vus, dénoncés et d’être une menace par leur présence pour ceux qui les recueillent. La suite devrait être moins appréciée, parce qu’elle rappelle que le film dure 2 heures 41, une longueur que de nombreux critiques n’ont pas supportée, en raison d’une transformation assez radicale dans le traitement de l’image, du rythme et de l’action opérée par Scorsese, et qui rend Silence bien plus lent, comme plus creux.

Scorsese n’a pas pu manquer cette « baisse de tension » dramatique, qu’il faut mettre sur le compte d’un travail assez audacieux sur le rythme plutôt que sur celui d’une maladresse : il ne cherche pas le spectaculaire ou le pathos, précisément parce qu’il ne cherche pas plus à guider le spectateur que Dieu ne guide Garfield. Leur silence est le même, et cela ne peut pleinement se ressentir que dans l’absence très longue de musique originale dans des scènes où nous sommes laissés à nos propres sentiments ou à notre absence de sentiments, plutôt qu’à ceux que pourrait susciter artificiellement la mise en scène.

Ce silence du réalisateur est particulièrement prégnant si l’on cherche un message au film, quête qui permet de se rendre compte qu’on ne ressent finalement jamais d’empathie intellectuelle ou émotionnelle avec les deux personnages principaux. Bien entendu, on compatit avec les Japonais persécutés pour leur foi, sans nécessairement y adhérer, et il est extraordinaire qu’à chaque fois que l’on soutiendrait plutôt le discours tolérant et posé des Japonais, une scène vienne rappeler leur violence, tandis que chaque scène venant nous remuer un peu trop en faveur des Chrétiens est contrebalancée par la peinture de leur radicalisme et des souffrances qu’ils infligent par leur « intégrité ».

 

 

Il est ainsi fort curieux que certains critiques aient pu commettre la faute d’interprétation de voir Silence comme un film manichéen, sa plus grande qualité étant précisément de ne pas l’être… et son plus grand défaut peut-être aussi, l’absence de manichéisme et de jugement induisant une absence d’identification, et donc un visionnage plus exigeant, douloureux seulement pour ceux qui n’acceptent pas ce parti pris (alors que je ne me suis personnellement pas ennuyé une seconde).

L’impossible identification est renforcée par le jeu des acteurs, étonnamment mal dirigés par un directeur d’acteurs aussi formidable que Scorsese. Aucun ne joue naturellement très mal, mais aucun n’est réellement pénétrant, et tous ont droit à quelques scènes où leur interprétation perd soudainement toute finesse : sur-jeu ridicule d’Andrew Garfield ou de Driver, pourtant globalement bons, Neeson aussi excellent au début que pathétique quand on lui demande plus tard de montrer qu’il ne se sent pas à l’aise, et qu’il l’exprime avec une grossièreté qui ne devrait être tolérée d’aucun acteur, interprétation assez…étrange de l’Inquisiteur Inue (alors qu’Issei Ogata était très subtil dans Le Soleil et Yi Yi), un Kubozuka (Kichijiro) qui échoue complètement à nous faire ressentir toute profondeur ou pitié malgré l’intérêt de son personnage… Le talentueux Tadanabu Asano, qui a remplacé juste avant le tournage Ken Watanabe dans le rôle de l’interprète, fait seul ressentir une présence d’acteur forte et constante (avec Neeson si l’on occulte la scène mentionnée), et même si cela était facilité par le peu d’ampleur de son rôle, il est difficile de nier qu’on a toujours plaisir à le voir reparaître à l’écran.

 

 

Il faut également signaler que Scorsese n’a pas à cœur d’exposer la religion catholique : s’il suscite une chaleur humaine profonde quand il représente la joie des Chrétiens japonais célébrant enfin leur religion au contact de vrais prêtres, ces beaux sentiments, limités à quelques rares scènes de la première partie du film, sont très loin du catéchisme, notamment parce qu’ils se passent de discours clair, là où les Japonais bouddhistes ont plus d’une occasion de discourir sur la beauté de leurs croyances et leur volonté d’être simplement laissés en paix par les puissances occidentales qui s’efforcent de s’immiscer dans leurs affaires et menacent leur culture. Scorsese est bien moins prosélyte que Gibson, et ainsi plus confus, volontairement ambigu…s’il n’y avait les catastrophiques cinq dernières secondes, non seulement terriblement prévisibles, mais également désespérantes en terme de finesse de discours, en plus d’être des additions du réalisateur par rapport au roman !

Silence pourrait être un chef-d’oeuvre de finesse, en particulier pour sa capacité à parler aux spectateurs chrétiens comme aux athées, sans les prendre au piège d’une identification qui leur ferait particulièrement désirer la réussite où l’échec des deux jésuites. Il faut alors dépasser la difficulté que peut représenter cette finesse pour un public s’attendant plutôt à un Mission, et ne l’analysant pas du point de vue d’une stricte orthodoxie catholique (il paraît alors évidemment anti-religieux) ou d’un athéisme borné (qui ne pourrait le voir que comme platement prosélyte). La critique avait fait les mêmes erreurs en condamnant La Dernière tentation du Christ sans en comprendre la beauté et la mystique sincère.

Bien malheureusement, le film souffre de surprenants défauts de direction d’acteurs et de voix off très malvenue, qui dès le début redouble exactement ce que l’on voit à l’écran, ou casse l’ambiance finale en étant vraiment mal introduite. J’en retiens l’impression d’un bon film qui n’aurait pas dû échouer à être un grand film, refusant ceux qui dénigrent sa qualité, mais compatissant avec ceux qui évoquent un « martyr pour le spectateur » parce qu’ils n’auraient pas été bien préparés à ce qu’ils allaient voir.

 

 

Ah oui, parce que n’en déplaise à France Inter (quand même) et à d’innombrables autres, le martyr est l’individu qui subit le martyre. Comme quoi on peut être un bon critique, s’attaquer à un film dont c’est le thème principal, et faire malgré tout une faute aussi évidente (elle est trop répétée pour être une coquille), une belle leçon d’humilité (et d’orthographe).

 

 

Et vous, qu’avez-vous pensé de ces films ? Avec quel élément seriez-vous en désaccord, ou quel élément vous semble cruellement absent de ces critiques ? N’oubliez pas que vous êtes invités, que vous soyez ou non d’accord avec ces avis subjectifs, à commenter, et même à rejoindre notre équipe pour défendre votre point de vue !

Ciné Séries

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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