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Rogue One : A Star Wars Story – critique sans spoilers

Rogue One : A Star Wars Story – critique sans spoilers

 

Rogue One : A Disney Story

 

L’annonce de Rogue One : A Star Wars Story a naturellement suscité des sentiments contradictoires, confirmés par les bandes-annonces, chez les fans comme chez les plus sceptiques. À la joie d’assister au premier spin-off de la saga et à un film enfin autonome, qui ne teaserait pas dans ses trois dernières minutes une suite qui n’arriverait que dans quelques années, font pendant deux éléments moins agréables.

Le sujet tout d’abord : personne ne s’était sérieusement demandé comment les rebelles ont volé les plans de l’Étoile Noire, sinon les spectateurs du premier/quatrième Star Wars déroutés par l’un des in medias res les plus ambitieux de l’histoire du blockbuster. Si on peut admettre avec bienveillance qu’expliquer ces faits ne nuit pas à la richesse du début du film de 1977, il n’était certainement pas indispensable de les porter à l’écran, et il paraît difficile de leur accorder un profond intérêt. Il ne s’agit quand même que de voler des plans qui vont permettre la première trilogie Star Wars !

Cela pose le deuxième problème essentiel à l’existence du film : on sait que les Rebelles parviennent à récupérer les plans, puisque Leia les possède au début d’Un Nouvel Espoir. Et on sait aussi que Leia ne fait pas partie de la distribution principale de Rogue One, assurée par des personnages dont on n’a pas entendu parler dans la prélogie et dont on n’entend plus parler dans la trilogie originale… On vous laisse tirer les conséquences de cette conclusion, et on va voir le film avant de continuer de médire, pour vous en proposer une critique sans spoiler, sur laquelle nous vous invitons à revenir régulièrement puisque d’autres rédacteurs ajouteront leur avis quand ils l’auront vu !

 

 

Le côté obscur des bons acteurs

 

Rogue One représente une nouvelle étape dans la lutte de Disney pour le monopole du blockbuster cinématographique, notamment contre la Warner : si le succès des films Marvel empêche pour l’heure de voir dans les productions estampillées DC Comics des rivales sérieuses, son poulain Star Wars doit s’affirmer contre Les Animaux fantastiques. Heureusement, la maison à la souris a bien de l’avance sur la Warner, puisqu’elle peut déjà se lancer dans des spin-offs quand son adversaire n’a encore créé aucune continuité. Le bonheur critique mitigé du Réveil de la force peut cependant donner l’impression que l’extension de l’univers est prématurée, et Disney s’est beaucoup préoccupée de rendre Rogue One mémorable, en particulier par sa galerie de personnages.

 

 

L’équipe des héros compte en effet pas moins de six personnages caractérisés (Jyn Erso, Cassian Andor, Chirrut Îmwe, Baze Malbus, K-2SO et Bodhi Rook), auxquels il convient d’ajouter quatre noms importants dans le récit, Saw Gerrera, Galen Erso, et naturellement ceux des deux opposants Orson Krennic et Dark Vador, pour ne citer que ceux qui sont assez mis en valeur pour supposer qu’ils seront au coeur du merchandising. Même pour un film de deux heures 10, c’est beaucoup, et quand on sait qu’ils ont fait appel à la voix originale de Dark Vador (James Earl Jones), aux immenses Forest Whitaker et Mads Mikkelsen, aux gloires chinoises Jiang Wen et Donnie Yen, à Ben Mendelsohn, donc à de nombreux acteurs relativement étrangers aux grosses productions américaines, on comprend qu’il faut s’attendre à l’un des meilleurs castings de personnages secondaires des dernières années, ou à l’une de nos déceptions les plus retentissantes.

On pourrait se dire que leurs personnages apparaissent globalement trop peu longtemps pour leur conférer la nuance, la complexité requise pour en faire d’idéaux personnages secondaires, mais ce serait une fausse réponse au problème de leur pauvreté : un personnage peut très bien n’apparaître que quelques minutes et posséder assez de charisme pour nous bouleverser. Cela commence mal dans Rogue One parce qu’il leur faut composer avec l’absence totale de présence de Felicity Jones, peu aidée par Diego Luna. Or, quand on doit graviter autour de personnages sans consistance ni d’écriture ni de jeu, il est malaisé de se mettre en valeur, ce qui est en particulier le cas de Mikkelsen. Première apparition dans un film live d’un personnage de la série Clone Wars, Whitaker surjoue sans même qu’on parvienne à déterminer quel rôle il surjoue, et le d’habitude excellent Ben Mendelsohn acteur rêvé pour incarner un méchant redoutable, grimace au lieu de jouer, et patauge dans l’incohérence…

Il n’y a guère que le droïde impérial et Dark Vador qui satisfassent tout à fait un spectateur qui ne s’attendait pas à une apparition si généreuse du second (même s’il reste tragiquement présent par fan-service alors que sa présence au climax aurait été redoutable) et à l’humour du premier, et peut-être Bail Organa, dans un aimable caméo, voire Grand Moff Tarkin, entièrement reconstitué en (très grossières) images de synthèse suite à la mort de Peter Cushing en 1994… C’est dire où il faut aller chercher des personnages qui plaisent !

 

La guerre des étoiles…dans le désert, la pluie et les tropiques

 

Heureusement, Star Wars, ce ne sont pas que des personnages, mais aussi et surtout de l’aventure sur des planètes au design inventif et majestueux. Évidemment, Saw Gerrera combattait déjà, dans Clone Wars justement, sur une planète aux palmiers, et tendait même une embuscade urbaine à une patrouille impériale, mais bref, on a le droit de recycler un peu, surtout quand on ne repompe pas simplement un film antérieur de la même saga ! Les bandes-annonces et affiches avaient en effet vendu du rêve avec ces plages de sable fin, couvertes de cocotiers et de soldats de l’Empire… Et la promotion n’avait pas hésité à en rajouter, insistant sur la documentation militaire du projet, son ambition de devenir un film de guerre à la Apocalypse Now par la transposition des enjeux liés à la bombe atomique (Mikkelsen est évidemment une caricature d’Oppenheimer) et à la guerre du Viêt-Nam.

Si l’on parvient à oublier la détestable habitude prise par le film de nous dire à chaque fois sur quelle planète on se trouve (comme si le changement de paysage ne suffisait pas) et quelle fonction a le lieu que nous avons sous les yeux (comme si il n’était pas possible de raconter quelque chose dans un film par l’image ou le dialogue), et si l’on parvient à mettre de côté un (leveldesign et une progression scénaristique très jeu vidéo, avec sa segmentation des objectifs et des rencontres, il sera difficile de ne pas apprécier les efforts consentis dans la création d’environnements épiques.

 

 

C’est là que l’on retrouve le mieux la patte Gareth Edwards (réalisateur de Monsters et Godzilla), dans les plans somptueux et presque surnaturels montrant la déflagration d’une explosion à grande échelle, ou ce TFB-TT (AT-ACT, les gros véhicules blindés de l’Empire) surgissant d’un nuage de sable. Il est regrettable que le montage très rapide permette à peine d’attarder notre admiration sur ces images, les producteurs semblant avoir donné au monteur l’ascendant sur le réalisateur, pour privilégier l’action contre la beauté.

Il faut en effet savoir que Rogue One a subi des reshoots, c’est-à-dire qu’une grande partie des scènes a été re-tournée après la clôture officielle du tournage, souvent sans la supervision d’Edwards, parce que les producteurs n’étaient pas satisfaits du résultat global. C’est pourquoi tant d’images des bandes-annonces sont absentes du film, y compris parmi les plus belles, en particulier concernant la bataille finale… Quand on sait qu’Edwards, dont le premier long-métrage est tout de même décrit comme un film contemplatif sur une invasion extra-terrestre,  et Greig Fraser (chef op’ sur Bright StarCogan et Zero Dark Thirty) avaient déjà dû composer  avec Chris Weitz et Tony Gilroy (les scénaristes d’American Pie et Jason Bourne), il n’est pas difficile de distinguer qui a sabordé le projet qu’avait Edwards d’un grand film de guerre à la Pont de la rivière Kwai

Mais le pire n’est peut-être même pas dans un scénario plus soucieux d’action que de développement de personnages, dont les rapports apparaissent tous stéréotypés, ou dans un montage serré incapable de maintenir la magie des images : si la musique avait été à la hauteur, Rogue One aurait pu prétendre envers et contre tout au statut de divertissement épique. Seulement, Alexandre Desplat, qui avait commencé à travailler sur la musique, a quitté précipitamment le projet trois mois avant la sortie du film, sans que ni lui ni Disney ne l’expliquent, et a été remplacé par Michael Giacchino. Le compositeur attitré de Disney (RatatouilleLa-hautVice-versa et des dizaines de blockbusters) livre, vous l’aurez compris, une composition absolument catastrophique, se contentant de bruits quand il devrait être émouvant, et de reprendre les premières mesures d’une musique de Williams pour proposer quelque chose de tout à fait différent dans les mesures suivantes, incapable d’être original ou de reprendre servilement les musiques du maître. Rogue One n’en apparaît que moins épique, moins touchant, moins grandiose, un comble.

 

Disney, grand maître Sith

 

Tous les ingrédients étaient réunis pour un chef-d’oeuvre (que nous n’attendions pas non plus, il ne faut pas exagérer), Disney parvient à nous livrer un résultat assez platement regardable, mâtiné de rares fulgurances, globalement plus faible même que Star Wars VII, qui avait du moins les mérites d’entretenir un relatif mystère et de distraire agréablement. Rogue One prétend explorer les zones grises de la morale, mais le résultat est aussi manichéen et rose que ses films d’animation : le pragmatique reconnaîtra toujours la supériorité de l’idéalisme, les rares traces de complexité sont évacuées à l’occasion de scènes d’action ou tire-larmes, la mort est omniprésente mais tout-public, sans douleur ni hémoglobine… Heureusement que des réalisateurs comme Denis Villeneuve et Ridley Scott maintiennent vivante la flamme d’une science-fiction ambitieuse.

 

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque - et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j'essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l'avoir fait sur Cleek, persuadé que c'est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

Voir commentaires (2)

2 Comments

  1. David Judenne

    2016-12-15 at 23 h 08 min

    Je suis d accord concernant la musique, a chaque fois qu une scene importante semblait arriver et commencait a etee sympa j attendait une musique digne et…rien deception encore et encore.
    Les 5 dernière minutes sont du pur fan service, et la scene qui aurait du etre un grand moment est vide car la musique manque 🙁 faudrait une version john william cut avec les musiques originale ce serait top 🙂

    • Siegfried « Moyocoyani » Würtz

      2016-12-16 at 9 h 22 min

      Merci pour cette réponse qui me rassure quelque part : à lire l’éloge de la musique justement par de nombreux critiques (y compris l’excellent Philippe Guedj du Point), je finissais par douter de la qualité de mon audition ! Et entièrement d’accord pour votre dernière proposition : à l’ère des Final Cut, une réorchestration complète par Williams lui-même serait extrêmement bienvenue, et me ferait peut-être même acheter le DVD ! Douce rêverie que celle d’un Rogue One épique, un tant soit peu à la hauteur du modèle d’Apocalypse Now absurdement revendiqué par Edwards.

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