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Le Fourchelang, langue fictive ?

Le Fourchelang, langue fictive ?

Langues et pratiques du Geek : le Fourchelang

 

Et si l’envie vous prenait d’apprendre le Fourchelang ?

Si, à cette première question, vous répondez par une autre question, qui serait de l’ordre de « Qu’est-ce qu’une langue fictive ? », je vous recommanderais chaudement de parcourir le premier volet de cette chronique, consacré au Quenya, et dans lequel je prends le temps de définir selon mes termes cette notion de langue fictive.

Néanmoins, pas besoin d’une explication complète pour affirmer ce qui va suivre : il n’est pas rare qu’un univers fictif se compose, outre de personnages et de lieux particuliers, spécifiques et parfois créés spécialement pour cet univers, de langues créées pour l’occasion. Ces langues, qui apportent très souvent cette petite pointe d’exotisme qui nous fait rêver, viennent surtout compléter l’ancrage de ces univers fictifs, les rendant plus crédibles et incroyablement plus riches. Et si nous nous plongions dans ces univers, parmi nos préférés, en apprenant leur langue ? C’est du moins ce que j’ai fait pour vous, en quatre semaines top chrono ! Bien sûr, il ne s’agira pas d’un cours de langue de ma part, mais plutôt d’une approche des différentes langues fictives qui peuvent exister, en s’intéressant à l’univers dans lequel elles s’inscrivent et à leur apprentissage.

Comme vous avez pu le constater, c’est la rentrée ! Vous préparez vos gadgets, vos cartables et votre garde-robe. Et si vous êtes comme moi, vous attendez une nouvelle fois votre lettre de Poudlard. Vos chaudrons et grimoires sont déjà tout empaquetés, et vous être prêts à rejoindre votre Maison, mais avez-vous révisé votre Fourchelang ? Si vous souhaitez parcourir une nouvelle fois les couloirs de Poudlard, si le dernier Harry Potter and the Cursed Child ne vous a pas suffi, et si, de plus, votre Maison est Serpentard (mais cela n’est pas impératif), alors le Fourchelang est fait pour vous.

 

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« Cleek speaks fispa » – Cleek parle le Fispa (aka langue inspirée du Fourchelang)

 

Les origines du Fourchelang

 

D’où vient le Fourchelang ? Nous pouvons déjà remercier Jean-François Ménard pour ce nom, puisque c’est au traducteur que nous devons ce que je qualifierai presque d’œuvre tant le travail de traduction de Harry Potter s’avérait ardu. « Fourchelang » est donc la traduction du nom anglais Parseltongue, dont J.K. Rowling nous dit qu’elle s’est inspiré du mot parselmouth venant du vieil anglais et qualifiant toute personne qui avait des problèmes avec leur bouche, comme des fentes labio-palatines (ou « becs de lièvre ») par exemple. Ne trouvant pas d’occurrences de parselmouth qui ne soit pas directement lié à Harry Potter, je ne pourrais donc ni confirmer ni infirmer cette explication, et nous nous en contenterons.

Notons que dans le monde intradiégétique de Harry Potter, on qualifie de parselmouth (sobrement traduit par fourchelang en français) toute personne parlant la langue des serpents (ou Parseltongue ou Fourchelang). Car parler cette langue n’est pas donné à tout le monde et les locuteurs de cette langue, qui mérite un nom pour les désigner, peuvent se compter sur les doigts des deux mains (ou presque. Parmi les plus notables, nous citerons donc Harry Potter, Voldemort (pardon, Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom), autrement connu sous le nom de Tom Jedusor (ou Tom Riddle pour les puristes anglophones), mais aussi la famille de la mère de Tom, Merope Gaunt, en remontant jusqu’à l’illustre Salazar Serpentard, ou encore Dumbledore (qui ne parle pas mais comprend simplement le Fourchelang). La principale caractéristique de cette langue, outre le fait qu’elle soit parlée par les serpents et quelques rares locuteurs humains, est qu’elle ne s’apprend pas. On la parle ou on ne la parle pas, mais ça ne s’acquiert pas (désolée Hermione). Cela se transmet notamment sur le plan génétique, puisque la descendance de Salazar Serpentard (y compris Merope Gaunt et Tom Jedusor) peut la parler. C’est pour cela que Dumbledore ne peut QUE la comprendre. Quant à Harry, il ne peut parler la langue des serpents qu’à cause de ce lien qu’il l’unit à Voldemort, don qu’il perd lorsque Voldemort décède. Notons que les non-initiés peuvent cependant l’imiter, à défaut de vraiment la parler, puisque Ronald Weasley parvient grâce à cela à ouvrir seul la porte de la Chambre des Secrets, et que tout être humain (ou du moins enveloppe charnelle) peut la parler pour peu que leur corps soit possédé par un serpent (prenons pour exemple le cas de Bathilda Bagshot lorsque le serpent de Voldemort, Nagini, occupe son corps pour piéger Harry Potter).

 

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Menaçant, disiez-vous ?

 

Il est intéressant de noter que d’un point de vue extradiégétique, le lecteur/spectateur n’est pas placé dans la même position en fonction du support au travers duquel il suit Harry Potter, voire au sein même du support en fonction du personnage suivi. Je m’explique.

Vous ne trouverez à ma connaissance aucune occurrence réelle de Fourchelang dans les sept livres de la saga. Si le Fourchelang est bien évoqué, et que son utilisation est bien avérée – dans le premier tome, lorsque Harry parle au serpent du zoo, dans le deuxième tome lors du duel, et j’en passe – le lecteur, tout comme Harry, n’a jamais conscience de la nature fourchelang-uesque des mots prononcés par le héros. Puisque l’on suit le point de vue de Harry Potter, et que ce dernier ignore lui-même une partie du temps qu’il parle en Fourchelang, toutes les occurrences sont donc écrites en français (ou anglais, ou autre, en fonction de votre langue de prédilection). Ce n’est que par le biais des autres personnages – l’explication de Ron après l’épisode du duel, le sursaut d’Hermione dans la scène avec Bathilda, etc – que Harry et le lecteur sont informés d’une translation du français au Fourchelang. La seule mention de la langue dans les livres relève d’une description de ce qu’entend Harry lorsqu’il se rend compte qu’il parle Fourchelang et qui dit que « a strange hissing had escaped him ».

A contrario, dans les films, le spectateur est quasiment tout le temps conscient du passage d’une langue à l’autre. Les occurrences de Fourchelang sont soit prononcées en français (ou anglais, ou autre) d’une façon spécifique, comme un murmure sifflant, qui rappelle bien le caractère reptilien de cette langue, soit en Fourchelang pur et dur (avec ou sans sous-titrage), en fonction de si l’on est en présence d’Harry seul, ou non, auquel cas le spectateur est logé à la même enseigne que les personnages présents dans la scène, qui ne sont pas familiers du Fourchelang. La seule exception consiste peut-être en l’épisode du début du premier film, lorsque le jeune Harry parle au serpent dans le zoo. Mais peut-être cela s’explique-t-il par le fait qu’il n’est alors pas encore conscient d’être un sorcier…

 

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Aucune occurrence dans les livres, plusieurs passages en Fourchelang dans les films… Le Fouchelang, vous l’aurez compris, a donc été spécialement élaboré pour les films (et il faut avouer que ça en impose). C’est le linguiste Francis Nolan, professeur spécialisé dans la phonétique (l’étude des phonèmes, des sons de la langue) à la University of Cambridge, qui s’en est chargé. Une conférence donnée le 9 décembre 2015 à la University of Kent au sujet de la création du Fourchelang nous permet d’en avoir un petit aperçu d’un point de vue pratique. À défaut d’avoir assisté à la conférence vous-même, vous pouvez retrouver un résumé sous forme de tweets. Ce qu’il faut retenir de cette conférence, c’est que le maître mot pour le Fourchelang selon Nolan est « ominous » (comprendre, « menaçant, de mauvais augure »).

 

 

Les deux contraintes principales prises en compte par le linguiste ont été que la langue devait être adaptée à la fois aux serpents et aux acteurs. Cela se traduit donc par une sur-représentation de fricatives (comprendre, des sons provoquant un sifflement, comme le s ou le f), pour reprendre le sifflement traditionnellement associé aux serpents. Ces sons sifflants sont notamment différenciés par la durée de leur prononciation (un s court et un s long seront donc deux lettres distinctes). De par la morphologie du serpent, certains sons sont en parallèle exclus du système linguistique du Fourchelang. Exit, donc, les sons labiaux (comprendre les lettres qui impliquent que les deux lèvres se touchent pour être prononcées, comme b, p ou m) ou les voyelles trop arrondies (comprendre, les voyelles demandant d’arrondir le plus les lèvres, comme le o ou le u). A contrario, certaines consonnes pharyngales (à savoir des consonnes produites très en arrière, au niveau du pharynx comme leur nom l’indique, et que l’on ne retrouve pas dans le français, mais plutôt dans l’arabe, par exemple), ont été ajoutées pour rappeler le caractère étroit de l’anatomie du serpent et l’aspect menaçant de la langue. Car ces sons semblent particulièrement durs à l’oreille des locuteurs n’étant pas familiers de ces sonorités. Toutefois, cette langue devant avant tout être utilisée par des acteurs humains, d’autres sons ont dû être exclus du système phonétique du Fourchelang, notamment les doubles latérales (à titre d’indication, un l est une consonne latérale), pour des raisons anatomiques.

 

 

Francis Nolan nous fournit des informations d’ordre phonétique mais aussi d’ordre syntaxique, puisque l’on apprend au cours de cette conférence (mais aussi sur d’autres sites) que le Fourchelang est une langue avec un système VSO (Verbe-Sujet-Objet, soit Mange le chat la souris, contrairement à notre bon vieux français qui utilise un ordre Sujet-Verbe-Objet, soit Le chat mange la souris), qui utilise la postposition (dans le cas de l’extrait hongrois az erdő felé, qui se traduit par vers la forêt, ce qui est pour nous une préposition, vers, devient une postposition en hongrois car elle est placée après le mot qu’elle subordonne), et qu’il s’agit d’une langue ergative avec un système casuel : si ces mots peuvent paraître barbares, sachez simplement que dans cette langue (comme toutes les langues ergatives), le sujet d’un verbe intransitif et l’objet d’un verbe transitif sont tous les deux identifiés par un même cas, l’absolutif, alors que le sujet d’un verbe transitif est quant à lui identifié à l’aide du cas ergatif. Pour information, manger est un verbe transitif, c’est à dire qu’il accepte des compléments d’objets (il mange une pomme) alors que dormir est un verbe intransitif, qui n’accepte pas de complément d’objets (il dort). Le caractère ergatif d’une langue se traduit simplement par des déclinaisons différentes qui permettent d’identifier dans la phrase que le chat est le sujet du verbe mange et que la souris et l’objet du verbe mange dans Mange le chat la souris. Le latin, s’il est bien une langue à système casuel, est quant à lui une langue accusative puisque ce sont les sujets du verbe transitif et du verbe intransitif qui se partagent un même cas (le nominatif), que l’on oppose cette fois à l’objet du verbe transitif (que l’on indique à l’aide du cas accusatif).

 

L’apprentissage du Fourchelang

 

Bien que le Fourchelang ne s’apprenne pas, rappelons-le, je m’y suis essayé, quatre semaines durant. À l’image du R’lyehian ou du Simlish, l’apprentissage du Fourchelang n’est pas des plus évidents, de par notamment un manque de normes (du moins la non-diffusion de ces normes). Par ailleurs, vu son utilisation relativement limitée dans l’univers d’Harry Potter, son lexique n’est pas des plus développés, et cela réduit grandement les situations de mise en pratique et donc d’acquisition.

 

La liste des courses

 

Notons qu’il n’existe pas de guide officiel du Fourchelang. J.K. Rowling n’a jamais fourni d’informations précises sur la langue, et Francis Nolan n’a pas, à ma connaissance, fourni de guide détaillé du fonctionnement de cette langue, hormis les explications données lors de la conférence dont nous parlions précédemment. La plupart des ressources que l’on trouve donc en ligne sont des appropriations des données à notre disposition (explications de Nolan, extraits des films) par des fans, et le croisement de certaines de ces ressources montrera peut-être parfois quelques incohérences ou différences.

Pour ma part, je me suis particulièrement inspirée de ces deux cours Memrise disponibles en ligne, le premier permettant notamment d’acquérir du vocabulaire et quelques tournures de phrases, le second se proposant d’explorer de façon un peu plus complète la syntaxe et la grammaire. Un autre site, Parseltongue 101, se révèle bien plus complet et offre, en plus du vocabulaire, des cours concernant la syntaxe ainsi que de nombreux exercices. Vous trouverez aussi une page Wiki dédiée à une langue inspirée du Fourchelang, le Fispa, qui se veut elle aussi très complète. C’est une forme hypothétique du Fourchelang évoquée par J.K. Rowling, mais construite par des fans, indépendamment des indications données par Nolan. C’est notamment cette langue qui a été utilisée pour écrire l’échantillon de Fourchelang au début de cet article. Pour parfaire votre oreille, vous pouvez toujours vous tourner vers ce traducteur en ligne, The Parselmouth, qui propose de vous faire écouter le mot de votre choix (à entrer en anglais). Enfin, je ne saurais trop vous recommander de faire tourner en boucle les quelques occurrences extraites des films (Youtube ou vos DVD/BlueRay de la saga Harry Potter sont vos amis) pour vous inspirer de la version officielle de la langue.

 

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Ceci n’est pas une bonne ressource pour apprendre le Fourchelang

 

L’apprentissage du Fourchelang

 

La principale difficulté concernant l’apprentissage du Fourchelang repose sur la grande multitude des ressources sur lesquelles se baser. Il existe de nombreux choix, comme je vous le montrais, mais aucune ressource ne complète réellement l’autre. Apprendre simplement un peu de vocabulaire, c’est bien, mais si l’on souhaite ensuite se pencher sur la grammaire, on se retrouve avec un vocabulaire tout à fait différent et, il faut l’admettre, bien souvent trop limité. Apprendre le vocabulaire n’est pas chose aisée, mais se fait relativement bien, pour peu que l’on se concentre et qu’on y mette du sien. Il est évident que la grande fréquence du son s au sein de ces mots complique la chose, et il vous faudra donc être patient. Cela étant, le nombre très réduit de mots sera un grand atout pour vous, même s’il limitera bien évidemment les sujets abordables et les phrases à composer. J’en veux pour preuve l’exemple que je vous donne dans l’introduction : n’ayant pas le verbe « parler » ni le verbe « apprendre », ni même le verbe « utiliser », et n’ayant pas même le mot « langue » dans la version quasi officielle du Fourchelang, j’ai donc dû me rabattre sur le Fispa, dont je vous parlais précédemment, pour vous proposer une phrase néanmoins très rudimentaire.

 

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Nagini a-t-elle un accent du sud ?

 

Concernant la syntaxe, si l’on s’en réfère au Fourchelang le plus proche de celui décrit par Nolan, que l’on retrouve sur Parseltongue 101, il faut s’habituer à un ordre VSO qui n’est pas le nôtre (en plus de baser son apprentissage sur des exemples anglais). Ainsi, la phrase Le chat mange la souris devient Mange le chat la souris. Ce qui paraît simple de la sorte, mais qui se complique quand on ajoute les adjectifs ou les adverbes… Une fois cela acquis, cependant, la question du temps et de la conjugaison se révèle plus simple puisqu’il n’y en a quasiment pas. On fait ainsi référence au passé et au présent grâce à des advebes (comme respectivement suu ou slu pour plus tôt et hier). Seul le futur demandera un réel effort de votre part, même si l’effort s’avère être limité (remplacement d’une syllabe par une autre). Les choses se compliquent si vous vous intéressez aux autres formes de Fourchelang non officielles, qui ne se basent pas toutes sur le même ordre (SOV pour certaines, comme le Fispa, SVO pour d’autres…). Les conjugaisons s’y multiplient, ainsi que les déclinaisons. Sans parler du vocabulaire qui diffère, comme nous l’évoquions précédemment.

Enfin, le Fourchelang ne possède pas de système d’écriture. Tout passe donc par une romanisation (l’utilisation de notre alphabet romain). Cela évite donc de devoir apprendre une écriture supplémentaire en plus de tout ce qu’il faut déjà apprendre.

 

Conclusion

 

Apprendre le Fourchelang est possible, mais compliqué. C’est surtout une de ces langues qui ne sont pas (du tout) gratifiantes une fois apprises. Le nombre très réduit de locuteurs et de vocabulaire rend tout usage de la langue particulièrement marginal et ardu. Cette langue n’est réservée qu’aux passionnés qui veulent une immersion toujours plus complète dans le monde magique du sorcier à la cicatrice. Cela étant, lorsque vous maîtriserez cette langue, plus personne ne vous regardera de la même façon, que ça oscille entre la fascination et la peur, surtout lorsque vous parlerez. Et si jamais vous n’arrivez pas au bout de cet apprentissage, malgré toute votre bonne volonté, vous pourrez toujours vous demander pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes. Et rien que ça, ça a déjà la classe.

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@Marine_Wqr

Doctorante en Traitement Automatique des Langues, je n’ai de cesse de chercher, sur tout et rien. Je cherche encore ce que j’essaye de trouver.

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