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Conjuring 2 : Le Cas Enfield et le cinéma de James Wan

Conjuring 2 : Le Cas Enfield et le cinéma de James Wan

Conjuring 2 : Le Cas James Wan

 

À trente-neuf ans, le Sino-Malaisien James Wan est sans doute le plus jeune des « Maîtres de l’horreur ». Cette appellation, qui a notamment désigné Wes Craven et John Carpenter, ne signifie pas nécessairement que ses films soient supérieurs à The Witch ou It follows par exemple, pour citer deux films récents et très bien reçus. Mais il s’est imposé sur Robert Eggers ou David Robert Mitchell par une filmographie plus fournie, de l’excellent Saw à Conjuring 2, où il a pu approfondir sa quête de l’horreur tout en affirmant une patte.

Il avait cependant affirmé, après le correct mais peu novateur Insidious : Chapitre 2, vouloir quitter le genre du film d’horreur, auquel il n’avait plus l’impression de pouvoir apporter grand-chose, préférant s’orienter vers des projets tout à fait différents (Fast and Furious 7 quand même !) que de se répéter. Il avait ainsi laissé d’autres réalisateurs étendre son univers avec Annabelle (spin-off de Conjuring) et Insidious : Chapitre 3. Non seulement James Wan est cependant revenu à ses amours premières, mais il le fait dans le cadre d’une suite à son excellent Conjuring, donc avec la contrainte supplémentaire de respecter les personnages et le cadre qu’il avait déjà posés. Son retour à l’horreur est-il donc purement opportuniste ou parvient-il à faire réellement une nouvelle proposition de cinéma ? Réponse avec la critique de Conjuring 2 : Le Cas Enfield.

 

 

Le style Wan

La question est déjà mal posée, parce qu’elle ne prend pas en compte le fait que James Wan n’est pas un réalisateur novateur : non content de reprendre des scenarii de possession démoniaque, pitch qui n’était déjà pas révolutionnaire du temps de L’Exorciste de Friedkin et qui est aujourd’hui usé à la moelle par les vingt films par an reprenant ce canevas, il n’invente pas non plus dans son traitement de l’horreur.

D’un certain point de vue, son travail pourrait même paraître faible parce qu’il est l’incarnation même du réalisateur faisant reposer l’horreur sur la jump scare, ce qui paraît méprisable à tous les tenants d’une « vraie » horreur, psychologique, d’ambiance, n’importe qui pouvant produire de la peur en surprenant un spectateur (les nombreux screamers traînant sur le net le prouvent assez bien).

Il faudrait cependant nuancer cette affirmation : si Wan a fait de la jump scare le cœur de son système horrifique, il a bien compris qu’elle ne se suffisait pas à elle-même, et qu’au contraire il existait un art complexe de la tension résultant de l’attente d’une jump scare. C’est ce qui permet à ses films – et Conjuring 2 est loin d’être une exception – de ne laisser aucun répit au spectateur, qui ne sait jamais quand la jump scare pourrait survenir, parce que Wan brouille les pistes, en la privilégiant quand on ne l’attend pas. Ou en annonçant bien à l’avance qu’elle va survenir (par l’interruption de la musique angoissante), mais sans donner d’indice sur sa provenance, et en limitant notre vision par des effets de caméra.

La musique est ainsi fondamentale dans ses films, et Wan allie judicieusement silences, bruitages et musiques intra et extra-diégétiques (voir à ce sujet l’article de Laurianne « Caduce » Angeon sur les musiques horrifiques). Même si l’utilisation de l’extra-diégèse (les sons et musiques que seul le spectateur entend, mais qui n’existent pas pour les personnages) est souvent poussive, elle permet d’apprécier mieux par contraste les plus légers sons dans le silence qui baigne la scène, voire le plan suivant, ce qui leur confère une utilité qui n’est pas négligeable dans le dispositif de Wan.

James Wan utilise donc des tics (trop) bien connus, mais avec un véritable savoir-faire, et il est de plus parvenu, grâce aux quatre films réalisés sur la possession (les deux premiers Insidious et les deux Conjuring), à manifester une cohérence stylistique sur deux points qui sans être originaux confèrent à ses films une réelle personnalité. D’une part, il a fait le choix d’exprimer une grande partie des déplacements ectoplasmiques par des jump cuts, c’est-à-dire qu’au lieu de montrer un mouvement fluide, il opère de très courtes coupes qui donnent l’impression d’un mouvement saccadé : comme dans The Ring ou The Grudge, cela ajoute à l’horreur (l’esprit s’approche bien plus vite qu’on ne s’y attendrait), tout en donnant un caractère propre aux monstres, qui se distinguent par ce mouvement de celui des mortels, et semblent d’autant mieux appartenir à une autre réalité.

 

 

Le cinéma horrifique de Wan se caractérise par ailleurs par une virtuosité de la caméra, qui se promène à travers les pièces dans des mouvements d’une rare liberté, traverse les fenêtres et les serrures, survole les personnages… Cela ne fonctionne pas toujours : la première scène de Conjuring 2  est ainsi un plan-séquence d’une parfaite inutilité, n’exprimant rien, et donc bassement artificiel – d’autant que l’on suppose évidemment la fausseté de ces plans, favorisés par un tournage exclusivement en studio et à grand renfort de numérique. Le procédé est aussi efficace dans une scène sous tension, ou pour présenter les lieux dans le premier Conjuring, qu’il est assez grossier employé gratuitement. La faute en reviendrait-elle au changement du directeur de la photographie, l’habitué John R. Leonetti ayant été remplacé (après avoir réalisé le piteux Annabelle) par Don Burgess, un très bon chef op’ (sur la plupart des films de Zemeckis) mais autrement moins habitué aux films de genre ?

Un plan-séquence restera cependant dans les mémoires, alors que la caméra ne bouge pas : celui de l’interview de la fillette possédée par Ed Warren, alors que celui-ci lui tourne le dos afin de ne pas intimider l’esprit. La mise au point se faisant sur le personnage joué par Patrick Wilson, on ne voit presque pas Janet, mais on a vaguement l’impression d’un changement d’apparence, une tache blanche plus allongée laissant supposer l’apparition du spectre. Ce qui fait la force de cette scène est son côté anti-spectaculaire : pas de travelling, pas de montage, pas de modification de la mise au point, pas de tension ou de surprise. Si l’on aimerait davantage de scènes de cet acabit, il est évident que James Wan a conscience de leur efficacité, puisqu’il en distille toujours quelques-unes dans ses films, et on appréciera par exemple dans Conjuring 2 ce plan de Janet et sa mère en train de monter les escaliers pour se coucher tandis qu’une forme se dessine sur le fauteuil du rez-de-chaussée, sans autre intérêt qu’une suggestion au spectateur, étant donné que l’on passe ensuite à une autre séquence.

 

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Un film inégalement inventif

Il est intéressant d’admettre que l’on constate d’autant mieux la qualité du style James Wan dans le cinéma horrifique (il adopte des procédés bien différents dans Fast and furious 7) que ses scénarii manquent d’originalité : c’est parce qu’il s’attaque à plusieurs reprises à un genre usé dont le spectateur connaît déjà tous les codes que l’on peut distinguer ce que fait le réalisateur des centaines d’autres productions similaires. Mais enfin, on aimerait tout de même un peu plus de surprise ou d’élaboration scénaristique, d’autant que Wan aurait moins une impression de ne plus rien pouvoir apporter au genre s’il peaufinait l’histoire. Et il paraît moins inspiré dans Conjuring 2 que jamais. Même l’introduction, sur le célèbre cas d’Amityville, présenté dans plusieurs films et déjà géré par le couple Warren, manque cruellement d’intérêt en tant que tel, et ne sert qu’à introduire l’étrange personnage de la Nonne. Non seulement on regrette l’excellent générique de Conjuring et son introduction plus satisfaisante, mais en plus ce personnage de la Nonne est une addition fictive de James Wan, ce qui signifie qu’il utilise dans deux affaires (Amityville et Enfield) « réelles » un même personnage issu de son imagination, comme si les faits ne lui suffisaient pas.

 

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Il est évident qu’il doit romancer les événements pour conférer un intérêt horrifique au film projeté sous nos yeux, parce que les menaces affrontées par les Warren étaient bien moins spectaculaires, en plus de ne pas être réellement menaçantes. Ce qui rend les deux Conjuring passionnants est cependant cette caution du « réel », Enfield en particulier étant un cas extrêmement documenté et sur lequel on possède des sources, que Wan s’autorise à employer lors du générique de fin (n’hésitez pas à jeter un oeil à la comparaison méthodique, en anglais, entre les faits et le film). Il est très perturbant de voir les photographies des véritables époux Warren, de la véritable famille vivant à Enfield, et particulièrement d’entendre le véritable enregistrement évoqué plus haut de l’interview de Janet par Ed Warren, durant lequel elle adopte la voix du vieillard supposé la posséder (l’enregistrement est disponible ici). Ajouter trop de fiction ne peut que désamorcer ce que le film peut avoir de perturbant, et on sent bien que James Wan et son équipe ne croient pas à l’histoire qu’ils sont en train de raconter et ne se soucient donc pas de la respecter. On appréciera beaucoup l’intégration à l’intérieur de la trame narrative des doutes sur la réalité de l’affaire Enfield, dont de nombreux sceptiques affirmèrent tout de suite qu’il s’agissait de trucages mis au point par la famille Hodgson pour attirer l’attention : les photos prises sur le vif sont démontées rationnellement, on multiplie les précautions pour s’assurer que Janet n’est pas ventriloque et ne crée pas elle-même les perturbations ectoplasmiques… Sauf que le film ne repose pas du tout sur cette dialectique possession réelle/trucage puisque le spectateur est d’emblée confronté au paranormal, de sorte que l’on ne peut pas du tout adhérer aux doutes que manifeste d’abord le couple Warren.

Le procédé est étrange, car la sympathie de James Wan pour ses personnages est évidente, alors que les montrer fermés à la vérité ne peut manquer d’en désolidariser les spectateurs. Il est vrai que l’excellent Patrick Wilson (qui jouait déjà dans Watchmen et Hard Candy) et Vera Farmiga sont extrêmement impliqués dans leur rôle, alors que les tentatives de leur donner de la profondeur les desservent paradoxalement, les dialogues pensés comme romantiques pour montrer la force de leur couple étant d’une regrettable mièvrerie et insistant inutilement sur une alchimie que l’on ressent plus subtilement en les voyant réfléchir et agir ensemble.

 

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Conjuring 2 : le film de trop pour James Wan ?

 

James Wan a donc peiné à donner une véritable identité à Conjuring 2 : la trop grande longueur du film (2h15) met en valeur la répétition des mêmes procédés, le final est anti-climatique, les bonnes idées (le doute sur la réalité des possessions, les traumatismes de Lorraine Warren) sont insuffisamment exploitées et cela manque d’images fortes. Au contraire, le montage pour nous faire comprendre que nous sommes à Londres sur le « London calling » de The Clash est extrêmement cliché, le démon prenant la forme de l’homme tordu rappelle un usage si grossier  des effets numériques qu’on ne les croyait plus possibles depuis vingt ans, surtout dans un film à quarante millions de dollars, et la Nonne elle-même paraît assez grossière quand le film nous donne le temps de regarder son maquillage plus de deux secondes…

Conjuring 2 : Le Cas Enfield est cependant bien loin d’être un mauvais film, et en matière de cinéma d’horreur commercial, il tient le haut du pavé : la tension est maintenue à son comble, au point qu’il est très difficile de ne pas vouloir détourner les yeux régulièrement, les procédés horrifiques sont très bien maîtrisés, et l’interprétation, tant du couple Warren que de la fillette possédée, forcent le respect en comparaison des films d’horreur adulescents.

On se réjouit cependant que James Wan délaisse pour quelques temps le cinéma d’horreur pour aller réaliser Aquaman (et on félicite Warner Bros. d’adopter une politique si contraire à Marvel en choisissant de vrais réalisateurs pour mettre en place leur univers), puis, dit-il, un film de science-fiction, ce qui est très prometteur pour nous spectateurs, mais aussi pour lui, cet éloignement augurant nécessairement du meilleur pour le jour où il reviendra à ce genre.

 

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque – et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j’essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l’avoir fait sur Cleek, persuadé que c’est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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