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DdD #1 : Superman à la Maison-Blanche

DdD #1 : Superman à la Maison-Blanche

Dictature des Dieux #1 : « Superman à la Maison-Blanche » et l’âge d’argent

 

Bonjour et bienvenue dans Dictature des Dieux (DdD), la première chronique de Cleek consacrée aux comics, dans laquelle il s’agira de commenter des œuvres du neuvième art présentant un super-héros doté d’un pouvoir politique. Imaginer un super-héros, souvent Superman, au pouvoir, est naturellement une manière de nous interroger sur nos propres idéaux, notre vision d’un monde parfait que des personnes bienveillantes et efficaces sauraient guider vers le meilleur, de sorte que nous nous demanderons quelles améliorations sociales, économiques, sont fantasmées par ce biais. Dans un même temps, il sera nécessaire de voir comment ce pouvoir est présenté par l’auteur, à la fois narrativement et graphiquement, en nous demandant comment le super-héros y accède et si ses actions sont consensuelles – et peuvent seulement être consensuelles, c’est-à-dire aller dans une direction convenant à tous, dans le monde de la fiction et dans le nôtre. Ces analyses nous permettrons de revenir sur l’histoire du comics, la définition du super-héros… tout en offrant des points de comparaison aux spectateurs des films de super-héros, dont les prétentions morales et politiques semblent toujours plus grandes, que ce soit récemment dans Civil War (notre hype review ici, la critique là) ou dans Batman v Superman (la hype review ici, la critique là).

Toute personne connaissant Superman – et il est difficile avec les productions cinématographiques contemporaines de compter parmi ceux qui ne connaissent pas ce nom – s’est déjà demandé pourquoi il ne profitait pas simplement de ses pouvoirs pour renverser les dictatures, mettre fin à la corruption, la crise énergétique et la faim dans le monde, et établir enfin un règne de paix en plaçant tous les hommes sous sa protection.

Peu de scénaristes poussent cependant jusque-là leur réflexion sur le sens moral de Superman, au risque de l’absurde : un héros pratiquement omniscient et tout-puissant, possédant un si fort sentiment de responsabilité, ne se sentirait-il pas contraint d’aider le monde par tous les moyens, en l’occurrence illimités, à sa disposition ? Comment se contenter d’aventures où il arrête des braqueurs de banque dans les rues de Metropolis et sauve les chats dans les arbres, quand en plus de résoudre quelques problèmes il pourrait engendrer un Bien absolu  ?

Pour commencer en douceur cette réflexion qui, en plus d’analyser sous cet aspect plusieurs comics plus ou moins connus, d’Injustice et Red Son à l’aventure subtilement intitulée « Superman : King of the world », sera enrichie d’articles plus réflexifs sur le droit qu’auraient les héros à faire le Bien, nous vous proposons aujourd’hui la présentation d’une courte histoire de huit planches, « Superman à la Maison blanche », donc éditée par DC Comics.

 

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Présentation du comics

 

« Superman à la Maison blanche » a été publié au numéro 122 de la revue Superman en juillet 1958, donc à l’occasion de la fête nationale américaine (4 juillet). Le scénariste Otto Binder et le dessinateur Al Plastino imaginent pour l’occasion que Superman devienne président des États-Unis.  Ne pouvant en faire réellement le président sans altérer la continuité de l’univers DC Comics (chaque événement d’envergure est supposé altérer toutes les autres aventures des héros), ils choisissent de justifier cette investiture par un rêve que fait Jimmy Olsen, le journaliste et ami du héros qui lui sert de comic relief, quand on lui demande de rendre un papier sur un président marquant de l’histoire américaine.

Le projet des auteurs est a priori ambitieux, puisqu’imaginer un héros de la stature et de la puissance de Superman au pouvoir n’a rien d’anodin : aucun super-héros n’est plus généreusement dévoué au bien-être de l’humanité, plus fiable, plus incorruptible, ni plus puissant. Il ne s’agit pas seulement d’imaginer ce que ferait le meilleur homme du monde au pouvoir, mais un meilleur homme du monde aux capacités presque infinies. Imaginez donc comment vous vous représenteriez le quadriennat (oui oui, le mot existe) de Superman avant de voir ce qu’en ont fait les auteurs !

L’histoire ne s’étendant que sur huit planches, Binder et Plastino sont contraints à être efficaces dans leur présentation des actions du nouveau président, chaque vignette compte ! Or, sa première action remarquable…est la signature de documents « à super-vitesse », sans que le contenu desdits documents soit même suggéré. Son vice-président démissionne parce que Superman n’a aucune chance de mourir (il se retrouve donc sans vice-président, ce qui ne pose aucun problème constitutionnel), ses gardes du corps ne servent plus qu’à empêcher d’éventuels criminels de l’exposer à la kryptonite, la seule substance capable de le menacer. Puis Superman utilise sa vitesse pour serrer les mains des milliers de citoyens l’attendant devant la maison blanche (une prétendue tradition américaine, étrange idée que de consacrer des vignettes à cette singulière invention, comme si l’histoire manquait de possibilités), il envoie une balle de base-ball au Japon pour « redonner un coup de neuf aux relations internationales », récupère le trésor d’un galion coulé pour couvrir le déficit de 38.000.000 de dollars dans le budget américain (sans se soucier de l’appartenance patrimoniale du navire et de l’aberration financière qu’il peut y avoir à simplement ajouter de l’or à Fort Knox),  et réoriente un cuirassé qui menace de s’embourber, après avoir procédé à son lancement…et c’est tout.

 

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Une utopie en 1958 ?

 

Cette histoire est évidemment représentative de quelques fantasmes américains : un président fort et stable, toujours en mouvement, treize ans après le décès de Roosevelt, qui en plus d’être mort en exercice au début de son quatrième mandat souffrait d’une paralysie des membres inférieurs (et un siècle après la mort de Lincoln, moins insensible aux balles que l’homme d’acier) ; la proximité du président avec le peuple ; une richesse inépuisable ; la réconciliation avec un Japon encore lourdement traumatisé par les bombes atomiques (petite digression pour vous renvoyer au génial film d’Akira KurosawaVivre dans la peur, réalisé en 1955 à ce sujet)…

Cela n’empêche pas l’histoire d’être étonnamment pauvre : si l’on peut justifier la naïveté de l’intrigue par le fait qu’il s’agisse d’un rêve de Jimmy Olsen, véritbale saint patron des naïfs, ce sont les scénaristes qui ont choisi ce biais, et qui ont donc pris la décision de se contenter de cette approche. Ce qui est d’autant plus regrettable qu’aucun pitch n’est réutilisable à volonté : imaginer ce que Superman pourrait faire s’il est président en juillet 1958 empêchera donc d’autres auteurs de s’autoriser cette fantaisie pendant un certain temps, les fans d’un héros aussi populaire pouvant s’apercevoir assez vite de ce genre de recyclage.

Tous les choix faits ici sont donc significatifs d’une impuissance réflexive du comics, ou plus précisément d’une peur du comics de faire réfléchir. Il faut alors se souvenir que la bande dessinée américaine vient d’entrer dans son âge d’argent.

Après l’âge d’or des comics, qui s’étendait de 1938 (apparition de Superman dans Action comics) à 1954, le comics connaît une première crise majeure : le principal distributeur renonce à ses activités, les super-héros n’intéressent plus autant, le docteur Frédéric Wertham alerte le public sur la dangerosité des comics en publiant Seduction of the innocent, ce qui mène à la fermeture de maisons d’édition de comics réputées …Voyant le gouvernement intéressé par les thèses de Wertham, et craignant un contrôle extérieur de leurs productions, les éditeurs décident alors de rédiger eux-mêmes les règles auxquelles ils devront s’astreindre, le Comics Code, véritable loi d’auto-censure, en s’interdisant par exemple les représentations de violence excessives, la contestation des figures d’autorité, la victoire ou la glorification du mal…

Le comics devra ainsi être rassurant, tant psychologiquement que moralement, et les auteurs préfèrent logiquement s’orienter vers des histoires plus remarquables par leur fantaisie (c’est l’époque à laquelle Batman doit l’invention de tous ses Bat-gadgets) que par leur prise sur les réalités sociales du quotidien. En cela, le Comics Code prend acte du public-cible exclusivement enfantin du comics super-héroïque, et d’une société caractérisée par son patriotisme et son militarisme, qu’un bon citoyen n’a pas le droit de remettre en cause. Rappelons qu’on est quelques années à peine après le Maccarthysme, une traque impitoyable de tous les Américains n’obéissant pas à ces valeurs dans l’Amérique du début des années 1950, durant laquelle Charlie Chaplin dut s’exiler, Elia Kazan dénonça des célébrités ayant des sympathies communistes, Joseph Losey, Dalton Trubo furent inquiétés…

 

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La richesse métaphorique du cuirassé est alors évidente : l’homogénéité des couleurs rappelle que le costume de Superman reprend les couleurs du drapeau américain, et sa petitesse face au navire, et surtout à son imposant étendard, rappelle la responsabilité qu’a le président de faire fonctionner pareil État dont il n’est que l’humble représentant, mais la vignette suivante célèbre la dignité de cette fonction et la grandeur de ceux qui l’occupent, élus pour leur capacité à sauver les citoyens de leurs erreurs. Et on peut aussi y voir l’expression de la soumission des auteurs de comics à l’idéal nationaliste, et la preuve rassurante que le personnage de Superman défendra toujours les couleurs américaines

 

Un comics révélateur

 

Nous pouvons alors contempler le gouffre entre cette aventure typique du début de l’âge d’argent, incapable de complexité autant parce qu’elle ne le pouvait pas que parce qu’elle ne le voulait pas, et la connaissance que nous avons aujourd’hui de comics autrement plus violents, plus politisés, bref semblant souffrir du vice opposé de ne plus savoir exprimer autre chose qu’une société en crise.

Cette première histoire nous aura permis de comprendre que les enjeux du super-héros diffèrent selon les époques, et donc pourquoi il peut être intéressant d’analyser des aventures d’époques et de types variés pour avoir une vision plus satisfaisante de la richesse du comics, ce qui est l’objectif de cette série d’articles. C’est pourquoi, dans notre prochain article de DdD, nous analyserons deux aventures présentant Superman en monarque absolu, et ne se contentant donc plus d’une élection démocratique, ce qui sera l’occasion d’étudier le concept d’elseworlds !

 

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Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux principalement politiques, moraux et religieux du comics super-héroïque – et un livre sur Batman, en projet. Certaines de mes interventions dans des colloques sont disponibles sur mon LinkedIn. Par ailleurs cinéphile et sériephile affirmé, j’essaie au mieux de partager ces passions (et les détestations qui en découlent) sur VonGuru après l’avoir fait sur Cleek, persuadé que c’est dans cette activité de partage et de discussion que la culture trouve son sel.

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