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Les influences de Batman v Superman

Les influences de Batman v Superman

Batman v Superman, ou Qui trop embrasse, mal étreint

 

Alors que le Batman v Superman : Dawn of Justice de Zack Snyder continue de battre des records d’audience, plus précisément d’audience déçue, il est sans doute temps d’évoquer les œuvres qui l’ont principalement influencé, non seulement pour prouver le potentiel des sources dont les scénaristes et l’équipe technique n’ont apparemment pas su quoi faire, ce qui ne serait que rappeler assez gratuitement la faiblesse générale du film, mais pour estimer comment ils ont exploité chacune, et quand c’est possible, pourquoi ils se sont distanciés d’un matériel pourtant supérieur au résultat.

Les influences sur tout film sont évidemment légion, a fortiori dans l’industrie super-héroïque, qui compte des centaines de milliers de comics et des dizaines de films dans les seules franchises connues. Nous vous proposons donc de n’analyser que cinq influences plus ou moins évidentes sur Batman v Superman, qu’elles soient techniques, visuelles ou scénaristiques, issues du cinéma, de la bande dessinée et du jeu vidéo, la dernière étant réservée à ceux qui ont vu le film, puisqu’elle traite du seul élément de l’intrigue à ne pas pouvoir être (vraiment) déduit des trailers.

 

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The Dark Knight Returns, de Frank Miller

 

L’influence la plus évidente a priori est celle du comics de Frank Miller, The Dark Knight Returns, auquel nous consacrerons sans doute bientôt un article détaillé. Paru en 1986, il est connu pour avoir, avec le Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons paru la même année, ouvert la voie à un comics plus sombre, violent et complexe, plus pertinent politiquement, moins soucieux de consensus moral et de pédagogie manichéiste pour les garçons du lectorat. Si tous les connaisseurs les plus vagues de comics ont pensé à celui-ci dès que le projet du film avait été annoncé (et nous avions déjà commencé à analyser cette influence possible avant la sortie du film), c’est qu’il s’agit de la première aventure à proposer une véritable lutte entre Batman et Superman. Entendez : un combat dans lequel tous deux sont conscients (et pas hypnotisés, fous, sous l’emprise d’un sortilège ou de kryptonite noire), et souhaitent maraver leur adversaire de sang froid, parce qu’ils défendent des positions idéologiquement inconciliables et devant résulter dans la mort de l’un des deux protagonistes. Sommé immédiatement de se positionner par rapport à ce comics en particulier, Snyder avait déclaré qu’on en sentirait la patte, mais que les scénaristes avaient été soucieux de proposer une aventure plus originale – c’est-à-dire moins audacieuse, même s’il faut admettre que le film cède malgré tout à une noirceur inattendue pour une production hollywoodienne avec un tel budget (250 millions déclarés, la rumeur voulant qu’il ait coûté bien plus cher), ce qui est clairement à mettre du côté de ses qualités. Et encore, Snyder a promis une version blu-ray non-censurée !

Dans The Dark Knight Returns, Miller montrait en effet un Superman volontairement asservi au gouvernement crypto-fasciste des États-Unis, et acceptant cette soumission au politique comme la seule manière possible de créer un véritable ordre social, le vigilantisme (le fait de défendre sa vision du bien en dehors du cadre prévu par la loi, y compris de façon violente) étant assimilé à une subjectivité nécessairement chaotique : quand chacun a sa vision du Bien et que la Loi n’est pas là pour en imposer une seule, il est impossible d’instaurer une paix durable. Il vaudrait donc mieux faire des compromis, renoncer à une partie de ses objectifs, pour donner du poids au gouvernement qui se fait le rempart d’une seule Morale. Batman au contraire refuse toute soumission et tout compromis : pour lui, le citoyen a la responsabilité de faire le Bien par tous les moyens à sa disposition, même (ou surtout) sans attendre que le politique s’en charge, l’illusion de l’ordre social ne méritant aucun sacrifice individuel.

 

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L’une des principales faiblesses de Batman v Superman est d’envisager ces pistes pour distinguer les héros et justifier leur lutte, mais de manière si vague et en les oubliant si vite qu’on en vient vite à se demander pourquoi ils combattent. Il va de soi que, même sans aller jusqu’à faire de Superman un super-policier à la botte du pouvoir, un différend idéologique sur la manière de rendre la justice (le fait que la venue de Superman rende obsolète la violence meurtrière de Batman) aurait donné à leur combat plus de profondeur que les victimes collatérales de l’affrontement entre l’homme d’acier et Zod (dont Batman sait bien en son for intérieur qu’il ne peut pas les reprocher vraiment à Superman, mais ce qu’il oublie pour se laisser emporter par un aveuglement colérique indigne d’un homme présenté comme aussi distancié et réfléchi) ou l’enlèvement de Martha Kent… Mais donner un vrai fond à leur petite bagarre aurait empêché de la résoudre et de les réconcilier en cinq minutes…

L’impact de The Dark Knight returns sur Batman v Superman a été si fort qu’en plus d’en reprendre quelques visuels, comme l’image de une de cet article, il a été décidé de reprendre la même armure exactement pour compenser par la brutalité du chevalier noir son absence de pouvoirs.

 

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Watchmen, de Zack Snyder

 

Il peut paraître facile de placer un film précédent du réalisateur dans ses influences. A ce compte-là, pourquoi ne pas aller jusqu’à citer également Man of Steel ? Et pourquoi le film Watchmen, dont nous avions proposé la critique récemment, et pas le comics de Moore et Gibbons qu’il adapte, et qui avec The Dark Knight Returns faisait partie des premiers comics à montrer des héros s’affrontant, physiquement et discursivement, autour de deux visions différentes du Bien, avec une exigence graphique, narrative et philosophique inédite ? Ces idées sont « dans l’air », et si tout réalisateur et scénariste de film de super-héros a sans doute lu Watchmen, on peut aujourd’hui envisager un film sombre et complexe sans se placer dans la directe filiation du chef-d’œuvre.  Ce n’est donc pas sur ce plan que nous citons le film Watchmen comme une influence.

Le lien entre ce film et Batman v Superman est d’abord technique : là où Man of steel se caractérisait par des couleurs assez chaudes, des lens flare constants et une technique de double-zoom horripilante, Watchmen et Batman v Superman sont très sombres – certains reprochant même à ce dernier film des scènes si noires qu’on n’y distingue et comprend rien, sans doute les spectateurs ayant osé la 3D – Snyder ayant d’ailleurs embauché le même directeur de photographie, Larry Fong. Plus surprenant, alors qu’il a changé de monteur, l’édition du film obéit à une politique identique (et souffre donc du même défaut, dont on aurait espéré le réalisateur affranchi après Sucker Punch) : des cuts, encore des cuts, toujours des cuts. Cela ne rend pas l’action illisible comme dans certains films de Michael Bay, mais cela freine l’iconisation des personnages et de l’action, et donc l’identification et l’intérêt du spectateur, qui ne demande rien tant que de belles images. Il ne suffit pas pour cela de faire de jolies contre-plongées, il faut apprendre à prolonger les images, et surtout à s’imposer davantage de véritables travelings – dépassant le simple travelling fonctionnel – voire de plans-séquences, dont les films de super-héros manquent singulièrement alors qu’ils conféreraient une empreinte visuelle forte, dont Snyder s’est montré capable plus d’une fois…

Un autre défaut serait la volonté outrée d’iconisation malgré des prétentions à un certain réalisme : alors qu’on nous promettait une réflexion sur l’impact d’une présence quasi-divine sur un monde de mortels, comme dans Watchmen, l’action prend de telles proportions que la dichotomie est vite oubliée. L’entraînement et l’expérience de Batman ne suffisent pas à justifier son incroyable puissance, ou le fait que sa blessure lors du combat pour sauver Martha Kent ne l’empêche pas une seconde d’affronter Doomsday quelques heures après, mais l’accent est si bien mis sur le temps qu’il consacre à se préparer qu’on peut pardonner, d’autant que les scénaristes ont eu le bon goût de ne pas le faire abuser de gadgets invraisemblables. Mais Lex Luthor n’est pas un « mortel », il est un super-vilain de comics, le stéréotype du génie psychopathe, dont l’intelligence et la folie sont mal compatibles avec ses fonctions de chef d’entreprise investi. Mais entendons-nous bien, le personnage est assez bon, et Eisenberg presque impeccable et assez délicieuse : sa présence n’est simplement pas en accord avec le propos. L’arrivée de Wonder Woman, les caméos des autres héros et l’apparition de Doomsday achèvent de perdre complètement de vue ce propos initial, pourtant bien amorcé pendant une bonne heure et demie, pour s’orienter davantage vers un film « à la Marvel ». Watchmen, on l’avait dit, souffrait également de ce défaut de rendre trop super-héroïques ce qui n’était que des hommes assez névrosés pour se dissimuler dans des costumes ridicules pour assouvir leur penchant à la violence plus que leur amour de la justice. Le dénouement, bien que moins humain que celui du comics, remettait cependant assez bien les pendules à l’heure, ce qui n’est pas du tout le cas de Batman v Superman, notamment parce qu’il n’est pas un stand-alone, et que son statut d’initiateur d’une saga dont le principal objectif est de rivaliser avec Marvel l’empêche d’être aussi pertinent et fort qu’on l’aurait souhaité.

 

Les jeux Arkham

 

Si cette influence vous surprend, c’est que vous ne vous êtes jamais essayés à cette excellente série de jeux, et que vous n’avez pas eu l’occasion d’admirer la puissance du corps de Batman, l’enchaînement des combos de coups dans chacun desquels la pesanteur des corps est ressentie, l’habile recours aux gadgets, notamment au grappin, qui y est proposé, et que vous n’avez pas circulé dans une Batmobile plus proche du tank que du coupé sport dans Arkham Knight. Les parallèles avec l’impressionnante bagarre entre Batman et les ravisseurs de Martha Kent ou la fastidieuse, parce qu’inutilement longue compte tenu de sa vacuité dramatique, course-poursuite entre le char d’assaut du chevalier noir et le camion des contrebandiers, sont assez saisissants. On n’ira pas jusqu’à faire de la nuit permanente des jeux une influence sur Batman v Superman, tant cet environnement est naturellement lié au premier des deux héros, mais avouons que la nuit sale des Arkham a contribué dans notre imaginaire à notre familiarité avec les ambiances du film.

 

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Lex Luthor : Man of steel, d’Azzarello et Bermejo

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Le Lex Luthor : Man of steel de Brian Azzarello et Lee Bermejo, duo par ailleurs responsable de l’excellent Joker, est sans doute la référence la moins bien connue de cet article. Publié en 2005, il opte pour le point de vue de Luthor, Superman étant cette fois présenté comme la némésis du personnage principal. Cette plongée judicieuse dans les motivations de l’archennemi de l’homme de fer nous permet de voir un homme terrifié par les conséquences pour l’humanité de l’interventionnisme d’un alien. Conscient que sans son anthropomorphisme, il ne serait pas si bien accepté, et apparemment seul à s’apercevoir du danger représenté par Kal-El, il va tout faire pour le tuer.

C’est que la présence de ce Dieu étranger pousse les hommes à se déresponsabiliser, en comptant sur Superman pour les aider et les sauver, et en abdiquant donc une part de leurs libertés au profit de leur sécurité, sans comprendre le problème qu’il y a à se fier à une puissance extérieure à la sphère du politique, étrangère aux sentiments humains, et incontrôlable, pour maintenir un ordre.

On retrouve bien évidemment là l’obsession du Luthor de Batman v Superman, qui par-delà le médiocre motif de l’enfant battu, grossièrement intégré à la fin du film, cherche avant tout la défaite de Superman parce qu’il est convaincu que l’homme devrait se guider seul. Si le personnage du comics n’est pas un psychopathe au même point que celui du film (il n’irait pas jusqu’à menacer le monde en créant Doomsday, et paraît plus posé), ils ont en commun une obsession de tous les instants pour l’alien dont ils souhaitent la mort, et une tendance aux grands discours métaphysiques pontifiants, c’est-à-dire l’un des meilleurs éléments de Batman v Superman.

Dans sa quête pour élever l’humanité en rabaissant l’« arrogant alien bastard », il va entre autres provoquer une explosion pour retourner l’opinion qu’a le commun de l’homme de fer, et monter Batman contre Superman en lui donnant de la kryptonite… J’espère que cette influence vous paraît aussi évidente que mon conseil de lire cette aventure passionnante, qui vous fera partager mes rêves d’un film épousant un jour la perspective de Luthor !

 

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La Mort de Superman

 

S’il y a bien un épisode qui peut surprendre dans Batman v Superman, c’est celui de la mort du deuxième héros. Il est certes ridicule, par le nombre de possibilités qu’avait Superman d’employer la lance de kryptonite sans se suicider, et par l’absence totale de pathos dans la multitude de saynètes montrant la réaction de ses proches et ses enterrements, mais il avait le mérite de n’être jamais suggéré dans les bandes-annonces, pourtant excessivement éloquentes sur l’intrigue. Seuls les lecteurs connaissant l’arc The Death of Superman, orchestré en 1992 par de nombreux artistes, en particulier Dan Jurgens, pouvaient avoir une idée de ce dénouement, sans nécessairement en croire les studios capables. Mais après tout, le comics finissait par le retour de Superman, le film n’a donc pas non plus fait preuve d’une audace extraordinaire en tuant le héros pour suggérer son retour, de manière absurdément injustifiée, par la terre se soulevant sur son tombeau.

Dans The Death of Superman, une créature kryptonienne sans nom, prisonnière depuis des centaines de milliers d’années sous Terre, s’éveille et commence à tout raser, écrasant la Ligue de Justice qui a tôt fait de l’appeler Doomsday (Jour du jugement dernier). Superman n’a d’autre choix pour l’arrêter que de se suicider, et même si la kryptonite n’intervient à aucun moment, ces éléments ont été repris assez fidèlement par les scénaristes de Batman v Superman. Essayant d’éviter le ridicule d’une intrigue à base de monstre s’éveillant opportunément d’un sommeil pluri-millénaire, il est malheureux qu’ils aient préféré imaginer un vaisseau kryptonien obéir sans raison à un mortel mal intentionné, contre l’ordre du conseil de Krypton, pour transformer Zod en Doomsday par une opération plus magique que scientifique, le lien ainsi créé entre les deux films n’ayant guère d’intérêt… Certains comics avaient plus joliment imaginé des scientifiques kryptoniens cherchant à créer une forme de vie parfaite, à chaque fois tuée par la nature environnante, et clonant à chaque fois le dernier cadavre afin que la forme suivante dépasse les faiblesses de la précédente, ce qui après de multiples tentatives aboutit naturellement à un monstre sans aucun souci de la Vie, puisque sa structure génétique prenait en compte tant de morts. Cela aurait évidemment été malaisé à mettre en place dans le film, tout en donnant une idée des solutions plus satisfaisantes rejetées par une équipe dont on aurait souhaité qu’elle se laisse davantage influencer

 

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